Histoire du Parti communiste chinois (3)

(chapitre 4 : 1931-1935)

(chapitre 3 : 1928-1931)

(chapitre 2 : 1925-1927)

(chapitre 1 : 1911-1924)

Chaque année, le président chinois participe au Forum de Davos, grande messe du capitalisme mondial.

L’année dernière, le Parti communiste chinois (PCC) a célébré le 100e anniversaire de sa fondation. Au cours d’un siècle de lutte tenace, le PCC a rallié et conduit le peuple chinois à accomplir des réalisations remarquables pour le progrès de la nation et l’amélioration de la vie des gens. (Xi Jinping, Discours au Forum économique mondial, 17 janvier 2022)

La lutte des classes est, évidemment, absente de cette invocation d’une continuité séculaire. Le maintien du vocabulaire « socialiste » ou « communiste » est un cache-sexe encore nécessaire à l’idéologie officielle. Il rassure aussitôt les grands capitalistes présents : « la Chine mettra en place un système de marché unifié, ouvert, compétitif et ordonné ».

Avant de devenir le parti unique de la bourgeoisie (1992), l’appellation « PCC » avait déjà recouvert des réalités très différentes : la couverture politique d’une bureaucratie privilégiée et nationaliste d’un État ouvrier totalitaire calqué sur l’URSS de l’époque (1951), un parti stalinien à base paysanne (1929), un parti prolétarien, révolutionnaire et internationaliste (1922).

En 1923, au nom du front uni antiimpérialiste, la direction de l’Internationale communiste (Zinoviev et Staline) fait entrer le jeune parti communiste dans le Guomindang (GMD), le principal parti de la bourgeoisie chinoise [voir Révolution Communiste n° 46]. En 1927, cette politique opportuniste conduit à une sanglante défaite à Shanghaï quand le chef du GMD Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek, 1887-1975) mate l’insurrection ouvrière et massacre les militants ouvriers [voir Révolution communiste n° 47].

Mao Zedong fait partie du comité central du Guomindang en mars 1927.
C’est le troisième en partant de la droite, seconde rangée sous l’image de Sun Zhongshan (Sun Yat-sen).

1927 : une opposition de gauche chinoise en Russie

L’IC, s’appuyant sur les moyens de l’État ouvrier, crée à Moscou en 1921 une « Université communiste des travailleurs d’Orient » pour former des révolutionnaires de Chine, du Japon, du Vietnam… puis une « Université Sun Zhongshan [Sun Yat-sen] » dédiée aux seuls Chinois. En 1925, la première est aux mains de Boris Choumoastky, un représentant de la bureaucratie montante et du bloc Boukharine-Staline qui contrôle l’IC. Par contre, la seconde est animée par Karl Radek qui s’est rallié à l’Opposition de gauche du PCR (1923-1924) puis à l’Opposition unifiée animée par Zinoviev, Trotsky et Kroupskaïa (1926-1927).

L’appareil du PCR étend sa campagne contre l’OU aux deux universités, non sans risque.

Les staliniens employèrent les mêmes méthodes qu’ailleurs. Les écoles internationales furent plongées dans une atmosphère hystérique à coup de meetings continus. Les professeurs partisans de l’opposition étaient l’objet d’humiliations publiques… Lire les documents de l’Opposition était interdit et on rappelait constamment aux étudiants qu’ils devaient observer une discipline stricte et obéir à la direction. Dans de telles circonstances, évidemment, une large partie décida de de plier à la ligne de la Comintern. Mais d’autres furent saisis de doutes et sentirent le besoin d’examiner eux-mêmes les documents et d’aller à la base des questions soulevées par Trotsky, Zinoviev et Radek. (Alexander Pantsov, « The Chinese Trotskyists in Soviet Russia », Marxist Monthly, vol. 5, n° 9, octobre 1994)

Staline et Boukharine lors du 15e congrès du PCUS en décembre 1927 qui exclut l’Opposition unifiée.
Staline fera tuer Boukharine en 1938 et Trotsky en 1940.

Après la défaite en Chine, Radek est remplacé par Pavel Mif, un personnage dévoué à Staline. Lors du dixième anniversaire de la révolution d’Octobre, l’OU défile avec ses propres mots d’ordres en URSS. La police arrête préventivement les chefs de l’OU et matraque les manifestants.

