Algérie : il faut ouvrir une perspective démocratique, collectiviste et internationaliste

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Depuis le 16 février 2019, des manifestations massives et répétées (Hirak) secouent l’Algérie, d’abord pour protester dans un premier temps contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, ensuite contre son projet de se maintenir au pouvoir à l’issue de son quatrième mandat, enfin contre le maintien du « système » [voir Révolution communiste n° 34] par le gouvernement des militaires et pour la libération des manifestants et des opposants emprisonnés.

Le « régime » et le capitalisme dépendant

À l’indépendance de l’Algérie, à la suite d’une longue et sanglante guerre menée par l’État français, le clergé musulman et la bourgeoisie locale, très réduite contrairement à la Tunisie et au Maroc, et son expression politique, l’appareil du mouvement nationaliste FLN, entendent empêcher la révolution sociale à laquelle aspirent confusément les ouvriers et les paysans pauvres qui se sont largement armés. Dès 1961, « l’armée des frontières » de Houari Boumediene, qui ne s’était guère battue contre l’armée française, mais était équipée par l’Égypte et l’URSS, s’empare de l’appareil d’État et désarme les masses. La population juive et d’origine européenne (plus espagnole et italienne que proprement française) quitte le pays, ce qui atrophie les forces productives dont la partie technique a été en partie détruite par les fascistes de l’OAS française.

Aucune organisation ouvrière ne s’oppose à la confiscation du pouvoir par l’appareil du FLN : le parti stalinien PCA, qui s’est longtemps opposé à l’indépendance, a pour consigne de la part de la bureaucratie du Kremlin d’empêcher toute révolution sociale, de soutenir le régime du FLN et de se contenter de faire pression pour que le nouvel État bourgeois s’allie à l’URSS. Les deux fractions issues de la destruction de la 4e Internationale (le SI de Pablo et Mandel, le CI de Hansen, Lambert et Healy) se sont toujours prononcées pour l’indépendance, alors que le groupe français VO ne le fait qu’en septembre 1958. Les deux fractions du PCI français, ainsi que la FCL, ont été réprimées pour cela par l’État français. Cependant, tout en se réclamant du « trotskysme », le CIQI comme le SIQI adhèrent au « front uni anti-impérialiste » qui est étranger au programme de 4e Internationale et qui est antagonique à la stratégie de la révolution permanente. En pratique, les deux courants se sont soumis au nationalisme bourgeois et clérical : l’un à sa version MNA (de celui-ci viennent le PT et le COSI algériens actuels), l’autre à sa version FLN (dont est issu le PST). En 1961, le principal dirigeant de cette fraction (Michel Raptis, alias Pablo) devient même conseiller du premier ministre Ahmed Ben Bella. En 2010 et en 2018, le premier courant (EITP dirigé par Daniel Gluckstein) tiendra ses conférences internationales à Alger avec l’aide de l’UGTA et la complicité du régime militaire.

Une fois porté au pouvoir par l’Assemblée nationale constituante, en septembre 1962, Ben Bella emploie une rhétorique panarabiste et « socialiste », consent l’autogestion dans les grands domaines agricoles vacants (30 % des terres cultivées) et héberge la Tricontinentale tiers-mondiste de Castro et Guevara. La constitution est adoptée par l’Assemblée constituante le 28 août 1963 et ratifiée par référendum le 8 septembre (5,2 millions de oui, 100 000 non). Le régime collabore en coulisse avec l’État français. Il interdit le PCA en novembre 1962 (il renaitra sous le nom de PAGS). Il intègre la centrale syndicale UGTA à l’appareil d’État en janvier 1963. Il interdit une scission du FLN, le PRS de Mohamed Boudiaf, en août 1963. Il refuse toute autonomie à la Kabylie (la partie de l’Algérie peuplée par des Berbères), ce qui entraîne une scission du FLN (le FFS de Hocine Aït Ahmed) qu’il réprime en octobre 1963.

Une fois la situation stabilisée, l’état-major de Boumediene et de son adjoint Abdelaziz Bouteflika se débarrasse en janvier 1965 de Ben Bella et des « pieds rouges », les militants étrangers qui pensaient naïvement aider la construction du socialisme en Algérie. La classe capitaliste est liée dès lors étroitement aux sommets de l’armée. Le parti unique FLN sert de couverture politique à l’armée et s’attribue tout le mérite de la lutte pour l’indépendance. Le capitalisme algérien accumule peu. Il reste dépendant et se développe surtout en parasite du capitalisme mondial, accaparant la rente que la lutte populaire lui a permis de confisquer à la bourgeoisie impérialiste française. Aujourd’hui, la vente de pétrole et de gaz procure 95 % des recettes extérieures de l’Algérie et 60 % du budget de son État.

