100 ans après la fondation du PCC (2)

(chapitre 3 : 1928-1931)

(chapitre 2 : 1925-1927)

(chapitre 1 : 1911-1924)

En Chine, le parti unique qui garde le nom de communiste vient de ratifier une vision aussi grotesque qu’officielle de sa propre histoire.

Depuis sa fondation en 1921, le Parti communiste chinois (PCC) ne s’est jamais écarté de son engagement initial et de sa noble mission : oeuvrer au bonheur du peuple chinois et au renouveau de la nation chinoise. (PCC, Résolution sur les réalisations majeures et le bilan historique des cent années de lutte du Parti, 11 novembre 2021)

Le but du Parti communiste chinois, section de l’Internationale communiste, fondé par Chen Duxiu (1879-1942) et Li Dazhao (1889-1927) était de libérer la Chine de l’exploitation par le moyen d’une révolution dont la force motrice serait les travailleurs des villes et des campagnes, de l’inscrire dans la construction du socialisme mondial.

Notre parti, en adoptant la forme du soviet, organise les ouvriers et les soldats de l’industrie et de l’agriculture, propage le communisme et reconnait la révolution sociale comme politique principale. (PCC, Programme, 30 juillet 1921)

Mais en URSS, l’influence grandissante de la bureaucratie étatique au sein de l’État ouvrier, du Parti communiste russe et de l’IC conduisit le jeune PCC à se subordonner au parti de la bourgeoisie nationaliste, le Guomindang (GMD) et même à s’y rallier [voir Révolution communiste n° 46, octobre 2021].

1925 : l’IC interdit au PCC de prendre la tête de la révolution

Le 4e congrès du PCC se tient du 11 au 22 janvier 1925, 20 délégués représentent 996 militants.

Ni Qu Qiubai ni Mao Zedong, les deux plus engagés dans le Guomindang, ne sont là. (Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard, 1997, p. 429)

Chen Duxiu, épaulé par des cadres revenus de Moscou, notamment Peng Shuzhi, fait son possible pour prévenir des dangers de l’entrisme, de l’adaptation au GMD. Mao Zedong (Mao Tsé-toung, 1893-1976) n’est pas réélu au comité central. Mais ces résolutions sont étouffées par le représentant de l’IC Borodine (1884-1951).

On a défendu la nécessité pour le PCC d’entrer dans le Guomindang en assurant que ce dernier était un parti des ouvriers et des paysans… Comprenons 1) l’impossibilité d’un parti biclassiste, d’un parti de deux classes exprimant simultanément deux lignes historiques qui s’excluent mutuellement, celle du prolétariat et celle de la petite bourgeoisie ; 2) l’impossibilité dans la société capitaliste d’un parti paysan jouant un rôle indépendant, exprimant les intérêts de la paysannerie tout en restant indépendant du prolétariat et de la bourgeoisie. (Lev Trotsky, « Critique du programme de l’IC », juillet 1928, L’Internationale communiste après Lénine, t. 2, PUF, 1969, p. 347-348))

En avril 1925, en URSS, Staline (1878-1953) se heurte à Zinoviev (1883-1936) et Kamenev (1883-1936), inquiets de la montée des paysans riches et des capitalistes commerciaux ainsi que du despotisme du secrétaire général. Désormais à la tête du PC et de l’État ouvrier dégénéré, les représentants politiques de la bureaucratie ne misent plus sur la révolution mondiale mais cherchent désespérément des alliés à l’étranger pour pouvoir jouir en paix de leurs privilèges sans être inquiétés par les puissances impérialistes.

Figurent parmi leurs espoirs d’alliés la direction de la confédération syndicale britannique (TUC) et le parti de la bourgeoisie nationaliste chinoise (GMD). Pour camoufler leur néo-menchevisme et leur capitulation, Staline et Boukharine (1888-1938) baptisent « partis ouvriers et paysans » toutes sortes de partis nationalistes bourgeois (APRA du Pérou, Destour de Tunisie, VNQDD d’Indochine, GMD de Chine…).

