Thomas Piketty, Capital et idéologie

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Thomas Piketty présente Capital et idéologie (Seuil, septembre 2019, 25 euros) comme « s’articulant avec son ouvrage précédent, Le Capital au XXIe siècle » (p. 16), dans lequel il propose, au nom d’un objectif de réduction des inégalités, de sauver le capitalisme avec de nouveaux rapports de distribution, comme le fit Keynes entre-deux guerres et, avec un moindre succès, la théorie de la régulation à la fin des années 1970 (voir Révolution communiste n° 9).

Plus encore que le précédent, le livre est une somme (1 200 pages), le champ d’investigation géographique et historique est plus large, il est très bien documenté, fort de nombreux graphiques et tableaux, l’auteur expose ses arguments de manière très claire et n’hésite pas à exprimer des doutes. Il trace une histoire du capitalisme à travers une étude détaillée de l’évolution des inégalités dans le monde depuis plus de deux cents ans. Il s’exprime en termes de classes sociales – nous constaterons que celles de Piketty n’ont pas la même signification que celles que l’on trouve chez Marx, Engels… -, qu’il articule dans une analyse historique du développement de l’humanité sous formes de sociétés trifonctionnelles : d’une part la classe dominée et d’autre part deux branches de la classe dominante, l’une détenant le pouvoir économique et militaire, l’autre détenant le pouvoir spirituel et idéologique. On retrouve ici la fonction de superstructure idéologique visant à légitimer les rapports sociaux. La question qu’il pose est donc d’interroger comment l’’organisation trifonctionnelle des sociétés a pour rôle de justifier les inégalités, de tout temps et partout : « Chaque société humaine doit justifier ses inégalités : il leur faut trouver des raisons, faute de quoi c’est l’ensemble de l’édifice politique et social qui menace de s’effondrer » (p. 13). Il semble s’appuyer sur une conception de l’histoire dans laquelle il conçoit une « continuité entre les logiques esclavagistes, coloniales et propriétaristes » (p. 266), chacune fonctionnant sur un mode trifonctionnel. Nous constaterons que cette conception n’est pas matérialiste mais à l’inverse idéaliste. Ce livre donne corps à un projet réformiste, dans lequel le capital est fétichisé au lieu d’incarner des rapports sociaux.

Objectif politique réformiste contre le communisme

En entretenant la mythologie de la possibilité d’une phase de croissance importante, similaire à celle qu’a connue le monde capitaliste dans les années 1950 et 1960, l’objectif théorique du livre est clairement de dégager les fondements d’une doctrine visant à justifier le capitalisme. Si ses parents militaient à LO, faire une carrière universitaire implique des choix différents ; il a été assez tôt (années 1990) associé aux courants les plus droitiers du Parti socialiste, aux côtés de Michel Rocard et Dominique Strauss-Kahn, de la Fondation Saint-Simon fondée par François Furet… et si ses positions sont à présent moins ouvertement antimarxistes que celles de sa jeunesse, il en reste fort éloigné, malgré les titres de ces deux ouvrages qui font référence à l’œuvre économique de Marx. S’il évoque des classes sociales, ce ne sont pas non plus celles de Marx, réduisant le champ politique à des luttes politiciennes entre quatre courants :

“internationalistes-égalitaires” (pro-immigrés, pro-pauvres)… “nativistes-inégalitaires” (anti-immigrés, pro-riches)… “internationalistes-inégalitaires” (pro-immigrés, pro-riches) et… “nativistes-égalitaires” (anti-immigrés, pro-pauvres). (pp. 915-916)

Il se sent plus proche du premier courant, auquel il associe le PS et La France insoumise. Il a d’ailleurs fait campagne pour le candidat du PS en 2012 et en 2017. Les cadres des partis ouvriers-bourgeois ont compris qu’il est des leurs : Laurent Baumel (PS) voit Piketty comme un intellectuel critique incarnant « un réformisme fidèle à ses valeurs ».

Ses propositions ne sont certes pas révolutionnaires, mais par rapport à l’existant, leur mise en œuvre serait déjà énorme. Depuis la sphère sociale-démocrate modérée, il remet tout de même en cause l’héritage et l’idée selon laquelle on mérite entièrement ce qu’on a accumulé. (Guillaume Balas, coordinateur national de Génération.s)

Nous ne proposions pas de fusionner impôt sur le revenu et CSG, mais le principe intellectuel était identique : en faire des impôts individualisés et fortement progressifs, avec une dotation forfaitaire par enfant pour contrecarrer les effets injustes du quotient familial. (Liêm Hoang-Ngoc, LFI)

Une telle approbation de la part de courants réformistes va de pair avec l’offensive des zélateurs de Macron qui œuvrent sur France Inter, dans laquelle ses propositions sont qualifiées de« liberticides », « excessives », « confiscatoires » et « spoliatrices », ce qui est instructif du contrôle idéologique exercé par le gouvernement sur l’un des principaux médias. Mais les deux positions ne sont que les deux termes d’une alternative qui, selon les circonstances, s’inscrivent fondamentalement dans la défense de la bourgeoisie.

