La 4e Internationale (3) : 1938-1940

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(Chapitre 3 : 1938-1940)

(Chapitre 2 : 1933-1938)

(Chapitre 1 : 1923-1933)

La conférence internationale de septembre 1938 des bolcheviks-léninistes proclame la 4e Internationale pour donner un drapeau et un programme au prolétariat avant une nouvelle guerre inter-impérialiste. Le danger augmente à la suite de la bureaucratisation de l’État ouvrier, de la défaite sans combat du prolétariat en Allemagne en 1933, l’étouffement de la grève générale en France par le Front populaire avec le Parti radical en 1936, l’écrasement de la révolution sociale des ouvriers et des paysans pauvres en Espagne par le stalinisme en 1937. Ni la 2e Internationale des partis travaillistes et sociaux-démocrates, ni la 3e Internationale des partis staliniens régressant dans la trahison des précédents, l’alliance avec la bourgeoisie, sous le vocable de « front populaire » ne sauraient empêcher la guerre ou la transformer en révolution prolétarienne.

Les trois piliers de la 4e Internationale sont la section « russe » (plusieurs milliers de militants en 1934), la section étasunienne (entre 800 et 1 000 en 1939), la section française (brièvement 400 en 1936). Lancer la 4e Internationale permet de mieux faire face aux pressions de tout genre contre l’avant-garde prolétarienne, mais elle ne les supprime pas.

1936-1938 : l’extermination de la section soviétique

La 4e Internationale a aujourd’hui en URSS sa section la plus forte et la plus trempée. (Lev Trotsky, « La section soviétique de la 4e Internationale », 11 janvier 1936, OEuvres t. 8, EDI, 1980, p. 89)

Les bolcheviks-léninistes jetés dans les camps y restent organisés et débattent entre eux de la nature de l’URSS et de la nécessité d’un nouveau parti. Par leur cohérence politique et leur courage, ils constituent la direction politique d’une partie significative des dizaines de milliers d’opposant de tous types qui sont envoyés au goulag.

Une fois de plus, les camps devenaient des écoles et des terrains de manœuvre de l’opposition et les trotskystes devenaient des moniteurs sans égal. Ils furent à la tête des déportés dans presque toutes les grèves… Fermement organisés et politiquement bien informés, ils constituaient la véritable élite de cette énorme fraction de la nation qui avait été rejetée derrière les barbelés. (Isaac Deutscher, Trotsky, 10-18, t. 6, 1980, p. 553)

Conscients du danger, Staline, en même temps qu’il met en accusation de 1936 à 1938, sous les projecteurs, Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Smirnov, Piatakov, Radek… extermine secrètement, dans les camps et les geôles, plusieurs milliers de militants révolutionnaires et liquide la section soviétique de la 4e Internationale. Personne ne le sait à ce moment-là en dehors de la clique dirigeante du Kremlin et du NKVD.

1938-1940 : la section française face au PSOP

En 1938, en France, le Parti ouvrier internationaliste (POI) est mal organisé, mal implanté, divisé sur la défense de l’URSS (un tiers de ses militants soutient la position de Craipeau selon laquelle l’URSS relève du collectivisme bureaucratique). Il est concurrencé par le groupe La Commune (GlC, ex-PCI) et le PSOP. Le GlC est une scission issue d’une fraction du POI, opportuniste mais dynamique, dirigée par Molinier et Frank ; il se réclame de la 4e Internationale mais en a été exclu.

Cette compétition provoque une confusion générale et est extrêmement préjudiciable à notre section. Nous devons aider notre section à vaincre le GlC. (Lev Trotsky, « Lettre à Cannon et Shachtman », 19 avril 1938, OEuvres t. 17, ILT, 1984, p. 201)

Le PSOP fondé en juin 1938 par le franc-maçon Pivert, beaucoup plus nombreux (7 000 à sa fondation) mais politiquement confus que le POI, est une scission du PS-SFIO. Il adhère au regroupement centriste international qui a capitulé devant les fronts populaires, le Bureau de Londres.

