Le « plan de relance » de l’Union européenne

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Le 18 mai, Macron et Merkel s’accordent sur un « plan de relance » pour l’Union européenne de 500 milliards d’euros. Le 27 mai, la Commission européenne le reprend et ajoute au projet 250 milliards de prêts. Le 21 juillet, le Conseil européen, composé des têtes du pouvoir exécutif des 27 États-membres, adopte un « plan de relance » du même montant (750 milliards), mais sensiblement modifié.

La réponse du mouvement ouvrier

Sitôt connu l’accord de Merkel et Macron, la plupart des appareils confédéraux français et la direction de la confédération allemande l’appuient servilement, pour « conforter la place » de l’UE comme « acteur mondial ».

Avec la volonté de convergence sociale affichée, nos deux pays marqueraient la volonté d’approfondir l’Europe sociale… La relance économique doit être solidaire et sociale avec en filigrane la nécessité d’une convergence économique, fiscale et budgétaire des États membres de l’UE rompant finalement avec les politiques d’austérité. L’Union européenne doit répondre aux défis de la relance en renforçant sa dimension sociale, repensant son modèle de production et en confortant sa place d’acteur mondial. (CFDT, CGT, FO, CFTC, UNSA et DGB, 20 mai)

Ces bureaucrates syndicaux n’avaient pas pensé à une position commune contre leurs États quand l’impérialisme allemand et l’impérialisme français saignèrent la classe ouvrière de la Grèce en 2011 et en 2015. Déjà, en 1914, en se ralliant à « l’union sacrée », les partis socialistes et les confédérations syndicales allemandes et françaises avaient désarmé la classe ouvrière des deux côtés du front. Depuis 1934, avec la dégénérescence stalinienne de l’Internationale communiste, toutes les organisations de masse défendent « la patrie », « la Nation », en fait la collaboration de classes et la subordination des exploités à la classe exploiteuse.

Pour le gouvernement espagnol PSOE-Podemos, c’est un soulagement. Le premier ministre Sanchez évoque « un plan Marshall pour l’Europe ». Le chef de Podemos parle, lui, d’un « tournant historique ».

C’est un tournant, un renoncement historique de l’Europe à l’austérité… Merkel représente une Allemagne qui dirige l’Europe avec responsabilité… Le dogmatisme néolibéral a finalement été corrigé. (Pablo Iglesias, Le Monde, 23 juillet)

Les partis politiques français issus de la classe ouvrière qui ont des députés à l’Assemblée nationale et au Parlement européen se divisent sur le « plan de relance » de l’Union européenne, mais pas à partir de l’internationalisme prolétarien. Leur différend porte sur la meilleure voie à suivre pour défendre « leur » impérialisme.

La France insoumise et le Parti communiste français suivent la fraction subordonnée de la classe dominante, celle qui préconise un repli protectionniste façon Johnson ou Trump (qui s’exprime politiquement à travers le RN, DlF, l’UPR, le MRC…).

Vers plus de fédéralisme et de soumission aux politiques d’austérité… Plutôt que de mobiliser la BCE, il va soumettre plus encore les États aux exigences des marchés financiers et donc à des politiques d’austérité mortifères… Le remboursement des prêts est envisagé par la levée d’un impôt européen, renforçant le fédéralisme européen au détriment de la souveraineté des États. (PCF, 21 juillet)

La mise en place de ressources propres n’a connu aucune avancée. Les subventions allouées aux États-membres devront être remboursées… L’Union européenne n’a donc que l’austérité à offrir comme horizon… Ce nouvel épisode renforce l’impasse que constitue la construction européenne actuelle et ses dogmes néolibéraux. (LFI, 21 juillet)

Le Parti socialiste s’aligne sur la fraction dominante de la bourgeoisie française, celle qui maintient le choix de l’UE sans laquelle la France seule ne pèserait pas lourd face à la Chine et aux États-Unis (représentée au parlement par LREM, LR, le MoDem, EELV, l’UDI, Agir…).

