Le 22 octobre 1941, les nazis fusillèrent 27 militants ouvriers à Chateaubriant

Le PCF, du patriotisme à l’interdiction par la 3e République

Paris, 14 juillet 1936

À partir de 1934, le Parti communiste français devient social-chauvin : il adopte le drapeau tricolore des assassins de la Commune et forme au nom de la lutte contre le fascisme un bloc avec l’autre parti ouvrier, le PS-SFIO, et le Parti radical, le principal parti bourgeois. Le PCF grossit et s’installe dans l’État bourgeois.

Le pacte Ribbentrop-Molotov signé le 23 aout 1939 par la bureaucratie de l’URSS avec le régime nazi désoriente la classe ouvrière à l’échelle mondiale.

Les avantages immédiats que le gouvernement du Kremlin tire de l’alliance avec Hitler sont tout à fait tangibles. Pourtant, ils sont au mieux épisodiques… L’Internationale communiste est la première victime du pacte germano-soviétique… Elle n’est plus qu’un cadavre. Il est délaissé par les patriotes et par les internationalistes. (Lev Trotsky, « Staline, intendant de Hitler », 2 septembre 1939, Œuvres t. 21, ILT, p. 385-387)

La volteface diplomatique et les prémices de la guerre mondiale ont pour conséquence, en France, que le Parti communiste tourne soudainement le dos à la ligne du front populaire, sans débat démocratique. Pendant une parenthèse de deux ans, le parti stalinien redécouvre, pour la dernière fois, que la France est un impérialisme et il abandonne l’antifascisme qui servait à justifier l’alliance avec le Parti radical.

Il le paye chèrement. Dans le cadre de la prétendue démocratie bourgeoise, le gouvernement Daladier, du Parti radical pour lequel le PCF avait fait voter en 1936, interdit ses journaux le 25 aout 1939 puis le parti lui-même. Le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) de Pivert, exclu du PS-SFIO en 1938 et qui reste front populiste, n’est pas interdit mais sa presse est censurée.

Une partie de la bureaucratie du PCF préfère jouir des prébendes de la bourgeoisie « démocratique » plutôt que subir la persécution de sa police et de sa justice. Le secrétaire à l’organisation Marcel Gitton se découvre patriote. Le 8 décembre, 22 des 74 députés renient le PCF pour garder leur siège [voir Philippe Robrieux, Histoire intérieure du Parti communiste, t. 1, Fayard, 1980].

Peu de cadres du PCF s’opposent au pacte de Staline et d’Hitler sur une base prolétarienne. C’est le cas de Pierre Guéguin, 45 ans, maire de Concarneau, qui rompt en aout 1939 avec le stalinisme et se rapproche du Parti ouvrier internationaliste, la section française de la 4e Internationale, grâce à Marc Bourhis, 34 ans, instituteur. Ils sont alors menacés physiquement par le PCF [voir Marc Morlec, Filets bleus et grèves rouges, Skol Vreizh, 2003]. Guéguin et Bourhis sont arrêtés quelques semaines plus tard par la 3e République

Le 3 septembre 1939, la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne. Les jeunes hommes sont mobilisés. Le PSOP s’effondre, faute de choisir entre internationalisme prolétarien et pacifisme bourgeois Le POI passe à la clandestinité ; son principal dirigeant, Pierre Naville, abandonne l’activité militante et Barta (David Korner) le quitte, sans base politique, pour fonder l’Union communiste (UC). Il existe aussi un CCI, une scission opportuniste de 1936 dirigée par Raymond Molinier et Pierre Frank, qui passe aussi à la clandestinité.

Jouhaux, le secrétaire général de la CGT, purge les syndicats, la main dans la main avec la police. Un décret-loi d’avril 1940 du gouvernement Reynaud d’union nationale, préparé par le ministre de l’intérieur Sérol (PS-SFIO), instaure la peine de mort pour les propagandes hitlérienne et communiste qui « minent le moral de la nation en guerre ».

