Les travailleurs de la RATP confrontés à la menace de l’éclatement du collectif de travail et à la mise en cause des acquis

La concurrence des travailleurs entre eux est ce que les conditions de vie actuelles ont de pire pour le travailleur, l’arme la plus acérée de la bourgeoisie dans sa lutte contre le prolétariat. (Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, 1845)


Saucissonner les attaques : d’abord, les machinistes des bus

La nouvelle première ministre Élisabeth Borne a fait ses preuves, entre autres, comme directrice de la stratégie à la SNCF de 2002 à 2007 et comme présidente de la RATP de 2015 à 2017. À la RATP, Catherine Guillouard a pris le relais, au compte du capitalisme français et du seul actionnaire, l’État bourgeois.

Pendant une longue négociation avec les organisations syndicales, la direction avait imaginé, pour conserver ses parts de marché, face à Transdev ou Keolis un temps de travail par machiniste allongé de 120 heures par an, en contrepartie d’un bonus de 2 600 euros en brut annuel… Mais les négociations sont bouclées depuis le 4 avril et aucun syndicat représentatif n’a ratifié ce troc à la date-butoir du 29 avril. (Les Échos, 21 mai)

À compter du 1er juillet, la RATP prendra des mesures unilatérales : 20 heures supplémentaires par an et 90 euros nets d’augmentation par mois, à l’avance rognés par l’inflation.

Il n’est même pas besoin de privatiser l’entreprise pour diviser les travailleurs des transports publics et les exploiter davantage. Il suffit à l’État bourgeois, à ses hauts fonctionnaires (comme Borne autrefois et Guillouard aujourd’hui), à son président du moment, à son gouvernement, à ses présidents de région (dont Pécresse), de jouer la concurrence.

La concurrence va concerner au premier lieu les 16 000 machinistes bus et les 1 000 traminots de la RATP (sur 45 000 salariés)… Au premier janvier 2025, les machinistes auront basculé soit chez le concurrent, Transdev ou Keolis (filiale de la SNCF), soit dans RATP Cap Ile de France, une nouvelle filiale créée pour répondre aux appels d’offre. Tous devront se conformer à un « cadre social territorialisé » dont les caractéristiques d’organisation du travail sont moins protectrices que celles en vigueur à la RATP. (Le Monde, 24 mars)

Keolis (filiale à 70 % de la SNCF) a déjà mis la main sur la nouvelle ligne de tram (T9). Le cadre social territorialisé qui permet de réduire les acquis obtenus à la RATP a été défini par la « loi mobilités » du 26 décembre 2019 quand Borne était ministre du travail.

Nous ne sommes pas en train de débattre de l’ouverture à la concurrence des réseaux de la RATP, sujet voté il y a plus de 10 ans. Nous sommes en train de définir le cadre social dans lequel cette ouverture va se faire. L’article 39 vise à permettre à la RATP de créer des filiales. À défaut, elle serait exclue des futurs appels d’offres, notamment pour les réseaux de bus… (Elisabeth Borne, Public Sénat, 28 mars 2019)

La rivalité entre trois entreprises publiques françaises

En 2039, ce sera le tour du réseau métro et des RER. La concurrence dans les transports publics est orchestrée par les conseils régionaux qui lancent des « appels d’offres », conformément aux règles des « marchés publics ».

Avec ses 315 lignes et 4 800 véhicules, le réseau autobus ne sera pas proposé en un bloc aux entreprises intéressées mais partagé en plusieurs lots, qui feront l’objet d’appels d’offres lancés par Ile-de-France mobilités (IDFM), l’autorité organisatrice des transports publics de la région parisienne. (Liaisons sociales, 22 novembre 2021)

Ile de France mobilités (IDFM) a été mis en place en 2017 par le conseil régional de l’Ile de France (à majorité LR).

Ile-de-France mobilités passe des contrats avec des entreprises de transports telles que la RATP, la SNCF, Transdev, Kéolis, RATP Dev, Savac-Lacroix et bien d’autres, qui sont responsables du bon fonctionnement des lignes qui leurs sont confiées. (IDFM, Nos missions, 5 novembre 2020)

La concurrence pour répondre aux « appels d’offre » de transports en commun par les régions met surtout aux prises trois fleurons du capitalisme français :