Pour se protéger du mécontentement social, la classe dominante fait des concessions sur le prix des produits de base et joue sur le nationalisme, mais aussi de plus en plus sur la religion, comme la plupart des régimes bourgeois arabes à l’époque. Ainsi, en 1984, le régime revoit le Code de la famille sur la base de la charia.

En 1988, quand la jeunesse se soulève, elle est écrasée par le régime militaro-policier. Les élections libres de 1991 aboutissent à la victoire de la principale force d’opposition qui repose sur le réseau des mosquées, le FIS. Le régime annule les élections et déclenche une guerre civile dont la population fait les frais, Le Monde chiffre à 100 000 le nombre de tués. Le PT signe en 1995 avec la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADDH), le FLN, le FFS, le MDA, la Renaissance islamique (En Nahda) et le FIS la plateforme de Sant’Egidio (ou contrat de Rome) entièrement dans le cadre du capitalisme et de l’État bourgeois. Les partis bourgeois appuyés par la seule organisation politique ouvrière de taille significative, le Parti des travailleurs dirigé par Louisa Hanoune, y dénoncent ensemble « l’internationalisation » (partie F), appellent au respect de la constitution (partie E) et se réclament « des principes de l’Islam » (partie A).

L’armée organise une élection présidentielle avec une pluralité de candidatures. En 2001, les Kabyles se révoltent mais sont réprimés par le régime avec le soutien du PT au nom de l’unité de la nation.

Le Hirak ouvre une crise révolutionnaire

D’une ampleur inédite depuis des décennies, les manifestations de 2019 mélangent hommes et femmes, jeunes et vieux. Elles veulent se débarrasser de toute la clique qui dirige. Le PT et le PST, au lieu de les diriger dans cette voie, ouvrent à la bourgeoisie la solution de secours de l’assemblée constituante.

L’assemblée constituante est à l’ordre du jour… Les hommes d’affaires brisés par l’oligarchie auront leur place… Dans le sursaut des citoyens, il y a une volonté de préserver l’État national. (Louisa Hanoune, TSA, 4 mars 2019)

L’assemblée constituante vient de servir à paralyser les masses en Tunisie [voir Révolution communiste n° 3, 27] et en Égypte [voir Révolution communiste n° 2, 3, 8].

Il y a un plan idyllique, qui prétend réaliser le socialisme par la voie parlementaire, par la simple décision d’une majorité. Ce rêve rose ne tient même pas compte de l’expérience historique de la révolution bourgeoise ; sans parler du caractère spécifique de la révolution prolétarienne. (Rosa Luxemburg, Assemblée nationale ou gouvernement des conseils ?, 17 décembre 1918)

La mobilisation populaire fait échouer le cinquième mandat. Le général Ahmed Gaïd Salah, chef de l’armée algérienne et vice-ministre de la défense, fait démissionner Bouteflika le 2 avril pour tenter de sauver le régime honni dont il est lui-même un pilier. Abdelkader Bensalah, qui était président du Sénat, devient président par intérim pour 3 mois (il y est encore).

Les manifestants continuent cependant à se mobiliser, conspuant de plus en plus ouvertement Salah et tous ses soutiens. Ainsi, dans l’UGTA, la colère contre la direction de la centrale entièrement vouée aux gouvernements du capital s’organise. Une pétition nationale recueille 1 million de signatures pour dégager le secrétaire général Sidi Saïd, des rassemblements sont organisés devant le siège de l’UGTA à Alger qui culminent le 1er mai avec des milliers de manifestants scandant : Sidi Saïd dégage ! Sidi Saïd fait partie de la mafia ! Libérez l’UGTA !

Pour trouver une légitimité politique qui lui fait défaut, le régime fait appel à un « Panel de dialogue et de médiation » avec une bonne partie des forces politiques bourgeoises algériennes (RND, FLN, FDJ, MSP, Talaie El Hourriyet…). De même, sous la pression des masses et pour essayer de canaliser leur colère, il incarcère des capitalistes liés à Abdelaziz Bouteflika (« oligarques ») et des anciens dignitaires, dont Saïd Bouteflika, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal.

Il s’en prend en même temps aux personnalités qui soutiennent le mouvement : Louisa Hanoune [voir Révolution communiste n° 35], Lakhdar Bouregaa, Karim Tabbou… et commence à réprimer les manifestants, notamment ceux qui portent le drapeau amazigh (berbère). Salah Dabouz est agressé le 9 septembre à Ghardaïa par un homme cagoulé.