À Moscou, deux groupes seulement atteignent la tribune officielle et, devant les dirigeants staliniens, parviennent à déployer leurs mots banderoles et scander leurs mots d’ordre : ce sont les étudiants chinois de Moscou et les ouvriers du Club allemand. (Pierre Broué, Trotsky, Fayard, 1988, p. 529)

Trotsky et Zinoviev sont exclus du parti. Trotsky, qui refuse de se renier, est déporté au Kazakhstan, Radek en Sibérie. Des étudiants chinois, accusés d’être liés à « l’aile droite du Guomindang », sont exclus du PCC, puis envoyés en Sibérie, en Azerbaïdjan ou refoulés en Chine. Certains y retournent volontairement. D’autres, sous la menace, se rétractent, comme Zinoviev et Kamenev. Mais, après la défaite de 1927, le PCC envoie en Russie un nouveau contingent de 600 jeunes communistes.

La purge ne mit pas fin au trotskysme parmi les étudiants chinois de Moscou… Leur expérience en Chine explique l’énorme attirance pour la critique de Staline par Trotsky. (Gregor Benton, China’s Urban Revolutionaries, Humanities Press, 1996, p. 22)

Le premier noyau de l’opposition de gauche du PCC s’organise à l’automne 1928. Il compte environ 200 membres en 1929 à Moscou. Il traduit en mandarin les textes de l’OU et entretient une correspondance avec des militants en Chine et avec l’Opposition de gauche internationale de l’IC. Le chef local du PCC, Wang Ming, collabore étroitement avec la police politique stalinienne, la Guépéou, qui ne défend plus l’État ouvrier, mais la bureaucratie privilégiée.

1928, après la défaite, Staline et Boukharine incriminent Chen Duxiu

Pour dissimuler sa responsabilité dans l’échec, la direction de l’IC (Boukharine et Staline) qui refusait les soviets quand ils étaient à l’ordre du jour, les proclame à rebours de la situation et exige du PCC une insurrection alors qu’il se retrouve isolé des masses [voir Révolution Communiste n° 47]. Elle débouche sur un nouveau massacre à Canton, en décembre 1927. La classe ouvrière est écrasée, le mouvement paysan reflue. Soumis à la terreur, les révolutionnaires survivants se cachent dans les villes, s’exilent en URSS ou se réfugient dans les campagnes.

Le 6e congrès du PCC se tient à Moscou en juin et juillet 1928, à la veille du 6e congrès de l’IC. Il rassemble 84 délégués encadrés par Boukharine en personne. Il fait porter le poids des erreurs de la direction de l’IC et du parti russe bureaucratisé à Chen Duxiu.

La cause principale de l’échec de la révolution est due à la politique opportuniste du bureau politique du Parti communiste. (« Résolution politique », citée par Jacques Guillermaz, Histoire du Parti communiste chinois, Payot, 1975, t. 1, p. 177)

La direction est remaniée. Chen est écarté. Le secrétaire général est désormais Xiang Zhongfa. Le bureau politique comprend Xiang, Zhou Enlai, Su Zhaozheng, Xiang Ying, Qu Qiubai, Zhang Guotao et Cai Hesen. Mais Qu Qiubai, à qui est attribué l’échec de la contre-offensive gauchiste, est marginalisé. Mao Zedong (Mao Tsé-toung, 1893-1976) qui ne participe pas au congrès est renommé au comité central.

C’était le début d’un certain retour en grâce puisqu’il avait été blâmé par le comité central en novembre 1927 pour ses échecs au Hunan. (p. 180)

1928, le PCC mise sur la guérilla paysanne

L’IC impose au PCC la stratégie par « étapes ». La tâche est pour l’instant une « révolution démocratique-bourgeoise » qui précède la lointaine « révolution socialiste ». Le 6e congrès maintient la possibilité d’« établir le pouvoir des soviets » et commence à miser sur la guérilla.

Le parti doit diriger activement la guérilla, qui sera le principal instrument de la lutte. (« Résolution sur la paysannerie », dans Tony Saich et Benjamin Yang, The Rise to Power of the Chinese Communist Party, Routledge, 2015, p. 369)

Malgré la contrerévolution, la taille du pays permet de trouver refuge loin des métropoles contrôlées par le Guomindang et les puissances impérialistes.