Le PCF, de la clandestinité au terrorisme

Le 14 juin 1940, l’armée impérialiste allemande a vaincu celle de l’impérialisme français et le drapeau nazi flotte sur Paris. Dès le 17, Tréand et Duclos tout juste rentrés de Bruxelles entament des démarches auprès des autorités d’occupation en vue de la reparution de L’Humanité. La déclaration d’intention du 20 juin 1940 contient l’argumentation de la direction clandestine du PCF à l’égard des autorités allemandes. L’antisémitisme le plus cru y est exhibé comme argument dans la discussion envisagée avec l’occupant nazi. A pas moins de trois reprises, le « juif » Mandel (président du conseil) y est dénoncé [voir Jean-Pierre Besse & Claude Pennetier, Juin 40, la négociation secrète, L’Atelier, 2006].

Quand l’armée allemande envahit l’URSS le 22 juin 1941, le PCF clandestin opère un nouveau virage patriotique. Il met alors sur pied ses premiers noyaux armés regroupés dans l’Organisation spéciale (OS). Ces bataillons, au départ surtout composés de militants étrangers [voir Gérard de Verbizier, Ni travail, ni famille, ni patrie, Calmann-Lévy, 1994], sont chargés de mener des attentats individuels contre des militaires allemands.

Ainsi, Gilbert Brustlein et Guisco Spartaco sont envoyés à Nantes où ils repèrent deux gradés au soir du 20 octobre 1941. Brustlein tire et touche mortellement le commandant militaire de Nantes Karl Hotz. L’arme de Spartaco s’étant enrayée, le capitaine Sieger qui l’accompagnait, en réchappe. Les membres de ces commandos agissent sans doute avec courage, mais de manière étrangère à la tradition du communisme comme le note le POI.

Il faut être très courageux pour tirer sur un militaire allemand bien protégé et armé. Notre tâche est de déterminer si, oui ou non, son courage a été bien employé… Le terrorisme, réaction-type du petit-bourgeois individualiste, a, pendant de longues années, été le moyen de lutte de la jeunesse russe contre le régime tsariste. Ce fut la tâche des marxistes russes, de Plekhanov, puis des bolchevicks avec Lénine à leur tête, d’opposer au terrorisme individuel les méthodes d’action révolutionnaires des masses. (La Vérité n° 24, 1er novembre 1941)

Par contre, un général qui n’accepte pas l’armistice, qui s’est réfugié à Londres et qui exprime l’intérêt de la fraction de la bourgeoisie française qui n’accepte pas la subordination à sa rivale allemande, approuve aussitôt l’attentat.

Il est absolument normal et absolument justifié que les Allemands soient tués par des Français. (Charles de Gaulle, Intervention radiodiffusée, 23 octobre 1941)

Les représailles du 3e Reich avec l’aide du régime de Vichy

Le maire de Nantes Henry Orrion nommé par Pétain, l’évêque de Nantes et le préfet de Loire-Atlantique rédigent ensemble une dénonciation de l’attentat [voir Dominique Bloyet & Étienne Gasche, Les 50 otages, CMD, 1999]. Hitler exige des représailles. Pucheu, ancien patron de la sidérurgie et fasciste du PPF (fondé par Doriot, un ancien dirigeant du PCF), devenu ministre de l’intérieur du gouvernement Pétain, fournit aux autorités nazies une liste de 61 militants ouvriers : « Je ne pouvais, je ne devais pas laisser fusiller 50 bons Français ».

Le camp d’internement de Chateaubriant (Loire-Atlantique), gardé par la gendarmerie française, emprisonne alors tous les gitans du département, des délinquants et des militants ouvriers arrêtés dans tout le pays en 1939-1940, avant le tournant patriotique du PCF. Un tri des politiques est effectué par Chassagne, un ancien responsable syndical de la CGT, proche de Jouhaux. Pour tous les désignés, le motif indiqué est : « communiste ». En réalité, 25 des prisonniers sélectionnés sont membres du PCF.