Les communistes doivent passer de la politique du front unique national à celle du bloc révolutionnaire des ouvriers et de la petite bourgeoisie. Dans de tels pays, ce bloc peut prendre la forme d’un parti unique, parti ouvrier et paysan, dans le genre du Guomindang. (Iossif Staline, « Discours à l’Université des peuples d’Orient », 18 mai 1925, cité par Trotsky, L’Internationale communiste après Lénine, t. 2, PUF, 1969, p. 346)

La révolution éclate le 30 mai 1925.

À Shanghai, un contremaitre japonais avait tué d’un coup de révolver un ouvrier chinois, aggravant le ressentiment et la colère des masses en train de prendre conscience. Un défilé de protestation fut organisé à Shanghai, auquel participèrent des ouvriers et des étudiants. Plusieurs d’entre eux furent arrêtés et les manifestants se dirigèrent vers le commissariat de police pour demander la libération de leurs camarades. Un officier britannique pris de panique donna l’ordre de tirer. Douze étudiants furent tués. C’est l’après-midi du 30 mai. L’effet fut foudroyant et violent. Shanghai, la grande place forte étrangère avec ses banques et ses usines occidentales, ses concessions, fut paralysée par la grève générale… À Canton, les marins chinois employés par des compagnies maritimes britanniques débarquèrent le 18 juin et, trois jours plus tard, étaient rejoints par la quasi-totalité des ouvriers chinois employés par des compagnies étrangères de Hongkong et de Shameen, la concession étrangère de Canton. Le 23 juin, des étudiants, des ouvriers et des élèves officiers défilèrent dans les rues de Canton. Comme ils traversaient le pont Shakeelu, les mitrailleuses françaises et britanniques ouvrirent le feu sur les manifestants depuis la concession, sur l’autre rive du canal. Cinquante-deux étudiants furent tués et cent dix-sept blessés. La grève générale et un boycott des marchandises britanniques furent immédiatement déclarés. Hongkong, la forteresse de la Grande-Bretagne était complètement paralysée… Plus de deux cent cinquante mille ouvriers abandonnèrent l’industrie et le commerce de Hongkong et de Shameen. À Canton, les ouvriers réquisitionnèrent les fumeries d’opium et les tripots pour les transformer en dortoirs et en cantines. Des piquets de grèves furent institués, formant une armée permanente de deux mille hommes. (Harold Isaacs, La Tragédie de la révolution chinoise, 1938-1961, Gallimard, 1967, p. 97)

Faute d’impulsion du parti prolétarien, le comité de grève et les milices armées des ouvriers et paysans ne posent pas la question d’un gouvernement ouvrier et paysan ni de la création de soviets alors qu’ils en sont les embryons. Au cours de l’année, le PCC voit ses effectifs croitre jusqu’à 7 500. Les syndicats se multiplient ; la grève de Canton fait des petits.

Dans le camp des capitalistes et des propriétaires fonciers, on sent le danger. Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek, 1887-1975), devenu général en chef du Guomindang, use du prestige de la révolution russe pour s’attaquer au PCC.

C’est dans la nuit du 19 au 20 mars 1926 à Canton que le général déclenche son opération militaro-policière. Prenant prétexte de l’attitude prétendument hostile de la canonnière Chungshan, qui est venue jeter l’ancre à Whampoa, il lance ses troupes sur un certain nombre d’hommes et de lieux précis. D’abord sont arrêtés une cinquantaine de commissaires politiques de ses propres unités, en majorité communistes. Le quartier général du comité de grève de Canton-Hongkong est perquisitionné – « razzié » dit un historien. Les armes sont saisies… Bien des observateurs de l’époque ont été ahuris de l’absence de résistance tant de la part des politiques que de celle des masses, qui avaient tant effrayé ces mois derniers. C’est qu’ils ne comprenaient pas que les travailleurs considéraient réellement – à cause des assurances de leur parti et de leur Internationale – ce général et son armée comme leur général et leur armée. Le 15 mai, une séance plénière de l’exécutif du Guomindang, à laquelle les éléments de sa droite sont venus de toute la Chine, acceptait les conditions nouvelles dictées aux communistes par le général Jiang Jieshi. Ils se voyaient interdire « critiques et doutes » sur les principes de Sun Yat-sen. Le PC devait remettre la liste de tous ses membres également membres du Guomindang. (Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard, 1997, p. 432)

Malgré l’avertissement, Jiang est invité en mai 1926 « comme un hôte d’honneur au troisième congrès national du travail » dirigé par le PCC. Le coup de Canton aurait dû alerter l’Internationale communiste.