Cet accord doit beaucoup à la famille socialiste et social-démocrate… Un nouveau tabou est brisé, c’est une victoire politique pour notre famille qui a tiré toutes les leçons de la crise financière et du caractère central que doit prendre la solidarité dans le projet européen… Le plan de relance adopté marque un tournant dans la construction européenne… Il marque une rupture et ouvre une nouvelle ère de coopération. (PS, 23 juillet)

Tant les directions syndicales que les partis sociaux-impérialistes racontent aux travailleurs des sornettes.

Seul Mélenchon croit encore que le libéralisme mène le monde

Contrairement aux mythes propagés depuis des décennies en France par Le Monde diplomatique, ATTAC, l’appareil de la CGT, le PCF, LFI, le NPA, le PRCF… les gouvernements français (et européens) successifs n’étaient aucunement victimes d’un « dogme néolibéral ». Les gouvernements élus et les technocrates à la tête des États défendent le capitalisme en général et leur bourgeoisie en particulier, sans se soucier d’un quelconque dogme.

Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. (Karl Marx, Manifeste du parti communiste, 1847)

Bien sûr, pour justifier les attaques contre la classe ouvrière, les représentants politiques de la bourgeoisie recourent aux savants boniments fabriqués par leurs larbins, les économistes néo-classiques (la « loi de l’offre et de la demande », si personne ne perturbe la concurrence, aboutirait à une situation économique « optimale »).

Mais, avant même la crise de 2020, ni Trump (quant au budget et aux échanges américains avec le reste du monde), ni Xi (en interne, pour l’économie chinoise) n’obéissaient au « dogme libéral ». Ni d’ailleurs l’UE qui subventionne son agriculture (PAC), voire son groupe aéronautique (Airbus). En effet, la politique de l’Union européenne est tantôt libérale (la suppression des droits de douane en interne et leur abaissement à l’extérieur, l’interdiction d’un déficit public supérieur à 3 % du PIB et d’un déficit structurel supérieur à 0,5 %, le refus d’une fiscalité commune, le création d’un marché d’émission de CO2…), tantôt non (la politique agricole commune, la monnaie unique, le programme Erasmus, les amendes aux GAFA, la préservation de la biodiversité…).

Avant que le coronavirus affecte l’espèce humaine sans se soucier des frontières, une crise capitaliste mondiale s’annonçait (voir Révolution communiste n° 34, mars 2019 ; n° 37, décembre 2019). Par exemple, la production industrielle de l’Union européenne avait baissé dès fin 2017 et les échanges mondiaux de biens diminuaient depuis fin 2019. La pandémie de Covid-19 débutant en janvier précipite la crise économique. Les mesures de confinement général (Chine, Italie, Allemagne, Espagne, France, Japon, Grande-Bretagne, États-Unis…) l’approfondissent.

En mars, chaque État bourgeois prend des « mesures d’urgence » en déversant des sommes considérables à ses capitalistes. En France, c’est même un temps l’union nationale : LFI, le PCF et le PS votent le 19 mars à l’Assemblée nationale le premier plan d’urgence du gouvernement Macron-Philippe. Cependant, partout, en piétinant le dogme libéral (qui réclame l’équilibre budgétaire), les déficits publics se creusent et les dettes publiques, déjà importants avant la crise, explosent. L’autre école de charlatans de l’économie bourgeoise, les keynésiens (pour qui l’État national doit intervenir afin de sauver le capitalisme national), triomphe pour un temps.

Avec le FMI, l’Union européenne accompagne ce regain d’étatisme. La crise capitaliste met fin, quoique prétende le PCF, aux « politiques d’austérité ». D’ailleurs, la Commission européenne, qui doit faire normalement appliquer les traités, suspend comme en 2008 les règles financières. La dette publique ne devait pas dépasser 60 % du PIB, elle dépasse désormais 70 % pour l’Allemagne, 110 % pour la France et l’Espagne, 120 % pour le Portugal, 150 % pour l’Italie. Évidemment, l’État grec, ou même l’État italien, basé sur un capitalisme plus faible et ayant une dette plus importante, n’a pas les moyens financiers de l’État allemand.