  1. Le groupe SNCF (100 % État) qui exploite 270 000 travailleurs dans 120 pays et a obtenu en 2021 un chiffre d’affaires (le total des ventes) de 34,7 milliards d’euros.
  2. Le groupe Transdev (66 % État) qui exploite 75 000 travailleurs dans 18 pays et a encaissé 7 milliards d’euros en 2021
  3. Le groupe RATP (100 % État) qui exploite 69 000 travailleurs dans 14 pays et dont le chiffre d’affaires était de 5,8 milliards d’euros en 2021.
Rapport d’activité de la RATP, 29 avril 2022

Rapport financier de la RATP, 4 avril 2022

Le double jeu des directions syndicales de la RATP

Depuis le milieu du XIXe siècle, pour contrer la concurrence entre travailleurs que le capitalisme engendre et que son État entretient, les salariés constituent des syndicats. Mais la classe capitaliste et ses institutions ne restent pas passives en face de l’organisation des exploités : elles essaient de réprimer les militants, d’intégrer le syndicalisme et de le fragmenter. Par exemple, en France, à la fin du XIXe siècle, contre la CGT créé par des militants ouvriers révolutionnaires, l’Église catholique fomente des syndicats cléricaux qui se fédèreront en 1919 en CFTC.

Même la RATP, une entreprise de grande taille dont les travailleurs sont plus syndiqués que la moyenne nationale, a tenté en mai 2020 de limoger Alexandre El Gamal (militant CGT) pour avoir participé au blocage du dépôt de bus de Vitry-sur-Seine en 2019. Si l’inspection du travail a refusé le licenciement en novembre 2020, ce qu’a confirmé, ce qui est assez rare, le ministère du travail en mai 2021, la RATP n’a toujours pas réintégré Alexandre à son poste de travail.

La patronne de la RATP et ses acolytes savent que le syndicalisme est éclaté et ils en profitent. Depuis les précédentes élections professionnelles, FO a absorbé SUD-RATP, le Rassemblement syndical et UNSA pôle traction ; par contre, la CGT a subi une scission en janvier 2019. Pourtant, rien de fondamental ne les opposait, semble-t-il.


Aux dernières élections professionnelles, certainEs salariéEs n’ont pas eu la place qu’ils souhaitaient aux élections, ce qui a donné la naissance de ce mouvement. (« Entrevue avec un militant Solidaires », site du NPA, 17 février 2021)

Les fondateurs de La Base se disent, eux, inspirés par des motifs plus nobles, en particulier par « le formidable mouvement social des Gilets jaunes ». Une chose est sure, au lieu de joindre un des multiples autres syndicats, ils en ont ajouté un, qui est limité à la RATP.

Résultat des élections professionnelles, site RATP Corporate, 26 novembre 2021

Lors des dernières élections, en novembre dernier, il n’y avait pas moins de 8 listes en compétition : CGT, FO, UNSA, CFE-CGC, SAT (un syndicat maison), Solidaires, La Base et CFDT. La consultation a conféré à 4 d’entre elles le statut « d’organisation représentative » : CGT (plus de 35 %), FO (plus de 30 %), UNSA (plus de 25 %) et CFER-CGC (moins de 9 %).

En janvier, FO, l’UNSA et la CFE-CGC (au total presque les deux-tiers des votes) se sont entendues pour écarter la CGT du fromage que représente le Comité économique et social central (CSEC) de la RATP.

Rapport financier de la RATP, 4 avril 2022

Ce syndicalisme de la division est aussi un syndicalisme de la cogestion : au Conseil d’administration siègent Gaëlle Pedraza (CGT), Hervé Techer (FO), Laurence De Wilde-Ghikh (UNSA), Abdelmalek El Hachemi (aujourd’hui FO), Claire Jeunet-Mancy (CFE-CGC). La Commission économique et stratégique de la RATP (CES) compte 4 responsables syndicaux et la Commission de la modernisation technique et technologique et du transport (CMTTT) 4 autres.

Les appareils syndicaux sont obligés de tenir compte de l’opinion des travailleurs, ce qui les a contraints de refuser de signer l’accord d’augmentation du temps de travail. Pour autant, ils restent attachés au capitalisme français en général et au groupe RATP en particulier par mille liens, ce qui explique qu’ils refusent, en 2022 comme en 2019, d’appeler à la grève générale jusqu’à satisfaction. Les chefs de la CGT envoient des lettres au ministre français de l’économie.

Nous vous demandons d’intervenir auprès de la Direction de la RATP afin qu’elle rouvre, dans les plus brefs délais, des discussions en matière salariale. D’autant que les indicateurs économiques de l’entreprise sont en 2021 très bons. (CGT RATP, Courrier à l’attention de Bruno Le Maire, 5 avril)

Comme si ce dernier allait désavouer, quelques jours avant l’élection présidentielle, la patronne de la RATP nommée par Macron, alors qu’elle obtient de bons résultats financiers en limitant les rémunérations de ses salariés dans 14 pays.