1926 : Staline livre le prolétariat et le parti communiste au GMD

La presse soviétique cache le « coup de Canton ». Jiang devient le nouveau poulain de la clique bureaucratique de l’URSS. Chen tente d’affirmer l’autonomie du parti communiste, mais sans oser constituer une fraction.

Chen Duxiu proposa (encore une fois) de mettre un terme à la stratégie du « bloc en dedans » et de réaffirmer l’indépendance du parti. Mais Staline insistait pour que le marché avec Jiang fut conclu. Dès lors, d’après la phrase sardonique de Borodine, le PCC était « destiné à jouer le rôle du coolie dans la révolution chinoise ». (Short, Mao Tsé-Toung, 1999, Fayard, 2005, p. 147)

En avril 1926, Trotsky (1879-1940) et Zinoviev forment l’Opposition unifiée (OU) qui représente l’aile du parti qui tente de s’appuyer sur les travailleurs contre le centre incarnant l’appareil étatique (Staline) et la droite favorable au marché (Boukharine). L’OU revendique un plan, l’industrialisation et la démocratie. Elle se heurte aux mêmes méthodes de voyous que l’Opposition de gauche en 1923-1924 et l’Opposition de Leningrad en 1925.

Soutenant que l’unification nationale passerait par l’armée du GMD, Staline impose le soutien de l’expédition du Nord censée unifier le pays. Au même moment, la répression s’abat à Canton. Le 29 juillet, la loi martiale y est proclamée par l’état-major du GMD. Des bandes fascistes, recrutées au sein de la mafia et nommées « Union centrale du travail », attaquent les organisations syndicales. Le 9 aout, il est interdit aux ouvriers de porter des armes, de se réunir et de manifester. Le 10 octobre, grâce aux conciliations répétées de la direction du PCC au sein du GMD, la grève de 15 mois s’achève sans aucune compensation.

La fin de l’année 1926 est une fulgurante montée des contradictions de classes. À un pôle, la classe ouvrière urbaine et la paysannerie pauvre se lancent à l’assaut par des grèves, des occupations d’usines et des réquisitions de terres. Preuve de la poussée révolutionnaire, le PCC compte 30 000 militants fin 1926. De l’autre, la bourgeoisie, étrangère et chinoise, comprend que la seule issue est l’écrasement de la révolution. Jiang et son armée préparent la contrerévolution dans chaque nouvelle ville conquise par les masses qui se soulèvent, occupent le terrain, remettent le pouvoir au GMD.

De son côté, le PCC n’appelle pas à la constitution de soviets ni à construire sa propre armée. Fin 1926, le comité exécutif (CE) de la Comintern adopte des thèses rédigées par Manabendra Roy (1887-1954) et Boukharine, qui se félicitent que « l’avance victorieuse des armées nationalistes éloigne la domination impérialiste » (« Thèses sur la situation en Chine », 30 novembre 1926, La Question chinoise dans l’IC, EDI, 1976, p. 65). La reconnaissance du gouvernement de Canton par les États-Unis est une simple « manoeuvre diplomatique » (p. 86). La collaboration de classes reste justifiée.

Cela ne signifie pas que la bourgeoisie en tant que classe est totalement éliminée de la lutte pour l’indépendance nationale car, outre la petite et la moyenne bourgeoisie, même une certaine couche de la grande bourgeoisie peut un certain temps encore marcher avec la révolution. (p. 70)

La paysannerie, en mouvement depuis plusieurs mois doit arracher sa réforme agraire « sous l’autorité du gouvernement national du Guomindang ». Puisque « le parti ouvrier et paysan » disposerait d’un gouvernement, le parti communiste doit « pénétrer l’appareil du nouveau gouvernement » et donc « doit y entrer ». Il serait donc faux « d’abandonner le Guomindang ». Il n’est tenu aucun compte du coup de Canton ni de la répression de l’avant-garde dans les villes contrôlées par Jiang Jieshi.

Le Parti communiste chinois doit s’efforcer de faire du Guomindang un véritable parti du peuple. (« Thèses du 7e comité exécutif de l’IC », 30 novembre 1926, La Question chinoise dans l’Internationale communiste, EDI, 1976, p. 78).