Héritage de la crise de 2008 oblige, tous les États ne disposaient pas des mêmes marges de manoeuvre budgétaires… Particulièrement affectée par le virus, l’Italie n’a pu dépenser que 0,9 % de son produit intérieur brut, contre 2,1 % pour l’Allemagne. (Alternatives économiques, juillet)

Les banques centrales des grandes devises mondiales (dollar, euro, yuan, livre, yen…) ne suivent plus depuis longtemps le « dogme libéral ». Selon les préceptes keynésiens, elles essaient, depuis les années 1980, de stimuler artificiellement l’économie par des taux directeurs bas (voire négatifs pour les taux de dépôt) et des rachats de titres de dette sur les marchés financiers.

En 2008, lors de grande crise financière, la BCE et la Fed ont mis pour la première fois leur taux d’intérêt à zéro. Mais cela n’a pas suffi et elles ont commencé à acheter des titres de dettes. (Le Monde, 7 juillet)

La BCE tente d’éviter l’insolvabilité des États-membres les plus faibles, la faillite des banques et des entreprises non financières de la zone euro et l’éclatement de l’UE déjà affaiblie par le départ de la Grande-Bretagne.

La BCE peut désormais choisir les pays auxquels elle vient en aide, alors que les plans précédents l’obligeaient à intervenir équitablement entre les pays de la zone euro. L’Italie en a particulièrement profité, la BCE achetant massivement ses obligations afin d’éviter que les emprunts de la troisième économie de la zone euro ne s’envolent, ce qui pourrait entraîner une nouvelle crise de l’union monétaire… Par ailleurs, l’institution intervient aussi auprès des entreprises, en achetant des obligations et des prêts de trésorerie. Cela permet à ces sociétés de se financer à bas coût. (Le Monde, 4 juin)

Avec la nouvelle crise, la Banque centrale européenne ouvre immédiatement, comme les autres, les vannes d’un crédit illimité.

S’il fallait une preuve que la crise économique et financière provoquée par le confinement sera longue et sévère, la Banque centrale européenne (BCE) l’a apportée, jeudi 4 juin. Elle a de nouveau sorti le bazooka monétaire, annonçant un plan d’achat de dettes de 600 milliards d’euros supplémentaires. Cela vient s’ajouter aux 750 milliards d’euros déjà annoncés à la mi-mars, avec le plan pandémie (PEPP), en plus des quelque 300 milliards annoncés précédemment (plan dit PSPP). Au total, plus de 1 600 milliards d’euros sont sur la table. Ces sommes dépassent de très loin tout ce qui avait été fait au moment de la crise de la zone euro. Jamais l’institution de Francfort n’avait autant fait tourner la planche à billets. (Le Monde, 4 juin)

La tandem impérialiste Allemagne-France

Le PCF affirme que le « plan de relance » s’opèrerait « au détriment de la souveraineté des États ». Pourquoi l’ancien État bourgeois national serait-il préférable au « fédéralisme européen », à un État de même nature, mais plus large et obtenu pacifiquement ?

Toutes conditions étant égales, le prolétariat conscient sera toujours partisan d’un État plus grand. (Lénine, Le Programme national du POSDR, décembre 1913)

L’UE est de part en part capitaliste et le restera tant qu’elle survira, ce qui rend illusoire sa transformation progressive en une « Europe sociale » évoquée par le PS et le PCF. En tout cas, elle n’est pas en marche vers un État fédéral. À l’époque du capitalisme en déclin (l’impérialisme), les bourgeoisies européennes sont bien incapables d’unifier l’Europe.

L’unification est pour l’Europe une question de vie ou de mort. L’accomplissement de cette tâche appartient, cependant, non aux gouvernements actuels, mais aux masses populaires conduites par le prolétariat. (Lev Trotsky, Entrevue au Saint-Louis Post Dispatch, 12 février 1940)

Depuis 1963, toutes les décisions importantes de l’UE sont préparées par des « sommets franco-allemands », c’est-à-dire la rencontre entre les gouvernements des deux principaux États bourgeois, l’Allemagne l’emportant économiquement mais ne pouvant affirmer sa domination de manière trop évidente pour des raisons historiques ; la France jouant de sa place mondiale : droit de veto à l’ONU, arme atomique, pré carré en Afrique, etc.