Lorsque le mouvement prolétarien avait été battu, la révolte paysanne s’était retrouvée livrée à elle-même, des milliers de responsables étant morts, victimes de la terreur qui s’était abattue sur les campagnes… Des bandes dispersées gagnaient le maquis, prêtes à se joindre aux bataillons et régiments du Guomindang qui s’étaient mutinés et avaient trouvé refuge dans les montagnes. Fuyant les villes où ils étaient traqués, des communistes, quelques ouvriers et beaucoup d’intellectuels gagnèrent la campagne pour se mettre à la tête de ces bandes de partisans. De la fusion de tous ces éléments, devaient surgir en 1928 des « armées rouges ». (Harold Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise, 1938-1961, Gallimard, p. 380-381)

Si quelques cellules survivent en ville, le parti stalinisé se consacre de plus en plus aux campagnes. Mao émerge dans ce contexte.

Le premier noyau dans les montagnes avec à la tête Mao Zedong et Zhu De compte 10 000 hommes avec peut-être 12 000 fusils, terriblement isolés des paysans, apathiques ou hostiles. En janvier 1929, ils déménagent à quelques milliers d’hommes, mal armés, affamés, mourant de froid. Ils sont un peu plus de 2 000 à s’installer dans le Jiangxi, au sud, où ils s’intitulent « district soviétique central ». (Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard, 1997, p. 476)

La guérilla est, dans ce cadre, justifiée.

La guérilla est l’instrument de la classe la plus faible (ou la nation exploitée) sur le plan de l’organisation ou sur le plan strictement militaire, dans la lutte contre la classe qui détient l’appareil gouvernemental centralisé. Au cours de cette période, la guérilla est non seulement un facteur progressiste, mais elle est en fait la seule forme de lutte ouverte de la classe exploitée pour sa libération. Il va de soi, que même dans ces circonstances, la guérilla n’est pas un quelconque principe, ni même un avantage. Au contraire, le prolétariat révolutionnaire s’efforce de systématiser au maximum son organisation militaire, en surmontant dans la mesure du possible l’amateurisme. C’est là une différence essentielle entre la politique militaire prolétarienne, même à l’époque de la conquête du pouvoir, et celle de la petite-bourgeoisie alliée à la paysannerie. (Léon Trotsky, « Les leçons ukrainiennes », 16 mai 1919, Écrits militaires, L’Herne, 1967, t. 1, p. 465)

Partout où ils passent, Mao et Zhu entreprennent une réforme agraire qui ne fait pas l’unanimité dans le PCC. Ils prennent pour cible non seulement les propriétaires terriens mais les paysans prospères, même quand ils ne sont pas exploiteurs. Ils misent particulièrement sur les éléments déclassés et les bandits. Outre le pillage, ils trafiquent l’opium pour se financer.

Ils étaient incapables d’établir une base permanente. (Alexander Pantsov & Steven Levine, Mao, the Real Story, 2007, Simon and Schuster, p. 221)

Telle est la base sociale de la stratégie militaire que Mao systématise dans une réponse au comité central qui leur demande de disperser les troupes.

Disperser les forces pour soulever les masses, concentrer les forces pour faire face à l’ennemi. L’ennemi avance, nous reculons ; l’ennemi s’immobilise, nous le harcelons ; l’ennemi s’épuise, nous le frappons ; l’ennemi recule, nous le pourchassons. (Mao Zedong, « Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine », 5 janvier 1930, Œuvres choisies, ELE, t. 1, p. 137)

1928 : l’Opposition de gauche internationale et la question chinoise

Du Kazakhstan, Trotsky dresse le bilan de la bureaucratisation de l’URSS sous l’égide de Staline et des erreurs de l’Internationale communiste qui en découlent. Il rédige « Critique du projet de programme » (juin 1928), « Bilan et perspectives de la révolution chinoise » (juillet 1928), « Lettre au 6e congrès de l’IC » (juillet 1928) « Qui dirige l’Internationale communiste ? » (septembre 1928), rassemblés en 1929 sous le titre L’Internationale communiste après Lénine.

Le 6e congrès de la Comintern se tient durant 6 semaines, de juillet à septembre 1928. Boukharine est encore secrétaire général de l’IC, alors que les tensions grandissent en URSS entre le centre qui s’inquiète de la montée des forces sociales pro-capitalistes et la droite qui mise plus que jamais sur les mécanismes de marché. Rapports, thèses, résolutions sont adoptés à l’unanimité, ce qui contraste avec les 4 premiers congrès (1919, 1920, 1921, 1922) du vivant de Lénine.

À partir de 1929, expulsé en Turquie, Trotsky édite le Biulleten’ oppozitsii. Il tente de rassembler les bolcheviks-léninistes des différents partis communistes. À cet égard, la révolution et la contrerévolution chinoise figurent parmi les trois points qui délimitent l’Opposition de gauche internationale du centre de l’IC (Staline) et de la droite (Boukharine).