L’IC aux mains de la bureaucratie de l’URSS veut même freiner le mouvement des paysans travailleurs pour ménager le GND (dirigé par les capitalistes chinois entrelacés aux grands propriétaires fonciers). Les dirigeants du travail agraire du PCC appliquent les consignes, comme Mao Zedong devant le 1er congrès de l’Association des paysans du Hunan.

Il assura à son public que « le temps de renverser les propriétaires fonciers n’est pas encore venu pour nous ». Des baisses de loyers, un plafond pour les taux d’intérêt et des gages plus élevés pour les ouvriers agricoles étaient, dit-il, des exigences légitimes. Mais, en dehors de cela, la révolution nationale devait être une priorité et l’on devrait faire certaines concessions aux propriétaires fonciers. (Short, p. 153)

Si l’aile droite du GMD, avec Jiang, tient l’armée, le gouvernement reste aux mains de Wang Jingwei (1883-1944), de l’aile gauche. Celui-ci transfère en décembre 1926 son siège à Wuhan, tandis que l’état-major se fixe à Nanchang. Si la tension monte, c’est que la décision approche. Borodine s’emploie à faire entrer deux communistes au gouvernement de Wuhan et à plier les syndicats à la collaboration de classes.

Le gouvernement de Wuhan accepte alors d’envisager l’institution d’un système d’arbitrage des conflits du travail, auquel les syndicats vont devoir se résigner. Dès le 6 décembre, on établit une commission quadripartite chargée de rechercher un règlement des conflits sociaux ; elle comprend des délégués des syndicats, de la Chambre de commerce, de la section ouvrière du Guomindang, et du gouvernement de Wuhan. À plusieurs reprises d’ailleurs, depuis l’arrivée des troupes nationales, les organes du gouvernement et du parti s’étaient entremis pour mettre fin à des grèves, dans des entreprises chinoises et même étrangères. (Jean Chesneaux, Le Mouvement ouvrier chinois de 1919 à 1927, Mouton, 1962, ch. 3)

1927 : contre-révolution sanglante à Shanghai

De fait, le PCC accompagne le pouvoir nationaliste contre les « revendications excessives ». Il se détourne du prolétariat d’Hankou et de Jiunjang où les concessions britanniques sont occupées spontanément en janvier 1927. Une nouvelle négociation entre représentants impérialistes et chefs « nationalistes » permet d’instaurer une coentreprise dans les usines étrangères, avec la participation des dirigeants syndicaux.

Début 1927, quand les troupes du GMD arrivent aux abords de Shanghai, tenue par des bourgeois rivaux du Guomindang, Jiang reprend contact avec la bande mafieuse de la Société verte et la bourgeoisie chinoise et étrangère de Shanghai qui lui promet un premier versement de 3 millions de dollars. La mafia constitue une bande fasciste, l’Association du progrès commun, pour attaquer les militants ouvriers.

Le 19 février, croyant à l’entrée des troupes nationalistes, l’Union générale du travail lance un mot d’ordre de grève générale et 350 000 ouvriers bloquent Shanghai. La question du pouvoir se pose mais le PCC n’a rien préparé.

L’appel à la grève avait mentionné une « assemblée de délégués de citoyens » qui aurait pu être utilisée comme organe de pouvoir révolutionnaire, une forme « soviétique ». Mais elle ne vit pas le jour et rien ne fut fait dans ce but. Il s’agissait d’appuyer l’avance de l’armée nationaliste. En fait, l’Union générale se contenta de constituer un comité provisoire révolutionnaire qui commença immédiatement à négocier avec les différentes formations bourgeoises pour l’organisation du pouvoir municipal après la victoire. Le général Li Baozhang avait d’autres objectifs que ceux-là et, appuyé par la police internationale des concessions, il lança contre les grévistes une campagne de terreur. (Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste, Fayard, 1997, p. 436)

Pendant ce temps, aucune milice ni aucun comité de grève n’est préparé à contrer les fascistes. Dans l’urgence, la direction communiste appelle à l’insurrection. Du 21 au 24 février, les travailleurs repoussent les forces de police. Mais le PCC a pour consigne de poursuivre des palabres avec les représentants de la bourgeoisie au sein du conseil municipal. Une partie de la direction perçoit le danger et cherche à rompre avec Jiang. On écrit dans la presse communiste que l’issue est soviétique mais on tâtonne.