Par exemple, la France a demandé lors de ces rencontres, à partir de 1984, une monnaie unique. L’Allemagne a accepté en 1988, moyennant des conditions successives (« critères de convergence », « indépendance » de la banque centrale, localisation à Francfort, etc.).

François Mitterrand porta avec Jacques Delors ce projet, resté longtemps une utopie. Le chancelier Kohl qui, le 3 juin 1988 à Évian, avait donné à François Mitterrand son accord pour la monnaie unique, était de plus en plus réticent au fur à et à mesure que le calendrier se précisait… En décembre 1991 à Maastricht, étaient adoptées non seulement la création de l’euro mais aussi, sur proposition personnelle de François Mitterrand, une date butoir pour sa naissance : au plus tard en 1999. (Élisabeth Guigou, Le Traité de Maastricht : la dernière grande oeuvre européenne de François Mitterrand, 13 juin 2004)

Ces négociations bilatérales se tiennent en dehors de tous les traités. Elles sont ensuite reprises par la Commission, qui a le pouvoir d’initiative selon les traités européens, puis adoptées ou non par les conseil européens (c’est-à-dire la réunion des gouvernements des 27 États-membres) ou le Conseil de l’UE (les ministres compétents des 27 États membres) et par le Parlement qui ont le pouvoir de décision. La décision du CE est prise, généralement, par vote à la « majorité qualifiée ».

Pour qu’une proposition de la Commission soit adoptée, elle doit rassembler au moins 55 % des membres du Conseil représentant au moins 65 % de la population. (Marion Gaillard, L’Union européenne : institutions et politique, 2018)

Cependant, dans certains cas (financement de l’UE, adhésion, politique extérieure, harmonisation de la fiscalité indirecte…), le Conseil vote à l’unanimité (en pratique, il s’agit d’un consensus). Alors, n’importe quel État peut à lui tout seul bloquer les décisions les plus importantes de l’UE : on est très loin du fédéralisme dénoncé par le PCF et LFI.

La volte-face en mai de Merkel

Le 26 mars, lors du Conseil européen, le gouvernement allemand s’oppose encore à un fonds de relance demandé par la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la Grèce.

Le lancement de la CEE-UE par 6 pays en 1957 est une tentative de surmonter l’étroitesse des frontières en Europe après le démantèlement des empires coloniaux sous la pression, voire la lutte armée, des peuples opprimés d’Afrique et d’Asie. Le développement inégal en Europe ne date pas de la création de l’UE. Mais elle ne l’a pas supprimé.

Quand le capitalisme a été restauré en Europe centrale, cela a stimulé le capitalisme mondial, multiplié les frontières en Europe (pacifiquement en Tchécoslovaquie et de l’URSS, violemment en Yougoslavie) et apporté un second souffle à l’UE, qui s’est considérablement étendue, la plupart des nouveaux États bourgeois la rejoignant (Pologne, Slovénie, Hongrie, Lituanie, Slovaquie, Tchéquie, Estonie, Lettonie, Bulgarie, Roumanie, Croatie) ; d’autres en étant retenues par la pression économique, politique et militaire de l’impérialisme russe (Ukraine, Géorgie, Moldavie…). L’Allemagne capitaliste s’est renforcée en absorbant la RDA. Le rachat d’entreprises locales (par exemple Skoda par Volkswagen et Dacia par Renault), l’implantation de filiales et les nouveaux débouchés ont surtout profité aux principales puissances impérialistes, au premier chef l’Allemagne.

Le prix du marché d’un bien ou d’un service tend à tourner autour d’un prix moyen de production mondial qui est déterminé par la loi de la valeur. La tendance à la péréquation (égalisation) du taux de profit transfère de la valeur des branches de production qui ont proportionnellement moins d’équipements et plus de main-d’œuvre vers les branches qui sont techniquement plus avancées, à plus forte composition organique du capital et qui produisent donc à une valeur en dessous du prix moyen de production.