Les trois critères sont la politique du comité syndical anglo-russe, le cours suivi dans la révolution chinoise et la politique économique en URSS en liaison avec la théorie du socialisme dans un seul pays. (Damien Durand, « Opposants à Staline », Cahiers Léon Trotsky n° 32, décembre 1987)

L’OGI tire une leçon décisive, oubliée par les révisionnistes pablistes, morénistes, grantistes ou lambertistes qui, tout en se drapant dans le « trotskysme », sont entrés dans la seconde moitié du 20e siècle dans des partis bourgeois (le FLN algérien, le PJ argentin, le PRD mexicain, l’ANC sud-africain, etc.).

Jamais, dans aucune circonstance, le parti du prolétariat ne peut entrer dans le parti d’une autre classe. Un parti du prolétariat absolument indépendant est la condition première et déterminante d’une politique communiste. (Léon Trotsky, « La situation politique en Chine et les tâches de l’opposition bolchevik-léniniste », juin 1929, On China, Monad, p. 403)

Peu après le congrès de l’IC, Staline s’engage brusquement dans l’industrialisation (que l’aile gauche du parti demandait en vain depuis plusieurs années) et dans la collectivisation forcée de l’agriculture (que personne ne préconisait). Cela conduit à la rupture du centre stalinien avec l’aile droite incarnée par Boukharine. L’URSS devient totalitaire. L’IC s’engage, sans congrès, en 1929 dans un cours apparemment gauchiste qui cessera en 1934.

1929 : la structuration de l’opposition de gauche en Chine

Plus d’une fois, des dirigeants du Parti communiste chinois avaient tenté de résister aux émissaires de l’IC qui les subordonnaient au parti nationaliste bourgeois Guomindang qui s’est retourné en 1927 contre le prolétariat des villes. Mais il leur manquait la théorie et l’assurance, face à ceux qui se présentaient comme les représentants du Parti bolchevik, car la distance et la différence des langues les isolaient du combat des authentiques bolcheviks-léninistes d’URSS.

L’appareil stalinien dirige le PCC à partir d’aout 1927. L’ancien secrétaire général du PCC, Chen Duxiu, trop indépendant, sert de bouc émissaire à Boukharine et Staline pour la défaite. Peng Shuzhi, qui a séjourné à Moscou de 1922 à 1924, se joint à Chen pour demander en aout 1929 l’ouverture d’une discussion. Des jeunes communistes de retour d’URSS leur apportent « Bilan et perspective de la révolution chinoise » (juillet 1928) et « La question chinoise après le 6e congrès mondial » (octobre 1928). Sachant que l’organisateur de l’insurrection d’octobre et le fondateur de l’Armée rouge était du même avis que lui, Chen affirme son opposition. Avec Peng, il organise une opposition de gauche au sein du parti (la fraction Prolétariat) et recrute rapidement des travailleurs et des cadres. En septembre 1929, une conférence du PCC les exclut. Chen Duxiu bouscule la direction stalinienne appelant les militants à se « ranger résolument au côté de l’Opposition internationale dirigée par le camarade Trotsky » (« Lettre à tous les membres du PCC », 10 décembre 1929). Staline, comprenant le danger, fait arrêter en février 1930 plusieurs dizaines de militants chinois de Moscou, qui sont interrogés jour et nuit.

L’Opposition de gauche chinoise en territoire soviétique avait disparu, partageant le sort des bolcheviks-léninistes russes. [La Guépéou] en envoya 29 en déportation ou camp de concentration, 3 en usine à Moscou, le reste étant expulsé d’URSS… Certains anciens dirigeants de l’organisation trotskyste, dont Lu Yeh-shen and Fu Hsueh-li, envoyés travailler dans les entreprises, se rassemblèrent avec d’autres partageant leur orientation et, au début de 1931, se préparèrent à relancer l’Opposition de gauche. En mai, ils furent arrêtés avec 17 autres opposants et emprisonnés par la Guépéou. (Alexander Pantsov, « The Chinese Trotskyists in Soviet Russia », Marxist Monthly, vol. 5, n° 11, février 1995)

De générations différentes ou éloignés par la géographie, 4 groupes se réclament de l’Opposition de gauche internationale et du redressement du parti chinois : le groupe Notre parole, la fraction Prolétariat, le groupe Octobre et le groupe Militant. La rancœur de certains envers Chen Duxiu, des divergences politiques enveniment leurs rapports. Plus d’un communiste internationaliste chinois saisit mal l’opportunité de certains du mot d’ordre d’assemblée nationale ou constituante, indispensable tactiquement à cause de la contrerévolution, de la faiblesse de l’avant-garde prolétarienne et du manque de libertés démocratiques.