La révolution actuelle a un besoin urgent d’un régime révolutionnaire de dictature démocratique. Cela signifie un régime pour les masses dans leur majorité, composé d’ouvriers, de paysans et de petits bourgeois, dans lequel elles participent directement, contrôlant ainsi le gouvernement afin de réaliser leur intérêt à abattre tous les éléments de la contrerévolution et à imposer une dictature révolutionnaire sur eux. (Hsiang Tao, 6 mars 1927, cité par Peng Shuzhi, The Chinese Communist Party in Power, Monad, 1980, p. 22)

Or aucun programme de création de soviets, de prise du pouvoir n’est mis en avant. Le temps gagné est mis à profit par les capitalistes pour renforcer leurs armées, sélectionner les hommes de main, préparer la répression comme à Canton. Les ministres communistes du travail et de l’agriculture, restent au gouvernement. Aucune mesure d’expropriation ou de contrôle ouvrier n’est prise alors que le prolétariat ne s’avoue pas battu.

Dans la cité, de toute façon, l’Union générale du travail lançait un appel à la grève générale et à l’insurrection qui devaient éclater simultanément à midi le 21 mars… Midi était à peine sonné que la fusillade commença. La grève était totale, on peut dire que chaque travailleur avait répondu à l’appel. Les grévistes furent bientôt rejoints par les employés de commerce et la grande masse des pauvres de la ville. Entre 500 000 et 800 000 personnes étaient descendus dans la rue. Pour cette fois il y avait eu des plans dressés pour une insurrection et qui reposaient sur une milice de 5 000 hommes triés sur le volet… Avant le soir, les commissariats de police et les cantonnements militaires locaux étaient conquis par les ouvriers, sauf à Chapei. (Isaacs, p. 178-179)

Le 2 avril, malgré les policiers et la pègre, tout Shanghai, sauf les concessions étrangères, est sous contrôle des travailleurs .

L’UGT n’entreprendra rien contre les concessions. En ce qui concerne l’ordre et la loi, ils seront préservés et l’UGT y contribuera avec l’armée et les commerçants. (Isaacs, p. 213)

Même les grèves sont freinées : « Le 4 avril, l’Union générale du travail interdisait les grèves spontanées » (p. 212). L’IC ordonne de cacher les armes et de laisser Jiang entrer tout en misant sur Wang.

À cette époque, le gouvernement municipal de Shanghai non seulement n’était qu’un mot, mais il était clair qu’un échec s’étendrait à la Chine tout entière parce que si Jiang Jieshi trahissait ouvertement la Révolution ce ne serait pas là une action individuelle, mais le signal que la bourgeoisie, dans tout le pays, passerait au camp de la réaction. Peng Shuzhi alla aussitôt à Hankou pour exposer notre opinion devant le délégué de l’IC et la majorité des membres de notre Comité central et les consulter sur la manière dont il fallait attaquer les forces de Jiang Jieshi. Mais ils se souciaient fort peu du coup de Shanghai et se bornèrent à me télégraphier à diverses reprises, insistant pour que je me rende sans tarder à Wuhan et dans la province de Hubei. Ils pensaient que le gouvernement nationaliste était alors à Wuhan et qu’ainsi c’était à Wuhan que toutes les questions importantes devaient être tranchées. En même temps, le délégué de l’IC nous ordonnait de cacher ou d’enterrer toutes les armes afin d’éviter un conflit armé entre les ouvriers et Jiang Jieshi, afin de ne pas troubler la concession de Shanghai par une lutte armée. Ayant lu ce télégramme, Luo Yinong était si irrité qu’il le déchira en morceaux. Je me conformai encore une fois aux instructions de l’IC et conformément à celles-ci touchant la politique de l’IC envers le Guomindang et les impérialistes, je rédigeai, avec Wang Jingwei, un honteux manifeste. (Chen Duxiu, « Lettre à tous les membres du parti communiste », 1929, L’Internationale communiste et la question chinoise, EDI, 1976, p. 447-448)

Le manifeste, daté du 4 avril 1927, assure que la révolution est entre de bonnes mains. En fait, il permet de camoufler le coup d’État que Jiang a préparé avec les mafias, le patronat et les impérialistes. Le 12 avril au petit matin, l’assaut est donné.