Au sein de l’UE, ce sont les groupes industriels allemands qui bénéficient le plus de ce transfert de valeur, d’autant que la suppression des frontières internes et l’adoption d’une monnaie unique facilitent la péréquation du taux de profit, sans en être la cause. Que 19 États de l’UE (et 2 États hors-UE) aient adopté l’euro, que l’État grec ait voulu y participer en 1999 alors que l’Allemagne était hostile et qu’elle ait voulu rester membre en 2015 de la zone euro (ZE) alors que le gouvernement allemand menaçait de l’en expulser, montre qu’il y a des avantages à une monnaie unique adossée à l’économie de l’UE : diminution du prix des importations hors ZE dont le pétrole et le gaz, difficulté à la prise de contrôle d’entreprises locales par des groupes capitalistes hors ZE, faiblesse des taux d’intérêt, inflation contenue, suppression des frais de conversion et du risque de change des opérations au sein de la ZE…

L’État allemand accepte de compenser partiellement la divergence économique au sein de l’UE par sa contribution, la plus importante, au budget communautaire. Les dépenses de l’UE profitent surtout aux pays à grande activité agricole ou à infrastructures réduites. Mais, spécialement en temps de crise économique, ces transferts se révèlent insuffisants. Le budget de l’UE est en effet limité à 150 milliards d’euros par an (environ 1 % de son PIB).

L’UE souffrait avant la crise de l’agressivité de la Russie, de la défection du Royaume-Uni, de la concurrence grandissante du capitalisme chinois et de la guerre commerciale initiée par les États-Unis. Fin mars, des groupes capitalistes allemands, des médias bourgeois et des caciques de la CDU s’inquiètent des risques pour la bourgeoisie allemande d’un effondrement de l’UE alors que les impérialismes étasunien et chinois rivalisent dans le monde (voir Révolution communiste n° 36, octobre 2019 ; n°40, juin 2020) et même sur le continent européen où ils manœuvrent, chacun à son compte, ainsi que l’impérialisme russe, à affaiblir l’UE.

Ceux qui attendent et regardent les pays partenaires faire faillite seront accusés plus tard d’être responsables de la désintégration de la zone euro. (Die Spiegel, 29 mars)

En outre, le 5 mai, la Cour constitutionnelle allemande critique les mesures de la Banque centrale européenne de ces dernières années, en particulier les rachats d’obligations émises par les États-membres. Cela pousse la chancelière allemande à se rapprocher du président français afin de tenter de sauver l’UE d’une autre manière.

Bien sûr, nous agissons aussi dans notre propre intérêt. Il est dans l’intérêt de l’Allemagne que nous ayons un marché unique fort, que l’UE devienne de plus en plus unie et qu’elle ne s’effondre pas. Ce qui est bon pour l’Europe était et demeure bon pour nous. (Angela Merkel, Le Monde, 26 juin)

Le gouvernement CDU-SPD tourne donc sa veste lors de la rencontre bilatérale du 18 mai à Berlin.

Pour soutenir une reprise durable qui rétablisse et renforce la croissance dans l’UE, l’Allemagne et la France soutiennent la création d’un Fonds de relance ambitieux, temporaire et ciblé, dans le cadre du prochain cadre financier… la France et l’Allemagne proposent d’autoriser la Commission européenne à financer ce soutien à la relance en empruntant sur les marchés au nom de l’UE sur une base juridique respectant pleinement le Traité européen, le cadre budgétaire de l’UE et les droits des parlements nationaux. Le Fonds de relance sera doté de 500 milliards d’euros en dépenses budgétaires de l’UE pour les secteurs et régions les plus touchés. (Initiative franco-allemande pour la relance européenne face à la crise du coronavirus, 18 mai)

Des tractations laborieuses entre bandits impérialistes

Le 19 juin, le Conseil européen refuse le plan Merkel-Macron proposé par la Commission, vu l’opposition des États « frugaux » ou « radins » : Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark. Le 21 juillet, après quatre jours de négociations, le Conseil européen l’adopte à l’unanimité, moyennant plusieurs modifications.

Il est souligné qu’il s’agit d’une situation « exceptionnelle » (Next Generation EU, 21 juillet, A1, A4). La crise n’aurait rien à voir avec des contradictions du capitalisme mondial et européen, elle est attribuée au coronavirus : « la situation économique et sociale due à la crise du COVID-19 » (A1), « les dommages immédiats causés par la pandémie de COVID-19 » (A2), « relever les défis posés par la pandémie de COVID-19 » (A3). Et la Commission n’est pas autorisée à renouveler l’opération.

