Le résultat des élections au Parlement européen en France

Une abstention qui reste importante

Aux élections au Parlement européen du 26 mai, l’abstention a reculé : 49,9 % au lieu de 57,6 % en 2014. Parmi les exprimés, 2,3 % des votes sont blancs et 2,2 % nuls. D’après l’IPSOS, en termes d’âge, 27 % à peine des électeurs de moins de 35 ans se seraient déplacés alors que plus de 60 % des plus de 60 ans ont voté. En termes sociaux, 69 % des chômeurs se sont abstenus, 68 % des employés et 65 % des ouvriers. En terme de revenus, 70 % des électeurs qui appartiennent à des foyers qui gagnent moins de 20 000 euros par an se sont abstenus. Par contre, ceux qui ont manifesté avec des gilets jaunes auraient, selon l’IFOP, plus voté que la moyenne : 62 %.

La victoire du RN

Avec 23,3 % des votes, le FN-RN l’a emporté de peu sur la liste LREM. Le RN a non seulement bien conservé son électorat du 1er tour de la présidentielle (85 % d’après l’IFOP) mais il a grignoté celui de LR et de DlF : 15 % des électeurs de Fillon ont choisi la liste LR, 26 % de ceux de Dupont-Aignan. 32 % des électeurs qui s’estiment proches des gilets jaunes ont voté RN d’après l’IPSOS. Géographiquement, le RN l’emporte dans les petites villes et perce là où il était faible : dans l’ouest de la métropole, en Seine-Saint-Denis, en Guyane, en Guadeloupe… Selon l’IFOP, 30 % des artisans, commerçants et chefs d’entreprise qui ont voté l’ont fait pour le RN, 11 % des cadres et professions libérales, 15 % des professions intermédiaires, 32 % des employés et entre 40% (IPSOS) et 47 % (IFOP) des ouvriers. Autrement dit, à peu près 30 % des électeurs de la classe ouvrière (« ouvriers » + « employés » + majorité des « professions intermédiaires » + minorité des « cadres et profession intellectuelles supérieures ») qui ont voté l’ont fait pour le RN.

Voilà le résultat de la désorientation des travailleurs après le rétablissement du capitalisme en Russie, les expériences multiples de gouvernements PS (et parfois PCF) au service du capital, les trahisons répétées des organisations syndicales, les appels à voter Chirac ou Macron des précédents, le poison nationaliste répandu depuis des décennies par tous (en particulier par LFI, le PCF, les chefs de la CGT et de FO). Selon Harris, parmi les électeurs qui se déclarent proches de la CGT ou de l’UNSA, 20 % auraient voté RN ; parmi les proches de FO, 31 % (contre 8 % de ceux proches de la CFDT).

Pour autant, dire que la majorité des ouvriers se reconnait dans le RN est exagéré. Sachant que 9,7 % des ouvriers sont étrangers (INSEE), que 14 % des ouvriers qui ont la nationalité française et plus de 18 ans ne sont pas inscrits sur les listes électorales (Revue française de sociologie vol. 57), qu’ils se sont abstenus à 65 %, que plus de 4 % ont voté blanc ou nul, moins de 13 % des ouvriers ont voté RN même si on prend l’estimation haute du vote RN (celle de l’IFOP). 13 %, c’est trop, mais cela reste une minorité.

La demi-victoire de LREM

LREM, en coalition avec Agir, le MD et le MR, a obtenu 22,4 % est passé derrière le parti xénophobe. Macron a joué le rempart contre le désordre (attribué aux gilets jaunes) et aussi la carte des « progressistes » (opposés aux « nationalistes »). Son « socle électoral » est moins stable que celui de Le Pen. Il a perdu une partie de son électorat de 2017 (60 % des électeurs de Macron au 1er tour de la présidentielle ont voté LREM en 2019) mais a compensé en gagnant sur LR : entre 15 % et 30 % des électeurs de Fillon ont voté pour LREM. 30 % des cadres et membres des professions libérales, 26 % des artisans, commerçants et chefs d’entreprise qui ont voté ont choisi LREM (et seulement 18 % des membres des professions intermédiaires, 14 % des employés, 11 % des ouvriers). Parmi les électeurs qui se déclarent proches de la CFDT, 39 % ont voté LREM (contre moins de 9 % de FO et 4 % de CGT).

Le succès d’EELV

Avec 13,5%, EELV triomphe. Elle bénéficie d’une vague de préoccupation sur l’environnement et d’un certain discrédit du gouvernement sur ce terrain (20 % des électeurs de Macron, selon l’IFOP, ont voté EELV) si bien que le total des listes écologistes dépasse 17 % des voix. Elles captent le vote jeune, ont un écho chez les salariés et les indépendants très qualifiés (16,4 % des cadres et professions libérales, 22,8 % des professions intermédiaires). Les partis néo-malthusiens ont fait la preuve qu’ils sont compatibles avec le capitalisme (alors que le capitalisme est, lui, incompatible avec la sauvegarde de l’environnement) en Allemagne, en Lettonie, en Italie, en Tchéquie, en Belgique et en France. Cependant, contrairement à LREM, au RN ou à LR, EELV ne peut constituer pour la bourgeoisie l’axe de ses gouvernements. En cas de crise politique grave, ce type de parti s’efface, tout simplement.