La crise politique est en partie nourrie par la baisse du prix du pétrole et du gaz qui diminuait les marges du régime. Menée par les militaires, les purges des parasites qui tiennent les entreprises se traduisent par une désorganisation qui aggrave la situation économique.

Des conglomérats qui aimaient se présenter comme des fleurons de l’entreprenariat privé vacillent, victimes du gel des commandes publiques pour certains, mais aussi des magistrats pour d’autres. (Le Monde, 7 septembre 2019)

Pour que le nettoyage des corrompus soit efficace, il faut l’intervention des ouvriers, des employés, pour prendre en main les moyens de production, pour fabriquer ce dont la population a besoin (l’Algérie importe la plus grande partie de ce qu’elle consomme), pour organiser le travail de tous (26 % des jeunes sont au chômage, 20 % des femmes). Il faut que le prolétariat prenne le pouvoir, ce que l’état-major veut évidemment empêcher et ce que redoute toute la bourgeoisie.

Pendant l’été, les manifestations décroissent mais de nombreuses grèves pour les salaires touchent les entreprises et des barrages bloquent les routes sur la question de l’eau, du logement, des coupures d’électricité, du chômage et du pouvoir d’achat. À Boumerdès et à Béjaïa, le « panel » des médiateurs est chassé.

À la recherche d’une solution bourgeoise

Deux regroupements de forces politiques (Forces de l’alternative démocratique et Forces du changement) se sont progressivement dessinés sur la scène politique algérienne pour le retour à l’ordre, pour préserver la propriété privée des moyens de production et l’État bourgeois qui la garantit. Ils diffèrent seulement sur la méthode pour y parvenir. De fait, en refusant d’ouvrir la voie à un gouvernement des travailleurs, à la révolution prolétarienne, ces coalitions permettent aux forces réactionnaires groupées autour des militaires d’avancer en dépit de la puissance du mouvement des masses.

D’un côté, les « Forces de l’alternative démocratique » sont composées d’un petit parti bourgeois provenant du FLN (UCP), de la LADDH, de partis nationalistes kabyles (RCD, FFS), des débris du stalinisme (MDS, PLD), d’organisations quasi-réformistes issues de la révision du programme de la 4e Internationale (PT, PST). Ce bloc de type front populaire prêche le pacifisme et mise sur une assemblée constituante.

Nous partis politiques, personnalités et représentants de la société civile qui militent pour la souveraineté populaire et l’alternative démocratique, réunis le 26 juin 2019 à Alger, saluons la mobilisation et la détermination du peuple algérien, plus que jamais décidé à imposer pacifiquement un changement radical du système autoritaire. Nous avons souligné la nécessité de préserver le caractère pacifique, unitaire et national du mouvement populaire dans le but d’instaurer un processus constituant souverain qui prend en compte les aspirations démocratiques et sociales de l’immense majorité du peuple. (El Watan, 26 juin 2019)

Si l’état-major dispose de l’armée et si les masses sont désarmées, qui va décider ?

L’autre pôle, les « Forces du changement », regroupe la majorité des partis de la bourgeoisie : les partis islamistes (FJD, El Binaa, MSP) et la mouvance issue du FLN (FLN, RND, UFDS, Talaie El-Hourriye). Cette coalition se prononce pour l’élection présidentielle.

Le 23 juin, l’UGTA, dont la direction a soutenu Bouteflika jusqu’au bout, tient son congrès. Ou plutôt, la bureaucratie se réunit, empêchant la tenue d’une véritable instance syndicale de débats et de décisions : 500 délégués triés sur le volet, parce que sur les 161 membres du conseil national, 100 s’opposaient à la direction Sidi Saïd et aux conditions d’organisation du congrès, comme les wilayas de Béjaïa, Ouargla, Tlemcen, Saïda et Tizi Ouzou et plusieurs fédérations au sein des wilayas officiellement non dissidentes.

Les bureaucrates saluent affectueusement Sidi Saïd qui a arrangé son départ (la presse algérienne annonce qu’il manque 34 milliards de centimes dans les caisses de l’UGTA) et sa succession : ils désignent Salim Labatcha, ancien député du PT, comme secrétaire général. Le nouveau SG de l’UGTA transpire la haine de la révolution et l’amour pour le gourdin de l’État bourgeois. Il est connu pour être très proche de certains membres de l’oligarchie notamment Baha Eddine Tliba. Au cours de son mandat à la tête de la Fédération de l’agro-alimentaire, un secteur privatisé à 100 %, il s’est distingué par la suspension de syndicalistes et la dissolution de ce qui restaient de sections syndicales. Il préconise la convocation d’une élection présidentielle.