Contrairement à ce que disent LFI et le PCF, l’enveloppe globale du plan de relance est inchangée, soit 750 milliards d’euros. Il est financé par un emprunt commun : « la Commission est habilitée à emprunter des fonds sur les marchés des capitaux au nom de l’Union à hauteur d’un montant maximal de 750 milliards » (A5). L’UE est classée AAA comme emprunteur par les agences de notation, ce qui permet d’emprunter à un taux très faible.

Par définition, il faudra malgré tout que l’UE rembourse et paie des intérêts aux groupes bancaires. Il est envisagé « d’introduire de nouvelles ressources propres », c’est-à-dire des impôts et droits de douane levés par l’UE elle-même (A29). En attendant, les États-membres, y compris ceux qui ne bénéficieront pas des subventions ou des prêts de l’UE, devront payer. Le partage de l’effort reposera sur la même clé que les contributions au budget (A10), qui sont à peu près proportionnelles au PIB. Les États septentrionaux ont fait du chantage, grâce à la règle de l’unanimité, pour maintenir ou augmenter un rabais sur leur contribution au budget : « Pour la période 2021-2027, des corrections forfaitaires réduiront la contribution annuelle fondée sur le RNB du Danemark, de l’Allemagne, des Pays-Bas, de l’Autriche et de la Suède » (A30).

Ceux-ci réussissent aussi à réduire certaines dépenses du budget communautaire de 2021 à 2027 dont défense, mais aussi recherche, santé, bourses d’études, politique d’asile…

En outre, les États « frugaux » conduits par Rutte, le premier ministre néerlandais, parviennent à modifier la répartition du plan de relance (A6, A14) : davantage de prêts (360 milliards au lieu de 250 envisagés par la France et l’Allemagne, qui devront être remboursés par les États-membres qui souhaitent emprunter à l’UE) et moins de subventions (390 milliards qui n’ont pas à être remboursés, contrairement à ce qu’affirme LFI, au lieu de 500 prévus).

Les subventions seront affectées en fonction des besoins : « La clé de répartition est, en proportions égales, le critère de la perte de PIB réel observée au cours de l’année 2020 et de la période 2020-2021 » (A16). La Grèce a été peu touchée par le Covid, mais l’Italie devrait toucher 70 milliards, l’Espagne et la Pologne 60, la France 40 (ce qui devrait financer en partie le « plan de relance » du gouvernement Macron-Castex qui est prévu à 100 milliards d’euros).

Il n’y a pas de conditions aux subventions ni aux prêts, contrairement aux prêts accordés antérieurement à l’État grec par l’UE et le FMI. Néanmoins, les 750 milliards d’euros sont juridiquement rattachés au budget de l’UE (sur la période 2021-2027 un cumul de 1 100 milliards d’euros), ce qui permet d’afficher un total de dépenses de 1 850 milliards et qui justifie un certain contrôle sur les dépenses des États-membres : « L’autorité budgétaire exerce un contrôle politique, qui doit être défini par un accord entre le Parlement européen, le Conseil et la Commission » (A11) ; « Les plans pour la reprise et la résilience sont évalués par la Commission dans les deux mois qui suivent leur présentation. L’évaluation des plans pour la reprise et la résilience est approuvée par le Conseil statuant à la majorité qualifiée » (A19).

Pas avant le printemps 2021

L’Union européenne est loin d’un État fédéral : d’abord, parce qu’elle n’a pas d’armée ni de police (par exemple, la violence exercée, entre autres, sur les gilets jaunes était le fait de la police française sur ordre du gouvernement français) ; ensuite, parce qu’elle ne prélève que marginalement l’impôt ; enfin, à cause de la complexité de ses procédures qui contraste avec la rapidité des États nationaux à aider leurs propres capitalistes : ainsi, le processus du plan de relance n’est pas achevé.

Le premier obstacle est la nécessaire approbation par les États-membres (A33), ce qui donne un nouveau levier de négociation aux « frugaux » et aux États qui ne respectent pas les règles démocratiques censées régner dans l’UE (Pologne, Hongrie). Pour 3 États, la signature du gouvernement suffit (Lettonie, Irlande, Slovaquie) ; pour les autres, un vote du parlement national est requis.