Il ne s’agit en effet que de renforcer la progressivité de l’impôt sur le revenu et d’instaurer une taxe sur le capital, à savoir assurer la paix sociale en acheter l’aliénation avec une réduction des inégalités. La perspective qu’il dessine est celle d’un « socialisme participatif », comme une troisième voie entre l’« hypercapitalisme » (p. 674) et l’« hypercentralisation étatique » qu’il associe à la révolution de 1917, dont il juge « l’idéologie… relativement fruste » et dont les « échecs conduisirent à une fuite en avant de plus en plus répressive » (p. 704). Il a en revanche besoin de « recettes pour les marmites de l’avenir » (Le Capital) puisqu’il reproche à « Marx et Lénine… de n’avoir pas proposé avant la prise de pouvoir de 1917 de solutions précises » (p. 675) et il attribue les victoires idéologiques de la bourgeoisie, « le nouveau récit hyperinégalitaire… au désastre communiste » (p. 15). Il s’agit de rendre acceptable le capitalisme. Là est le cœur de l’approche de Piketty qui envisage de modifier les rapports de répartition sans se soucier des rapports de production, comme si la seule raison de l’inégalité tenait à des différences de distribution. À vrai dire le livre de Piketty parle de capital sans exploitation et d’idéologie sans superstructure.

Un capital sans exploitation

Il est favorable à la cogestion, avec une redistribution du capital, tout en en laissant la part la plus importante au patronat. Cependant le capital pour Piketty n’est pas un rapport de production, il est fétichisé comme un facteur de production neutre. L’accumulation et la plus-value ne font pas partie de son analyse, l’exploitation est à peine mentionnée (à propos de l’esclavage). Le monde souhaité par Piketty n’empêchera absolument pas les entreprises d’exploiter les travailleurs et de détruire la nature, il n’empêchera pas les puissances impérialistes de piller les pays dominés, il n’empêchera pas le capitalisme de provoquer, en raison de son fonctionnement anarchique, des crises récurrentes

La propriété privée des moyens de production, correctement régulée et limitée dans son étendue, fait partie des éléments de décentralisation et d’organisation institutionnelle permettant aux différentes aspirations et caractéristiques individuelles de s’exprimer et de se développer dans la durée. (p. 692)

De toute évidence le capital de Marx n’est pas le même que celui de Piketty, pour qui la question des inégalités peut se régler indépendamment de la question de l’aliénation et de l’exploitation. :

C’est toujours dans le rapport immédiat entre le propriétaire des moyens de production et le producteur direct… qu’il faut chercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l’édifice social et par conséquent de la forme politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance, bref, la base de la forme spécifique que revêt l’État à une période donnée. (Le Capital, III, ch. 47)

L’idéologie remplace la lutte des classes

Alors que Marx concevait les idéologies comme le produit des intérêts de classe, Piketty défend la position idéaliste que l’histoire est une lutte d’idéologies :

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes », écrivaient Friedrich Engels et Karl Marx en 1848 dans le Manifeste du parti communiste. L’affirmation reste pertinente, mais je suis tenté à l’issue de cette enquête de la reformuler de la façon suivante : l’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des idéologies et de la quête de la justice. (p. 1191)

Il semble ignorer que les inégalités ne relèvent pas de l’idéologie mais des rapports sociaux. C’est dans un renversement effarant, inverse de celui par lequel Marx remettait la philosophie dialectique « sur ses pieds » (La Sainte famille), que Piketty remplace la lutte des classes par l’idéologie pour jouer le rôle de moteur de l’histoire.

On aurait bien tort de voir dans ces constructions intellectuelles et politiques un pur voile hypocrite et sans importance permettant aux élites de justifier leur immuable domination. (p. 61)

Il s’oppose ainsi au meilleur de la tradition marxiste, qui conçoit l’idéologie comme un outil visant à légitimer les rapports d’exploitation (voir Franz Jakubowski, Les Superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l’histoire, Études et documentation internationales, 1971). À l’inverse il la conçoit comme un moyen de lutter contre les inégalités et s’il ne nie pas l’existence de « rapports de force », il juge qu’ils « ne sont pas seulement matériels : ils sont aussi et surtout intellectuels et idéologiques » (p. 20).

Ce n’est donc pas pour lui la lutte des classes ni le développement des forces productives qui agissent sur l’évolution historique mais ce sont les idées, qui « ne sont rien tant qu’elles n’ont pas conduit à des expérimentations institutionnelles et des démonstrations pratiques dans le feu des événements, des luttes sociales, des insurrections et des crises » (p. 143). C’est ainsi que les « conditions… données et héritées du passé » (Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) sont remplacées par les idées.

Si Capital et idéologie est une mine d’informations d’une grande utilité, s’il est largement supérieur à l’immense majorité de la littérature économique et historique de la bourgeoisie, il n’est pas plus à même que le Capital au XXIe siècle de constituer un outil intellectuel de lutte contre le capitalisme. À l’inverse il se présente comme une tentative de sauvegarde du capitalisme contre la classe capitaliste.

Leonardo Alex