Il faut aller vers une présidentielle au plus vite… L’élection d’un président élu démocratiquement, d’un gouvernement légitime permettra de prendre les décisions sur des dossiers qui sont en souffrance. (Salim Labatcha, EBourse, 1er août 2019)

Répondant aux aspirations de la fraction majoritaire de la bourgeoisie, le 2 septembre, lors d’une visite d’unités militaires dans le sud du pays, Salah annonce que le processus devant conduire à l’élection présidentielle sera lancé le 15 septembre avec la convocation du corps électoral, la possibilité de déposer les dossiers de candidature et le lancement de la campagne. Cette élection devrait, selon le général, se tenir le 12 décembre.

Pour la victoire du Hirak, pour la révolution sociale

Le 3 septembre, la manifestation des étudiants assiège l’Assemblée nationale populaire (ANP) aux cris de « Dégagez ! ». L’idée d’une grève générale fait son chemin. Le 25 septembre, le tribunal militaire condamne Hanoune à 15 ans de prison ferme !

Malgré les mesures d’intimidation policière et le blocage des routes menant à Alger, la manifestation du vendredi 20 septembre a été gigantesque dans la capitale.

C’était un 31e vendredi de défi, d’affirmation, de résurrection même. Hier, les Algériens étaient beaucoup plus nombreux que les semaines précédentes, où déjà la mobilisation avait connu un net regain par rapport à l’été. Ils ont marché dans la capitale pour réclamer, une nouvelle fois, le départ du « système » et pour rejeter le processus électoral en cours. (El Watan, 21 septembre 2019)

Ce même jour, en Égypte, bravant l’état d’urgence permanent, la répression, des manifestants au Caire, à Alexandrie, Al-Mahalla, Damiette et à Suez ont conspué Sissi et le régime des militaires. En Égypte, comme en Algérie, le courage et la détermination ne manquent pas.

Fait défaut un parti ouvrier révolutionnaire capable dans ce processus révolutionnaire de conduire la lutte pour le pouvoir des travailleurs des villes et des campagnes. Il exigerait la rupture de toutes les organisations ouvrières (UGTA, CSA, PT…) avec la bourgeoisie, avec tous ses partis, avec son régime (pas de transition organisée par la bourgeoisie libérale avec l’armée comme au Soudan !). Il pousserait à l’auto-organisation des ouvriers, des employés, des étudiants, des paysans pauvres, des femmes, des Kabyles. D’ores et déjà, les comités constitués dans les localités, les universités, les sections syndicales non inféodées doivent se concerter à l’échelle des localités, des wilayas, de tout le pays.

Il faut la représentation des masses en lutte et non une assemblée constituante. Ce mot d’ordre n’est progressiste que dans un pays qui n’en a jamais eu et qui n’a pas eu d’élections libres. Ce n’est pas vraiment le cas de l’Algérie qui a connu les deux. En tout cas, il faut éviter le replâtrage de l’État bourgeois, comme en Tunisie, via une « assemblée constituante souveraine ».

Pour que soient satisfaites les revendications démocratiques et sociales urgentes, le pouvoir doit revenir aux masses, pas à la bourgeoisie. Pour que le futur gouvernement des travailleurs puisse survivre, il faudra que la révolution s’étende aux pays voisins et dans les pays du Sud de l’Europe, ce que facilitera la présence de travailleurs d’origine algérienne.

À bas le régime et le pouvoir du général Salah !

Aucun dialogue avec le gouvernement bourgeois ! Rupture immédiate des dirigeants politiques des partis et syndicats se réclamant des travailleurs avec ce gouvernement et les diverses forces bourgeoises ! Contrôle de l’UGTA par les salariés !

Annulation de la condamnation de Louisa Hanoune ! Libération de tous les prisonniers politiques ! Aucune poursuite contre les manifestants ! Droit de se réunir, de s’organiser ! Liberté de la presse et de tous les médias !

Grève générale jusqu’à la chute du régime ! Services d’ordre et auto-défense des manifestations et des grèves !

Abolition de la présidence de la république ! Dissolution des corps de répression de l’État algérien (armée professionnelle, police, services secrets) !

Laïcité de l’État ! Égalité pour les femmes ! Respect des droits des Berbères jusqu’au droit de se séparer !

Comités d’action dans les entreprises, les facultés, les villes, les quartiers ! Élection des délégués et centralisation de ces comités en un comité central de la lutte !

Des emplois et des logements pour tous ! Expropriation des grandes entreprises privées !

Gouvernement ouvrier et paysan ! Fédération socialiste du Maghreb ! États-Unis socialistes de la Méditerranée !

25 septembre 2019