Le second obstacle est le vote du budget par le Parlement européen (A32) où les partis bourgeois ont une majorité écrasante mais sont divisés (voir Révolution communiste n° 35, juin 2019). Le 23 juillet, le parlement donne un premier avis : il se félicite de la dette commune, « une avancée historique ». Néanmoins, il regrette la baisse des dépenses communautaires et le maintien du rabais de la contribution des États au budget (Allemagne) ou leur gonflement (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark) à travers une motion à l’initiative des partis bourgeois (PPE, RE, Verts/ALE) à laquelle se rallient les partis réformistes (S&D, GUE/NGL) : 456 voix pour, 150 contre, 67 abstentions. Autrement dit, les députés européens PS (qui sont inscrits au groupe S&D), PCF (GUE) et LFI (GUE) ne défendent pas la position du prolétariat européen face aux bourgeoisies, ils adoptent la même position que ceux de EELV (Verts), de LREM (RE) et de LR (PPE).

Troisième obstacle potentiel, la possibilité d’un contrôle des plans nationaux par le Conseil à la majorité qualifiée, arrachée par les Pays-Bas.

Alors que les vingt-sept États de l’Union européenne affrontent une récession historique, le plan de relance ne sera opérationnel qu’à la fin du premier trimestre 2021. (Les Échos, 3 août)

Pour les États-Unis socialistes d’Europe

Selon le PCF, « le plan de relance est sous-dimensionné » ; selon LFI, il est bien « loin des 2 000 milliards réclamés par le Parlement européen ». Donc, pour eux comme pour les autres partis sociaux-impérialistes et l’ensemble des directions syndicales, les plans de relance des économies capitalistes fonctionnent. Ils sont censés profiter aux travailleurs puisque ce qui est bon pour leur capitalisme serait bon pour eux. Tout au plus, il faut les redimensionner, les grossir. Rien n’est moins sûr.

Les aides publiques et le crédit gratuit fourni par les banques centrales va avant tout aux capitalistes, en premier lieu les banques, les grands groupes de l’industrie et des services non marchands. Par contre, qui remboursera ? L’expérience prouve que le fardeau de la dette retombe surtout sur les travailleurs : une fois la crise de 2007-2009 surmontée, les prélèvements obligatoires sur les capitalistes ont de nouveau diminué. Macron et Trump illustrent l’universalité de cette politique.

Si la crise de 2008 causée par l’endettement excessif de familles de travailleurs américains trop pauvres pour acheter leur logement, si la crise de 2020 n’est due qu’à une maladie, il n’y aurait pas besoin de « plans de relance ». Certes, des secteurs économiques souffriraient un temps : dans le premier cas, les sociétés de crédit immobilier et la construction de bâtiments aux États-Unis ; le tourisme, le transport aérien, le spectacle à l’échelle internationale aujourd’hui. Mais l’économie mondiale ne serait pas menacée d’un effondrement.

Le taux du profit baisse, non parce que le travailleur ouvrier est moins exploité, mais parce que moins de travail est mis en œuvre par un capital déterminé… Le progrès de la productivité ne va pas sans un relèvement de la composition du capital, c’est-à-dire d’une diminution de la partie variable relativement à la partie constante. L’action de ces influences contradictoires… s’affirme périodiquement par des crises, qui sont des irruptions violentes après lesquelles l’équilibre se rétablit momentanément. (Karl Marx, Le Capital, III, 1863-1883, ch. 15)

Les mesures d’urgence des banques centrales, des États, de l’UE, du FMI limitent temporairement l’ampleur de l’effondrement du capitalisme, mais sans résoudre le problème de l’insuffisante rentabilité du capital, le taux de profit mondial. Il y a pléthore de capital au regard de la survaleur issue de l’exploitation de la classe ouvrière mondiale. Les mesures de relance, qui prétendent stimuler artificiellement la reprise capitaliste par une politique monétaire accommodante et par le déficit budgétaire, sont en fait impuissantes.