Le Parti communiste peut et doit formuler le mot d’ordre d’une assemblée constituante ayant pleins pouvoirs, élue par le suffrage universel, égal, direct et secret. Au cours de l’agitation qui sera menée en faveur de ce mot d’ordre, il faudra évidemment expliquer aux masses qu’il est douteux qu’une pareille assemblée soit convoquée, et que même si elle l’était, elle serait impuissante aussi longtemps que le pouvoir matériel resterait aux mains des généraux du Guomindang. La possibilité d’aborder d’une façon nouvelle le mot d’ordre de l’armement des ouvriers et des paysans sera ainsi donnée. (Léon Trotsky, « La question chinoise après le 6e congrès », 4 octobre 1928, L’IC après Lénine, PUF, t. 2, p. 401)

On ne pourra commencer la création de soviets ouvriers qu’à l’occasion d’une vague révolutionnaire dans les villes. Entretemps, nous pouvons la préparer. Et se préparer veut dire rassembler les forces. Aujourd’hui nous ne pouvons le faire que sous des mots d’ordre démocratiques révolutionnaire conséquents et hardis. En même temps nous devons expliquer aux éléments avancés de la classe ouvrière que l’assemblée nationale n’est qu’une étape sur la voie révolutionnaire. Notre perspective est la dictature du prolétariat sous la forme soviétique. (Léon Trotsky, « Manifeste aux communistes chinois et du monde entier », septembre 1930, On China, Monad, 1976, p. 484)

Sous la pression de la Ligue communiste internationale (l’organisation internationale des opposants de gauche de l’IC) et de Trotsky, une conférence d’unification se tient le 1er mai 1931 à Shanghai. 17 délégués représentant 438 militants fondent la Ligue communiste avec pour organe L’Étincelle. La LC n’a pas les moyens de la fraction stalinienne, mais elle tire les leçons de la défaite et relève le drapeau du communisme internationaliste en pleine contrerévolution. Malgré l’habitude de la clandestinité, quelques semaines plus tard, une dénonciation permet au Guomindang de rafler plusieurs cadres qui seront fusillés ou emprisonnés. Chen Duxiu et Peng Shuzhi sont, eux, arrêtés le 15 octobre 1932. Un temps menacé de mort, ils sont condamnés à 8 ans de prison grâce à une campagne internationale à laquelle s’associe Albert Einstein. Comme de nombreux prisonniers politiques, ils seront libérés lors de l’invasion japonaise en 1937.

1930 : le cours aventuriste du parti stalinisé

De retour en Chine en septembre 1928, Xiang Zhongfa élimine Cai Hesen du bureau politique et le remplace par Li Lisan. À Moscou, Staline lance en avril 1929 l’offensive contre la fraction de droite qui se garde de faire appel à la classe ouvrière. De Moscou, Pavel Mif ordonne en juin 1929 la « dékoulakisation » de la politique agraire du PCC. En juillet 1929, Staline chasse, sans congrès, Boukharine de la direction de l’IC et décrète la « troisième période » : montée tempétueuse des masses, caractérisation des partis sociaux-démocrates comme fascistes, rejet du front unique ouvrier, création de « syndicats rouges »… En Chine, Xiang et Li s’alignent. La 2e session du comité central qui se réunit en juillet soutient que le prolétariat des villes s’éveille.

Cela ne suffit pas à la direction stalinienne de l’IC qui prétend en octobre 1929 que « la gigantesque vague du mouvement révolutionnaire va grandir dans tout le pays » (cité par Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise, p. 384). Le 11 juin 1929, Li Lisan et Xiang Zhongfa font adopter au comité central une résolution délirante.

La guerre d’agression contre l’Union soviétique constitue le principal danger du moment… La Chine est l’anneau le plus faible dans la chaine de l’impérialisme mondial, c’est là que le volcan de la révolution mondiale a le plus de chances de faire éruption. (« La nouvelle vague révolutionnaire et la victoire préalable dans une ou plusieurs provinces », citée par Jacques Guillermaz, Histoire du parti communiste chinois, t. 1, Payot, 1973, p. 198)

Le 23 juillet 1930, l’IC appelle à « renverser le pouvoir des propriétaires fonciers et des bourgeois, établir une dictature des ouvriers et des paysans » (citée par Isaacs, p. 387). La direction du PCC, financée généreusement par l’URSS, lance une offensive prématurée à la fin du mois.