La descente aux enfers de LR

Avec 8,8 % la liste de LR subit une défaite cuisante. Wauquiez a perdu sur tous les tableaux : il a endossé un gilet jaune au début du mouvement mais pour rapidement se ranger du côté des policiers et des juges. Il a imité, comme Sarkozy, le discours du RN mais l’électorat réactionnaire fait désormais plus confiance à Le Pen pour instaurer un ordre policier et s’en prendre aux étrangers pauvres… 38 % de l’électorat de Fillon seulement a voté LR. Le RN et le gouvernement cherchent à dépecer la dépouille pendant que Larcher tente de sauver les meubles.

L’échec retentissant de LFI

La France « insoumise » n’a eu que 6,3 % des voix, malgré l’appui de la GRS (une scission europhobe du PS) et du MRC (gaulliste de gauche). Elle est passée de 7 millions de voix à la présidentielle à 1,4 million. Les électeurs de Mélenchon de 2017 sont ceux qui ont le moins voté aux « européennes » de 2019 : entre 45 et 47 % seulement. Parmi les électeurs de Mélenchon, il y a eu des fuites significatives vers RN (7 %) et EELV (17 %) d’un côté, le PS (7 %) et le PCF (13 %) de l’autre. Seulement 7 % des ouvriers et 11 % des employés auraient voté LFI (IPSOS).

Avec leur social-écologisme, le PS, LFI et le PCF n’ont pas rivalisé cette fois-ci avec EELV. Avec son « populisme de gauche », Mélenchon a renié la lutte des classes pour se vautrer dans le nationalisme : « Combattre le fascisme avec les armes du nationalisme n’est rien d’autre que jeter de l’huile sur le feu. » (Trotsky, 29 juillet 1935).

Un conseiller régional LFI, Kotarac, a d’ailleurs rejoint le RN quelques jours avant le scrutin. Accessoirement, dans son crétinisme électoral, Mélenchon avait fait le pari d’un référendum pour ou contre Macron : ce choix binaire a joué en faveur du RN. LFI va probablement être écartelée entre ceux qui veulent en rajouter dans la xénophobie en s’en prenant aussi aux immigrés et ceux qui veulent défendre le capitalisme français dans le cadre d’un front populaire-union de la gauche, donc s’allier avec EELV et le PRG, le PS et le PCF.

Le PS survit au détriment de Génération

Le PS a 6,2 % des voix. Avec l’aide de débris bourgeois comme PP, ND et le PRG, il conserve le pourcentage de son candidat (Hamon) de 2017 et se retrouve au niveau de LFI. Pour autant, il n’a pas récupéré la base électorale que Macron lui avait prise. Pour sauver ses élus, il devra probablement passer sous les fourches caudines d’EELV. Génération, avec 3,3 % des voix semble vouée à éclater entre EELV et le PS. Le PCF qui a imité LFI (« les gens » au lieu de « classe ouvrière ») poursuit son agonie électorale avec 2,5 % des voix. Il ne sera pas le dernier à rejoindre un front populaire-union de la gauche, la perspective que défendait Filoche contre la présentation de « 7 listes de gauche ».

LO marginalisée

LO obtient moins de 0,8 %. La direction de LO, quand elle a eu des succès électoraux, a refusé de construire un véritable parti pour être sûr de sauvegarder son fonctionnement particulier (et étranger à la tradition du Parti bolchevik ou de la 4e Internationale). Pour construire un parti ouvrier révolutionnaire, il faudrait affronter les bureaucraties syndicales alors que LO se comporte comme l’adjointe de celle de la CGT. De même, LO reproche au PCF de s’allier au PS, alors que depuis 1934 le PCF est un parti ouvrier-bourgeois comme le PS depuis 1914. Lors de sa campagne électorale, LO n’a pas défendu un programme communiste vivant, qui dresse un pont entre la situation actuelle du prolétariat et le pouvoir des travailleurs en passant par le renversement de la bourgeoisie et la destruction de l’État bourgeois. LO soutient les mouvements réactionnaires de policiers comme s’il s’agissait de luttes ouvrières. Depuis sa fondation en 1956, elle défend une ligne économiste, trade-unioniste : il faut lutter dans le but d’obtenir des concessions de la bourgeoisie. Le socialisme est hautement désirable mais est renvoyé à un avenir reculé. Même en 1968, pour LO, la situation n’était pas révolutionnaire. Et, le plus souvent, « lutter » se réduit à suivre docilement les journées d’action décrétées par Martinez et compagnie.

Cap sur les élections municipales ?

Le Pen a effacé son échec du 2nd tour de la présidentielle ; sa stratégie est de faire basculer des élus LR pour élargir sa base d’élus locaux. Macron et Philippe peuvent espérer réussir aux élections municipales alors que le réseau d’élus locaux est encore majoritairement LR et PS. EELV est en position de force pour la prochaine consultation. Le PS, le PCF, Génération, la GRS vont probablement essayer de négocier avec EELV. LFI sera sans doute forcée de se rallier. Si le PCF et LFI sont rejetés par Jadot, LO et le NPA seront tentés de s’allier à ces partis sociaux-impérialistes et au MRC…

Pour les travailleurs, le problème immédiat est ailleurs, dans les attaques contre les travailleurs de la fonction publique, les retraites et les chômeurs. Il s’agit de vaincre Macron, non par des bulletins de vote, mais par la lutte de classe. Telle est la vraie façon de démasquer le FN-RN comme un parti bourgeois démagogue. Encore faut-il avancer un programme de revendications radicales (rupture avec l’État bourgeois, auto-organisation, autodéfense, interdiction des licenciements, expropriation des groupes capitalistes, baisse du temps de travail, augmentation des salaires, ouverture des frontières aux réfugiés…) qui débouche ouvertement sur un gouvernement des travailleurs et les États-Unis socialistes d’Europe.