La bureaucratie syndicale de la RATP sait s’unir pour décréter des « journées d’action » à répétition : pour tous le 18 février et le 25 mars, pour les travailleurs du réseau de surface les 23, 24 et 25 mai. Tout sauf la grève générale jusqu’à satisfaction.

Certains y combinent les « grèves perlées » décidées par les dirigeants de la CGT, de la CFDT, de l’UNSA et de SUD à la SNCF du 3 avril au 28 juin 2018. Ainsi, les responsables de La Base, de la CGT-RATP, de l’UNSA RER et de FO Pôle traction, appellent les conducteurs de RER à des interruptions de travail de 59 minutes tous les lundis et jeudis à partir du 19 mai, séparément des travailleurs des bus.

Nous appelons à faire des grèves de 59 minutes – ça peut aller au-delà, comme 2 heures 59 – pour pouvoir tenir dans la durée… (Arnaud Moinet, La Base, site Révolution permanente, 14 mai)

Les grèves reconductibles site par site, la disjonction entre les travailleurs des RER et ceux des bus, les « journées d’action » et les « grèves perlées », ne sont pas des moyens plus économiques et plus surs pour gagner. Ce sont autant de divisions et de diversions qui n’ont conduit qu’à des défaites, à la RATP, à la SNCF, à Transdev comme dans l’ensemble de la classe ouvrière (Voir Révolution communiste 30 et Révolution communiste 47).

Mais les appareils syndicaux, les partis réformistes et les organisations centristes ont l’habitude de rendre responsables des défaites… les travailleuses et les travailleurs de la base.

Les adjoints des bureaucrates syndicaux

Ce qui compte pour le PS, le PCF ou LFI, c’est « la France », « la nation ». Par conséquent, ils ne mettent pas en cause l’oligopole capitaliste des transports publics qui est un atout du capitalisme français. La RATP et la SNCF sont rebaptisées « biens communs » qui seraient victimes d’une mauvaise politique (le « libéralisme ») guidée par l’ennemi extérieur (l’Union européenne derrière laquelle se cache l’Allemagne).

Le monde libéral poursuit sa stratégie du choc en déclinant sa politique de démantèlement des services publics. Le dernier en date, c’est celui des transports collectifs avec la SNCF et la RATP. Cela ne doit rien au hasard, les secteurs les plus rentables et les plus profitables qui ont déjà été privatisés : eau, énergie, télécommunication et autoroutes. Les biens communs financés par les citoyen·nes avec leurs impôts sont jetés en pâtures aux intérêts privés. (LFI, Pour les services publics, non aux démantèlements de la SNCF et de la RATP, 8 décembre 2020)

Le PCF en est réduit à faire passer Transdev comme un exemple de « privé ».

En France, mus par des sentiments de revanche vis-à-vis de la SNCF, des cheminots, et par des postures dogmatiques, certains conseils régionaux ouvrent l’exploitation des TER à la concurrence sur tout ou partie de leur territoire. Ce qui anime ces conseils régionaux n’est pas de répondre aux besoins des usagers, mais bien plus de faire de la place au privé pour lui permettre de faire du « cash » sur les rails, quitte à faire « ruisseler » abondamment l’argent public ! L’attribution de l’exploitation à Transdev de l’exploitation de la ligne TER Marseille-Nice est révélatrice de cette politique de dépeçage du Service public ferroviaire. (PCF, Colloque de la convergence nationale rail, 20 avril 2022)

Il n’y a pas « d’intérêt général ». La bourgeoisie française, son État, ses manageurs d’entreprises (publiques comme privées) veulent en finir avec les acquis antérieurs et exploiter férocement leurs travailleurs parce que la rivalité entre les puissances impérialistes s’intensifie et que la prochaine crise économique mondiale s’annonce. La classe ouvrière doit se défendre et lui arracher le pouvoir.

Il ne faut pas compter sur LFI, le PS ou le PCF pour mettre en cause les directions syndicales actuelles car ces partis font partie intégrante de tel ou tel appareil syndical. Les partis « réformistes » partagent avec les bureaucrates des syndicats la nostalgie du général de Gaulle, la prosternation devant l’État bourgeois, la défense du capitalisme français contre ses concurrents.