Les truands avaient enfilé des brassards blancs portant le caractère gong (travail). Le « North China Daily News » les appela pudiquement les « travailleurs en armes du Guomindang »… Ils se ruèrent au signal donné hors des concessions et, aux abords des quartiers chinois, ils firent leur jonction avec les détachements, triés sur le volet, des troupes de Bai Chongxi. Ensemble ou séparément, selon les plans précis établis d’avance, ils attaquèrent les positions ouvrières disséminées à travers la ville… Tout ce qui résistait était abattu sur place. Les survivants, attachés les uns aux autres, étaient évacués vers Longhwa ou les rues avoisinantes, pour y être exécutés. (Isaacs, p. 220)

Le 13 avril seulement, l’UGT appelle à la grève en assurant : « Nous combattrons jusqu’à la mort… avec la révolution nationale pour drapeau. » (Isaacs, p. 223). La manifestation désarmée rassemble encore 100 000 travailleurs. L’armée de Jiang les cueille à la mitrailleuse : 100 morts et des centaines de blessés. Des milliers de communistes et ouvriers sont assassinés partout en Chine dont le fils de Chen Duxiu et les deux dirigeants communistes de Shanghai, Wang Shouhua et Liu Hua. Li Dazhao est arrêté à l’ambassade soviétique de Pékin le 6 avril et étranglé dans une prison avec plusieurs de ses camarades

En URSS, Staline interdit la publication de son propre discours du 5 avril où il disait que « Jiang commande l’armée et ne peut le faire autrement que de la diriger contre les impérialistes » (« Discours aux travailleurs du parti », L’Internationale communiste et la question chinoise, p. 312). La bureaucratie se rabat sur l’aile gauche du GMD.

1927 : l’aventurisme bureaucratique parachève la défaite

Du 27 avril au 9 mai 1927, se tient le 5e congrès du PCC à Wuhan, avec 80 délégués représentant 58 000 militants.

Chen Duxiu ne caractérise pas la situation sur la base d’une analyse générale des circonstances, mais sur celle de ses observations immédiates. Que dit-il du nouveau mouvement révolutionnaire ? Il déclare carrément que « ce serait une faute » de considérer le gouvernement de Wuhan comme un organe de la dictature démocratique révolutionnaire : « Ce n’est pas encore un gouvernement des masses ouvrières et paysannes, mais uniquement un bloc de chefs. » Mais n’est-ce pas mot pour mot ce que nous avons dit contre Staline ? (Lev Trotsky, « La révolution chinoise et les thèses de Staline », 17 mai 1927, L’Internationale communiste et la question chinoise, p. 227)

Au comité exécutif de l’IC de mai 1926, quoique sans contact avec les opposants du PCC, Trotsky souligne que le gouvernement de Wuhan annonce des mesures anti-ouvrières et critique l’orientation imposée au PCC d’appeler à faire « respecter les décrets du gouvernement national ».

Avec une telle politique, le gouvernement de Wuhan, avant de « périr » s’unira, c’est le plus vraisemblable, à Jiang Jieshi, contre les ouvriers et les paysans. (Lev Trotsky, « Vraiment, n’est-il pas temps de comprendre ? », 26 mai 1927, L’Internationale communiste et la question chinoise, p. 328)

Alors que les centres ouvriers de Shanghai et Canton sont battus, les associations paysannes qui poussent à grande vitesse dans tout le pays ne sont pas armées politiquement, via des soviets et des mots d’ordre de confiscation de la grande propriété, pour gagner la lutte pour la terre. L’impréparation du PCC facilite le carnage.