Marc Bourhis, Pierre Guéguin

Seuls 2 d’entre-eux sont de véritables communistes : Marc Bourhis et Pierre Guéguin. Ils doivent se relayer, lors de leur emprisonnement, pour ne pas être victimes d’agression de leurs codétenus.

Le 22 octobre 1941, l’armée allemande exécute 48 otages (dont le plus jeune était Guy Môquet) : 5 à Paris, 16 à Nantes, 27 à Chateaubriant.

Les régimes fascistes ne sont pas les seuls à s’en prendre au mouvement ouvrier. En 1936, Staline commence à liquider en masse les opposants, dont les anciens dirigeants du Parti bolchevik. En 1937, en Espagne, le KGB et le PCE calomnient, séquestrent et exécutent des dizaines de révolutionnaires. En 1940, Staline fait tuer Trotsky réfugié au Mexique. En Asie et en Europe, l’appareil stalinien tente de faire taire les communistes internationalistes [voir René Dazy, Fusillez ces chiens enragés !, Orban, 1981]. En 1943, en France, le PCF assassine 4 militants du POI : Pietro Tresso (un fondateur du Parti communiste d’Italie), Jean Reboul, Abram Sadek et Maurice Ségal ; en 1944, il tue 1 militant de l’Union communiste, Mathieu Bucholz. Jusqu’en 1946, le PCF s’efforce de faire interdire le Parti communiste internationaliste (résultant de la fusion en 1943 du POI avec les CCI et le groupe Octobre) et son journal La Vérité.


L’Humanité, 23 aout 1944, 25 aout 1944

Depuis 1941, le PCF, comme le PS, se range derrière de Gaulle et son CNR. Il a pour mot d’ordre en 1944 « À chacun son boche ! ». De 1944 à 1947, il fournit des ministres au gouvernement de la 4e République qui désarme les travailleurs, consolide d’État bourgeois, sauve le capitalisme français et tente de restaurer l’empire colonial [voir Yvan Craipeau, La Libération confisquée, Savelli & Syros, 1978].

Un déluge de tricolore à chaque anniversaire de l’exécution des militants ouvriers

Alors qu’il les avait dénoncés publiquement en 1939, le PCF a annexé frauduleusement, de 1944 à 1981, nos deux camarades [voir Mikael Kervarec, « Les 50 otages », dans La Mémoire d’une ville : 20 images de Nantes, Skol Vreizh, 2001], les associant ainsi à une politique social-patriote qu’ils rejetaient. Les staliniens s’en prenaient même à la stèle déposée pour Marc Bourhis par le Parti communiste internationaliste, section française de la 4e Internationale. En 1950 Marcel Cachin affirma encore que furent fusillés « 27 des nôtres », dont il donna une liste incluant Gueguen et Bourhis.

En 1947, Orrion, qui était maire de Nantes désigné par le gouvernement de Pétain en 1942, est élu maire sous l’étiquette RPF (dont les héritiers sont LR, DlF…). Il reçoit de Gaulle en 1948. Au nom de la 4e République, Orrion inaugure en 1952 un monument qui souille la mémoire des deux combattants internationalistes. Il y est écrit :« Patriam servando victoriam tulit », qu’ils ont « servi la patrie ».

À chaque anniversaire du martyre des 27, on assiste à l’étal de drapeaux et d’écharpes tricolores. En 2021, Martinez (CGT), Autain (LFI), Roussel (PCF) et El Haïry (secrétaire d’État chargée de la jeunesse et de l’engagement) partagent la tribune.

Châteaubriant, 17 octobre 2021, Autain et Roussel

En bon social-chauvin, le secrétaire général de la CGT, évoque en 2022 élogieusement le général de Gaulle, serviteur du capitalisme français et massacreur de paysans vietnamiens et d’ouvriers algériens.