Pivert refuse de fusionner le PSOP avec le POI sur une base d’un programme clair, comme le propose le secrétariat international de la 4e Internationale. À défaut, le secrétariat international incite en février 1939 le POI à entrer en fraction dans le PSOP. Le POI se divise sur cette question, une majorité autour de Naville, Rosenthal et Rousset refuse ; une minorité dirigée par Rous et Craipeau applique la décision. Le PCI tente aussi d’entrer dans le PSOP mais Pivert refuse l’adhésion de ses dirigeants. En juin 1939, la direction du PSOP exclut des militants de l’ex-PCI. Le même mois, son congrès dominé par les pacifistes est incapable de définir une position révolutionnaire face à la guerre.

En février 1939, plusieurs dirigeants de l’organisation de jeunesse du POI, les JSR, sont arrêtés et condamnés à 5 ans de prison par les tribunaux militaires (ils s’évaderont en juin 1940).

Les Jeunesse socialistes révolutionnaires conservent une certaine vitalité. Elles commencent à acquérir une influence dans les auberges de jeunesse et poursuivent une action antimilitariste qui leur vaut une lourde répression. (Yvan Craipeau, Le Mouvement trotskyste en France, Syros, 1971, p. 196)

En juillet 1939, le SI impose l’entrée du POI dans le PSOP : la plupart des militants se plient avec Naville à la discipline, certains avec Bardin maintiennent un POI qui n’est pas reconnu comme section. Quand le confit commence en septembre 1939, le PSOP s’effondre, en même temps que disparait le Bureau de Londres. Pivert se rallie en 1940 au général De Gaulle. Il regagnera le PS-SFIO après-guerre.

En septembre 1939, une poignée de militants autour de Barta (David Korner, émigré de Roumanie) quitte le POI (et la 4e Internationale), sans divergence politique et sans le moindre texte, pour fonder son propre groupe (UC). Il pense avoir trouvé la pierre philosophale, une méthode d’organisation à laquelle personne d’autre n’a pensé avant. Or, la section française ne peut être redressée qu’à partir de l’Internationale et qu’au moyen de la compréhension politique de ses problèmes.

Notre situation à nous est incomparablement plus difficile que celle d’aucune autre organisation, à aucune autre époque. Nous avons à subir le poids terrible de la trahison de l’Internationale communiste qui s’était dressée justement contre la trahison de la 2e Internationale. La dégénérescence de la 3e Internationale s’est accomplie si rapidement et de façon tellement inattendue que c’est la même génération à qui nous avons autrefois annoncé sa formation qui est encore là pour nous entendre aujourd’hui dénoncer sa trahison. Et ces hommes se souviennent qu’ils ont déjà une fois entendu tout cela.

Il faut tenir compte aussi de l’importance de la défaite de l’Opposition de gauche en Russie. Car la 4e Internationale, par sa naissance, est liée à l’Opposition de gauche russe… Effectivement, il n’est rien au monde qui soit plus convaincant que le succès et rien de plus repoussant, surtout pour les larges masses, qu’une défaite.

Il faut donc ajouter la dégénérescence de l’Internationale communiste, d’un côté, et, de l’autre, la terrible défaite de l’Opposition de gauche en Russie, suivie de son extermination. Ces faits‑là sont mille fois plus convaincants pour la classe ouvrière que notre pauvre petit journal, même quand il atteint le tirage fantastique des cinq mille exemplaires de notre journal américain. Nous sommes sur un frêle esquif au milieu d’un courant terrible. Sur cinq ou six bateaux, l’un coule, et on dit tout de suite que c’est la faute du pilote. Mais la véritable raison n’est pas là. La vérité, c’est que le courant était trop fort. Voilà l’explication la plus générale, celle que nous ne devons jamais oublier, si nous ne voulons pas sombrer dans le pessimisme ou le découragement, nous qui sommes l’avant‑garde de l’avant‑garde. Car cette ambiance marque tous les groupes qui se rassemblent autour de notre drapeau. Il y a des éléments courageux qui n’aiment pas aller dans le sens du courant : c’est leur caractère. Il y a des gens intelligents qui ont mauvais caractère, n’ont jamais été disciplinés et ont toujours cherché une tendance plus radicale ou plus indépendante : ils ont trouvé la nôtre. Mais les uns et les autres sont toujours plus ou moins des marginaux, à l’écart du courant général du mouvement ouvrier. Leur grande valeur a évidemment son côté négatif, car celui qui nage contre le courant ne peut pas être lié aux masses. Aussi la composition sociale d’un mouvement révolutionnaire qui commence à se construire n’est pas à prédominance ouvrière. Ce sont les intellectuels qui sont les premiers mécontents des organisations existantes. Partout, il y a aussi beaucoup d’étrangers qui, dans leur propre pays, ne se seraient sans doute pas mêlés aussi facilement au mouvement ouvrier…