La grande offensive à l’échelle de plusieurs provinces devait échouer misérablement. Le seul succès fut obtenu à Changsha dont Peng Dehuai s’empara le 27 juillet sans grand mal… Il s’y maintiendra une dizaine de jours en face d’une population entièrement réservée sinon hostile. Le gouverneur du Hunan l’en chassa sans difficulté… Une sanglante épuration ruina pour toujours l’appareil clandestin du parti dans la capitale du Hunan. (Jacques Guillermaz, Histoire du parti communiste chinois, t. 1, Payot, 1973, p. 198)

1930, « l’incident de Futian »

Après l’échec, Mao Zedong et Zhu De font face à une opposition à leur politique agraire, « la complète extermination des koulaks », en fait des paysans travailleurs capables de vendre leurs récoltes.

Les dirigeants communistes issus du Jiangxi demandaient que la saisie des terres fût bornée aux propriétaires fonciers et que le partage se fît en fonction du nombre de travailleurs de la famille et non des bouches à nourrir. (Alexander Pantsov & Steven Levine, Mao, the Real Story, 2007, Simon and Schuster, p. 239)

En octobre 1930, Mao fait arrêter mille soldats du Jiangxi et torturer systématiquement les cadres.

Ne tuez pas trop vite les chefs importants mais tirez-en le maximum de renseignements. (cité par Philip Short, Mao Tsé-Toung, 1999, Fayard, 2005, p. 242)

Il assiste lui-même à des interrogatoires. Sous les sévices, les communistes du Jiangxi avouent être membres de l’organisation secrète AB du Guomindang. Une cinquantaine sont liquidés dans des conditions particulièrement atroces (Alexander Pantsov, p. 242). Le comité central, saisi, envoie Ren Bishi et Wang Jiaxiang qui couvrent ces agissements ignobles. Mao bénéficie que sa ligne coïncide avec les consignes anti-koulaks de Staline. Il peut poursuivre l’extermination de ses opposants du Jiangxi avec les mêmes méthodes.

1931 : le PCC est définitivement coupé du prolétariat urbain

L’envoyé de l’IC Mif et son adjoint Wang Ming arrivent en Chine en novembre 1930. Début janvier 1931, Mif fait réunir le comité central sous la pression de la Tewu (la police politique du parti) dirigée par Gu Shunzang, issu de la mafia de Shanghaï. Le comité central présidé par Mif destitue Li qui porte le chapeau pour l’échec de l’été précédent.

Au moment où la vague révolutionnaire s’élevait, la direction du Parti communiste chinois, dans laquelle la ligne du camarade Li Lisan dominait, suivait, en dépit des instructions de la Comintern, une aventureuse politique putschiste contraire à celle de l’Internationale communiste. (« Résolution », 7 janvier 1931, citée par Jacques Guillermaz, Histoire du parti communiste chinois, t. 1, Payot, 1973, p. 204)

Li est accusé d’avoir « permis aux partisans de Trotsky de redevenir plus actifs » (p. 205). Sans congrès, Mif remodèle les organes dirigeants du PCC, introduisant une nouvelle équipe formée à Moscou (Wang Ming et « les 28 bolcheviks »). Li est envoyé à Moscou pour se faire « rééduquer ». Xiang est marginalisé. Le PCC est désormais centré sur les campagnes.

Gu, capturé par le Guomindang en avril 1931, livre à la police spéciale tout ce qu’il sait. Des centaines de militants (dont Xiang) sont arrêtés, torturés et exécutés par le Guomindang.

Gu Shunzang fait allégeance aux services des espions nationalistes. Au surplus, il accepte de diriger une section spéciale anticommuniste, de rédiger un manuel technique pour lutter contre les services secrets rouges. Dans les heures qui suivent, des rafles indiquent qu’il a livré tout ce qu’il savait sur l’appareil clandestin du PC. (Roger Faligot, Les Services secrets chinois, Nouveau monde, 2010, p. 63)

Sur ordre de Zhou Enlai, sa famille est exécutée en représailles par les sbires de la Tewu, dirigée dès lors par Kang Shen.

Kang Sheng étend son royaume… Avec le feu vert de Zhou Enlai, toute la famille de Gu est enterrée vivante. (p. 65)

Les dirigeants survivants se réfugient dans les zones « rouges » contrôlées par la guérilla. L’invasion de la Mandchourie par l’impérialisme japonais va rebattre les cartes.

(à suivre)