L’abondance du crédit n’a abouti, après 2009, qu’à la hausse des prix sur les marchés spéculatifs (actions, immobilier, devises, matières premières, produits financiers dérivés…). Vu les flots d’argent qui se déversent aujourd’hui, sauf si la production repart rapidement et conséquemment, la hausse des prix risque de se généraliser au-delà des actifs financiers, surtout si les mesures protectionnistes se multiplient. L’inflation galopante risque de faire son retour, grignotant le pouvoir d’achat des salariés et paupérisant les retraités.

La condition d’une expansion vigoureuse est que le degré d’exploitation augmente et, surtout, que le capital soit dévalorisé ou éliminé de manière significative.

Le ralentissement de la production condamnera au chômage une partie de la population ouvrière et contraindra les travailleurs occupés à accepter une réduction de salaire… Une partie du capital sera immobilisée ou même détruite jusqu’à un certain point. La répartition des pertes ne se fera pas d’une manière égale entre tous les capitalistes, mais résultera d’une lutte. (Karl Marx, Le Capital, III, 1863-1883, ch. 15)

La destruction de capital avait été limitée par l’intervention des États qui avaient sauvé leurs banques et leurs groupes automobiles en 2008-2009. Ces interventions expliquent la faiblesse de la phase d’expansion de 2009-2019, qui avait conduit certains économistes à ressusciter la thèse de la « stagnation séculaire », en vogue dans les années 1930, pour la plus grande satisfaction de bien des écologistes.

En 2020, les mesures d’urgence et les plans de relance des États visent à prévenir la faillite des entreprises nationales (ou européennes), pour éviter l’explosion sociale et empêcher que les autres pays impérialistes les supplantent. L’espoir implicite est que les entreprises étrangères, elles, disparaîtront lors de la crise, ce qui explique la multiplication de restrictions aux échanges économiques et l’intensification des rivalités inter-impérialistes.

Mais le crédit bon marché et les aides étatiques ne vont sans doute pas suffire, cette fois-ci, à empêcher l’absorption des entreprises les plus vulnérables par d’autres ou même leur disparition pure et simple. Dans tous les cas, des millions de travailleurs d’Europe et des autres continents vont en faire les frais.

Par rapport au même trimestre de l’année précédente, l’emploi a diminué de 2,9 % dans la zone euro et de 2,7 % dans l’UE au deuxième trimestre 2020. (Eurostat, 14 août)

Rien qu’en France, 600 000 emplois ont été perdus au premier semestre de 2020.

Entre fin mars et fin juin 2020, l’emploi salarié du secteur privé recule de 0,6 %, soit 119 400 destructions nettes d’emploi, après déjà – 497 500 le trimestre précédent. Sur un an, l’emploi salarié privé se replie de 2,5 %, soit −480 800 emplois. (Insee, 7 août)

Tous les chefs, tous les appareils et tous les intellectuels qui, au sein du mouvement ouvrier, dénoncent l’Union européenne sans avancer la perspective du renversement de « leur » bourgeoisie, de la destruction de « leur » État bourgeois, de la dictature du prolétariat et des États-Unis socialistes d’Europe, trompent les travailleurs et font le jeu des partis xénophobes et fascistes.

La tâche est de libérer le prolétariat de la tutelle intellectuelle de la bourgeoisie, qui se manifeste par l’influence de l’idéologie nationaliste. (Rosa Luxemburg, Principes directeurs, mars 1916)

Il n’est pas de sauveur suprême : les travailleurs ne peuvent confiance ni dans l’UE, ni dans « leur » État. Ils doivent défendre, collectivement et pied à pied, dans les lieux de travail et les quartiers populaires, dans leur syndicat et dans les assemblées générales, l’emploi, le salaire, le temps de repos et de loisirs, l’accès à la prévention et aux soins, le logement décent et bon marché, le droit d’étudier et de se former gratuitement, l’environnement, etc.

Dans les pays avancés, le capital a débordé le cadre des États nationaux… Voilà pourquoi, en Europe occidentale, s’inscrit à l’ordre du jour la lutte révolutionnaire du prolétariat pour le renversement des gouvernements capitalistes, pour l’expropriation de la bourgeoisie. (Lénine, La Révolution socialiste et le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, février 1916)