Bien entendu, nous devons critiquer la composition sociale de notre organisation et la modifier, mais nous devons aussi comprendre qu’elle n’est pas tombée du ciel, qu’elle est déterminée, au contraire, aussi bien par la situation objective que par le caractère de notre mission historique en cette période. (Lev Trotsky, « Discussion avec CLR James sur la 4e Internationale », avril 1939, OEuvres t. 21, ILT, 1986, p. 48-19)

1939-1940 : la section américaine face à l’invasion de la Pologne par l’URSS

Les États-Unis ne sont pas encore entrés en guerre, mais le président Roosevelt (Parti démocrate) la prépare. Le temps des grandes grèves est passé. Le pacte germano-soviétique, le partage de la Pologne entre l’Allemagne et l’URSS, l’invasion de la Finlande par l’URSS sont dénoncés par la bourgeoisie américaine.

En juillet 1939, une fraction du SWP dirigée par Burnham, Shachtman, Abern…, sous la pression de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie du pays, rejette la défense de l’URSS en cas de conflit avec une puissance impérialiste. Elle se heurte à une fraction autour de Cannon, Dobbs, Dunne, Hansen, Weiss… qui reçoit l’appui de Trotsky.

L’opposition est hétérogène : Burnham voit l’URSS comme n’étant ni capitaliste, ni ouvrière, mais relève du « collectivisme bureaucratique » ; Abern reste fidèle à la conception d’État ouvrier dégénéré ; Shachtman ne se prononce pas. Elle tente d’emmener la discussion interne sur les problèmes d’organisation, le fonctionnement du parti et la personne de Cannon.

Cette méthode de lutte n’est pas nouvelle. L’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire depuis le temps de la 1re Internationale est une chronique de tentatives successives de groupements et de tendances petites-bourgeoises de toutes sortes de compenser leur faiblesse théorique et politique par de furieuses attaques contre les « méthodes organisationnelles » des marxistes. (James Cannon, La Lutte pour un parti prolétarien, avril 1940, Avant-Garde, 1975, p. 18)

La fraction fidèle au programme de la 4e Internationale la conduit sur les questions de programme politique.

La ligne politique est et doit être le facteur déterminant. Cela est et doit être placé au centre de la discussion. Nous avons défendu cette méthode en dépit de tout, parce que c’est seulement de cette façon qu’il est possible d’éduquer le parti et de consolider une base d’appui sûre pour le programme. (James Cannon, La Lutte pour un parti prolétarien, p. 17)

Trotsky élargit ensuite le débat à la théorie, l’utilité de la dialectique par rapport aux « questions concrètes » étant mise en cause publiquement par Burnham et Shachtman dans la revue du parti, The New International.

Comme les problèmes concrets de la Pologne et de la Finlande révélaient la position de Burnham sur la nature de l’URSS, l’attitude de Shachtman envers la dialectique reflétait son hostilité pragmatique à l’abstraction et la matérialité objective de la logique… L’objectif de Trotsky n’était pas seulement de combattre Shachtman et compagnie mais d’éduquer la majorité elle-même. (Tim Wohlforth, Marxism and American Pragmatism, automne 1970, Labor, 1971, p. 36-37)

Les contributions de Trotsky (et les principaux textes de la minorité) sont rassemblées dans Défense du marxisme 1939-1940, EDI, 1972. Au terme d’un débat de 7 mois et de la publication de 13 numéros du bulletin intérieure, la fraction Burnham-Shachtman est mise en minorité au congrès d’avril 1940. Elle refuse la discipline du parti, est expulsée et proclame un parti rival, le WP qui se réclame de la 4e Internationale. En fait, la minorité porte un coup à l’Internationale : la scission emporte 40 % des membres de la section américaine et 80 % de l’organisation de jeunesse (YPSL). 4 membres du SI de la 4e Internationale sont solidaires du WP : Shachtman, Pedrosa (Brésil), Frankel (Tchécoslovaquie) et James (Grande-Bretagne).