À la BBC, le général de Gaulle mit aussitôt en garde les oppresseurs : « En fusillant nos martyrs, l’ennemi a cru qu’il allait faire peur à la France ! La France va lui montrer qu’elle n’a pas peur de lui ». (Philippe Martinez, Intervention à la commémoration de Chateaubriant, 23 octobre 2022)

Ensuite, il affirme que tous les fusillés sont morts par « amour pour la France ».

Ce qui unissait ces hommes, c’était l’idéal d’une société plus juste, plus humaine, une aspiration à vivre en homme libre, débarrassé de toutes les oppressions et les discriminations mais aussi un amour pour une France, celle des lumières, de la tolérance et du vivre ensemble.

Le drapeau de nos camarades était rouge !

La Vérité, 30 juillet 1943

Parmi les fusillés du PCF, l’un d’entre eux, Jean-Pierre Timbaud, a un sursaut d’internationalisme que nous saluons : « Vive le Parti communiste allemand ! » [voir CGT Métallurgie, « 80e anniversaire de la fusillade de Châteaubriant », 12 juillet 2021].

En tout cas, les communistes internationalistes n’ont rien à voir avec le social-patriotisme ni avec quelque collaboration que ce soit avec la classe des exploiteurs. Leur boussole, c’est leur classe, par-delà les frontières. C’est ainsi que durant l’occupation, le Parti ouvrier internationaliste entame un travail de désintégration de l’armée allemande et publie clandestinement le journal Arbeiter und Soldat, en direction des travailleurs allemands sous l’uniforme (voir Révolution communiste n° 3 et cette note de lecture).

Marc Bourhis et Pierre Guéguin ne sont pas morts pour la République des capitalistes et des généraux. Marc Bourhis n’a pas sacrifié sa vie à la France des rafles de Juifs, de la guerre d’Indochine et de la guerre d’Algérie. Ces martyrs du nazisme anti-ouvrier sont tombés pour la révolution prolétarienne mondiale, celle qui l’emportera en France, en Allemagne et ailleurs, afin d’instaurer les États-Unis socialistes d’Europe et le socialisme mondial.

Qu’on arrête de souiller leur mémoire avec le drapeau des Versaillais et des colonisateurs, de de Gaulle et de Pétain, de Le Pen et de Macron !

22 octobre 2022


Bibliographie sur les communistes internationalistes durant la 2e Guerre mondiale

Affiche du PCI, 11 aout 1944

  • La Vérité (POI-PCI, 1940-1945), Arbeiter und Soldat (POI, 1943), Quatrième Internationale (Secrétariat européen de la 4e Internationale, 1944-1945), facsimilés, EDI, 1978
  • La Lutte de classes (UC, 1942-1945), réédition La Brèche, 1992
  • La lutte des trotskystes sous la terreur nazie, PCI, 1945
  • Yvan Craipeau, Contre vents et marées, Savelli, 1977
  • Jacqueline Pluet-Despatin, Les Trotskistes et la guerre 1940-1944, Anthropos, 1980
  • Jean-Pierre Cassard, Les Trotskystes pendant la deuxième guerre mondiale, PCI, 1980
  • Rodolphe Prager, « Les fusillades de Chateaubriant », Critique communiste 2e série, n° 2, novembre 1981
  • Richard Moyon, « Barta et l’Union communiste pendant la guerre », Cahiers Léon Trotsky n° 39, janvier 1993
  • « Documents sur la lutte des trotskystes pendant la Deuxième guerre mondiale », Cahiers du CERMTRI n° 75, décembre 1994
  • Pierre Broué & Raymond Vacheron, Meurtres au maquis, Grasset, 1997
  • Jean-Guillaume Lanuque & Jean-Paul Salles, « Les trotskystes français et la Seconde Guerre mondiale », Dissidences, juin 2016
  • Nathaniel Flakin, Un Juif berlinois organise la résistance dans la Wehrmacht, Syllepse, 2021