La vague de répression conservatrice s’étendit du Hunan au Hubei, où les troupes en retour de Xia Douyin, saccagèrent tout, massacrant des milliers de villageois. Au Jiangxi, les associations de paysans furent dissoutes, déclenchant de violentes représailles, soutenues par la bourgeoisie. Dans toute la Chine centrale, la terreur rouge céda la place à la terreur blanche, lorsque les mintuan, les milices des propriétaires fonciers, exercèrent une horrible répression sur les paysans qui avaient osés s’élever contre eux. … La réaction initiale du Politburo, le 25 mai fut de dire que la violence de la répression était causée par leurs excès, et que les paysans l’avaient bien cherché… Le lendemain, avec l’approbation de Wang Jinwei, Borodine se mit en route pour Changsha, à la tête d’une commission mixte PCC-GMD, pour tenter d’établir ce qui était réellement arrivé. Au moment où ils partirent, Mao envoya, au nom des l’Association des paysans de toute la Chine, un message aux dirigeants hunanais leur recommandant « d’être patients de d’attendre les fonctionnaires du gouvernement afin d’éviter les frictions supplémentaires ». La commission n’arriva jamais. Elle dut faire demi-tour à la frontière du Hunan. (Short, p. 168-169)

La débâcle stalinienne est consommée quand Wang et l’aile gauche du GMD se retournent contre les communistes en juin. Wuhan devient un traquenard où « un à un, les sièges des syndicats et des autres organisations furent occupés. Il y eut des arrestations et les exécutions commencèrent. » (Isaacs, p. 320).

La direction du parti russe bureaucratisé étant réputée infaillible, des boucs-émissaires doivent être désignés pour les erreurs. Borodine est rappelé à Moscou (il mourra en camp en 1951) et remplacé par Lominadzé (1898-1934). Staline sacrifie Chen : le 15 juillet 1927, le CE de l’IC dénonce la responsabilité de la direction du PCC.

Notre tâche à cette époque était de saisir la direction de la bourgeoisie et de la chasser du GMD. Ce travail a été bien fait par nos camarades travaillant à la base du GMD. Cependant, le CC, au lieu de consolider cet acquis, a abandonné notre indépendance et le droit de critiquer le GMD… Même le camarade Chen Duxiu a affirmé que si nous voulions rester dans le GMD, nous devions renoncer à notre indépendance, et si nous voulons travailler librement, nous devons nous retirer du GMD. Ces idées sont fausses, du moins pour le moment. (Vissarion Lominadzé, 7 aout 1927, dans Tony Saich et Benjamin Yang, The Rise to Power of the Chinese Communist Party, Routledge, 2015, p. 311-312)

La direction de l’URSS et de l’IC, toujours en retard sur la marche des évènements, radicalise son discours pour camoufler le résultat de sa ligne opportuniste. La direction communiste en Chine est sidérée car on l’avait freinée durant des mois, voire des années. L’autocritique des militants, la nomination des cadres sans vote, les résolutions imposées entrent en scène. La conférence du 7 aout remplace Chen par Qu Qiubai et valide le mot d’ordre de soviets au moment où les masses refluent et où le parti perd de son influence. Mao, si conciliant au sein du GMD, est élu au bureau politique. Des insurrections, dites de la « moisson d’automne », sont déclenchées comme Staline l’exige. Mao dirige celle du Hunan. C’est un échec cuisant et il est éliminé par Lominadzé du bureau en novembre.

En URSS, le 7 novembre, lors du 10e anniversaire de la révolution russe, la police disperse les cortèges de l’Opposition unifiée avec laquelle manifestent des étudiants chinois. Le 2 décembre 1927, au moment de l’ouverture du 15e congrès du Parti communiste russe, Staline exige qu’un soviet et une insurrection y soient déclenchés à Canton. Or les centrales syndicales sont interdites et « les piquets s’étaient dispersés et à peine 500 ouvriers restaient à la disposition du parti communiste » (Isaacs, p. 341). Dans l’impossibilité de lancer une grève générale, l’homme de main de Staline, l’allemand Heinz Neumann, choisit la ruse. Le 11 décembre 1927, un soviet autoproclamé de 15 travailleurs lance une attaque surprise avec quelques milliers de militants. Mais la masse des travailleurs ne suit pas. Les troupes du GMD, renforcées de gangsters, entrent dans la ville pour réprimer. On estime à 25 000 le nombre d’insurgés massacrés. Neuman sera liquidé par Staline en 1937 et Lominadzé en 1934 ou 1936.

La révolution chinoise est défaite pour des années à cause de la politique des chefs de l’IC et de l’État ouvrier dégénéré. Le PCC voit son effectif tomber à 10 000. L’URSS est isolée. Staline exclut du parti soviétique les membres de l’OU qui ont eu raison sur la Chine comme sur l’URSS.

17 novembre 2021 (à suivre)