Mais le SWP est préparé politiquement à la guerre dans laquelle va entrer son propre impérialisme. Burnham abandonne deux mois après le nouveau parti et, loin de la neutralité qu’il prêchait en 1939, embrassera la « guerre froide » dès 1947 ; le courant de Shachtman finira par rejoindre en 1958 le SP et soutenir la guerre de son impérialisme au Vietnam.

1940 : la conférence d’alarme

Alors que l’armée impérialiste allemand écrase celle de l’impérialisme français, une conférence de la 4e Internationale se tient à New York en mai 1940. Elle renouvelle les organes dirigeants qui étaient aux mains des scissionnistes américains et de leurs partisans d’autres pays. Elle ratifie un remarquable manifeste pour armer politiquement l’avant-garde face à la guerre, La Guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale.

Il y a presque un siècle, quand l’État national constituait encore un facteur relativement progressiste, le Manifeste du parti communiste proclamait que les prolétaires n’avaient pas de patrie. Leur seul but était la création d’une patrie des travailleurs englobant le monde entier. Vers la fin du XIXe siècle, l’État bourgeois avec ses armées et ses barrières douanières est devenu le plus grand frein au développement des forces productives qui exigent une arène plus vaste… La bourgeoisie ne défend jamais la patrie pour la patrie. Elle défend la propriété privée, les privilèges, les profits. Chaque fois que ces valeurs sacrées sont menacées, la bourgeoisie prend tout de suite le chemin du défaitisme. Le patriotisme officiel n’est qu’un masque des intérêts des exploiteurs. Les ouvriers conscients rejettent ce masque avec mépris. Ils ne défendent pas la patrie bourgeoise, mais les intérêts des travailleurs et des opprimés de leur propre pays et du monde entier. (« La guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale », mai 1940, Les Congrès de la 4e Internationale, La Brèche, t. 1, 1978, p. 347)

Elle adopte également une résolution sur l’Espagne et une résolution sur le monde colonial.

La bourgeoisie nationale des pays arriérés est incapable de réorganiser la société car cela signifierait la suppression du système d’exploitation sur lequel repose sa propre position… Cependant, les mots d’ordre démocratiques restent valables, surtout dans des pays tels que la Chine ou l’Inde… Il ne faut pas laisser la lutte démocratique aux mains de la bourgeoisie nationale, mais il faut, dans une situation de montée du mouvement des masses, qu’elle s’exprime par la création de conseils ouvriers, de paysans et de soldats… (« Le monde colonial et la seconde guerre impérialiste », mai 1940, Les Congrès de la 4e Internationale, p. 419)

1940 : l’assassinat de Trotsky

Trotsky est assassiné par un agent de la GPU le 20 août 1940. Mais il laisse derrière lui une organisation internationale dotée d’un programme communiste actualisé et enrichi, conformément à la tâche qu’il s’était fixée 5 ans avant.

Le travail que je fais en ce moment est le travail le plus important de ma vie, plus important que 1917, plus important que l’époque de la guerre civile, etc. Si je n’avais pas été là en 1917, à Petrograd, la Révolution d’Octobre se serait produite, conditionnée par la présence et la direction de Lénine… Tandis que ce que je fais maintenant est dans le plein sens du mot irremplaçable. Il n’y a pas dans cette affirmation la moindre vanité. L’effondrement de deux internationales a posé un problème qu’aucun des chefs de ces internationales n’est le moins du monde apte à traiter, munir d’une méthode révolutionnaire la nouvelle génération, par-dessus la tête des chefs de la Deuxième et de la Troisième Internationale… Il me faut encore au moins quelque cinq ans de travail ininterrompu pour assurer la transmission de l’héritage. (Lev Trotsky, Journal d’exil, 25 mars 1935, Gallimard, 1977, p. 80)