D’ailleurs, LFI a appuyé les simulacres orchestrés fin 2020 par les chefs syndicaux (une journée d’action et un rassemblement pacifique devant le siège d’IDFM) qu’elle attribue aux salariés eux-mêmes.

Alors la mobilisation la plus large des salarié·es du secteur des transports est nécessaire et légitime. Ils et elles défendent l’intérêt général, les biens communs et les services publics. Ainsi, La France insoumise soutient leur rassemblement le 9 décembre à 10h devant le siège d’Île de France mobilités et leur grève du 17 décembre. (LFI, 8 décembre 2020)

Alors que les avantages antérieurs des travailleurs (retraite, statut…) sont démantelés peu à peu par l’État bourgeois, avec la complicité des directions syndicales qui ont négocié toutes les attaques et saboté la résistance des travailleurs, LFI travestit la réalité.

Les organisations syndicales puissantes… de ces deux entreprises ont empêché qu’il soit fait table rase des statuts de la SNCF et de la RATP. (LFI, 8 décembre 2020)

Depuis, LFI est occupée à des choses plus importantes que l’éclatement de la RATP et la poursuite de l’attaque contre ses salariés : faire de Mélenchon, sans le PS et le PCF, le président de la France qui rendra inutiles les grèves et les manifestations, à défaut en faire le premier ministre de Macron, avec le PS, le PCF et EELV, tout en contant les mêmes sornettes sur le sauveur suprême issu des urnes.

D’autres (LO, NPA, POID, POI, CCR-RP…) sont obligés, plus trivialement, d’appuyer les appareils syndicaux sur le terrain, de les relayer au jour le jour.

Une journée de grève réussie. (NPA et CR-L’Étincelle, 31 mars)

La direction a reçu la réponse qu’elle méritait avec la grève du 25 mars. (LO, 30 mars)

Tous sont incapables d’affronter les agents de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière.

Il faut absolument déshonorer complètement et faire chasser des syndicats tous les incorrigibles chefs de l’opportunisme et du social-chauvinisme. Il est impossible de conquérir le pouvoir politique (et il ne faut pas essayer de prendre le pouvoir) aussi longtemps que cette lutte n’a pas été poussée jusqu’à un certain degré. (Lénine, La Maladie infantile du communisme, 1920)

Ces « trotskystes » sont ligués contre la grève générale.

La grève générale, comme le sait tout marxiste, est un des moyens de lutte les plus révolutionnaires. (Trotsky, Encore une fois, où va la France ? mars 1935)

La « journée de grève » serait « réussie », le patron aurait « reçu la réponse qu’il méritait » à « l’appel de tous les syndicats de la RATP ». C’est faux. Il n’a pas reculé le moins du monde, pas plus que le conseil régional d’Ile de France et le gouvernement.

C’est ce qui justifie d’ailleurs le soutien du PCF, de LFI, de LO, du NPA, de l’UCL et compagnie aux journées d’action suivantes décrétées par les mêmes chefs syndicaux.


23, 24, 25 mai, tous en grève. (LO, 9 mai)

Soyons les plus nombreux possible en grève le 23, 24 et 25 mai, sur les piquets de grève et au rassemblement à 10 heures devant le ministère des transports lundi, et devant la Maison de la RATP mardi. (CCR-Révolution permanente, 21 mai)

Pour la grève générale de toute la RATP

Le but des transports publics urbains ne doit pas être le profit. Gratuité !

Il faut en finir avec la division syndicale. Un seul syndicat démocratique et de lutte de classe !

Pour empêcher la hausse de la durée du travail, pour obtenir l’échelle mobile des salaires, pour mettre fin aux sanctions pour activité militante, pour interdire l’éclatement des réseaux de transport public urbain et leur soumission aux conseils régionaux, il faut dresser la grève de tous, ensemble, jusqu’à satisfaction. Grève générale !

Il faudra défendre la grève de masse par des piquets de grève de tous les syndicats et des services d’ordre unis des manifestations. Il faut placer le mouvement sous le contrôle des assemblées générales, des comités de grève élus, du comité central de grève coordonnant tous les comités de grève. Démocratie ouvrière, auto-organisation !

Au-delà de la lutte immédiate contre l’offensive de la RATP, des revendications d’augmentation des salaires et de la baisse du temps de travail, il faut unir les travailleurs de tout le secteur des transports urbains collectifs par le maintien et l’alignement de tous les contrats sur les statuts et conditions de travail les meilleurs, ceux de la SNCF et de la RATP. Une seule entreprise sous le contrôle de ses travailleurs et des travailleurs et étudiants transportés !

22 mai 2022