Hongrie : une douce dictature à proximité (GKK/Autriche)

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Comme prévu, les électeurs hongrois ont une nouvelle fois plébiscité le parti du Premier ministre sortant Viktor Orbán lors des élections législatives du 3 avril. Seule petite surprise, le pourcentage élevé récolté par le FIDESZ, 53 %, qui voit donc son mandat reconduit pour la quatrième fois consécutive. En effet, à une semaine du scrutin, les sondages prédisaient à l’alliance de l’opposition, « Unis pour la Hongrie » un retard de seulement cinq à sept points. Mais avec seulement 35 % des voix récoltées, cette coalition anti Orban et principale opposition dans le pays a connu une véritable déception. Autre élément à prendre en considération : à l’issue de la campagne, JOBBIK, principal parti fasciste et soudainement fréquentable aux yeux de la coalition, s’est fait siphonner 6 % des voix par le nouveau parti fasciste concurrent MHM. Celui-ci fait d’ailleurs déjà figure d’allié parlementaire du FIDESZ.


En 12 ans de pouvoir, Orbán et son parti, qui n’est rien d’autre qu’un réseau d’oligarques et d’amis du Premier ministre, idéologues réactionnaires majoritairement chrétiens, ont créé un système politique qu’il qualifie lui-même de « démocratie illibérale ».

La restauration capitaliste

Voir les politiciens et les éditorialistes bourgeois de l’Union européenne (UE) s’étonner ou s’attrister de la condition hongroise d’aujourd’hui, n’est que pure hypocrisie. La victoire d’Orbán est la simple conséquence de la restauration du capitalisme d’après 1989 ; son régime, l’une des formes possibles de domination politique de la bourgeoisie en Europe centrale.

Au sein de la bureaucratie il y a toutes les nuances de la pensée politique : depuis le véritable bolchevisme (Ignace Reiss) jusqu’au fascisme achevé (Fedor Butenko). Les éléments révolutionnaires de la bureaucratie, qui constituent une infime minorité, reflètent, passivement il est vrai, les intérêts socialistes du prolétariat. Les éléments fascistes, et en général les contrerévolutionnaires, dont le nombre augmente sans cesse, expriment de façon de plus en plus conséquente les intérêts de l’impérialisme mondial. Ces candidats au rôle de compradores pensent, non sans raison, que la nouvelle couche dirigeante ne peut assurer ses positions privilégiées qu’en renonçant à la nationalisation, à la collectivisation et au monopole du commerce extérieur, au nom de l’assimilation de la « civilisation occidentale », c’est-à-dire du capitalisme. (Trotsky, L’Agonie du capitalisme et les tâches de la 4e Internationale, 1938, GMI, p. 37)

En privilégiant le collectivisme bureaucratique, le stalinisme a largement contribué à l’augmentation exponentielle « d’éléments fascistes et en général les contrerévolutionnaires » en URSS, et plus tard dans les États ouvriers déformés d’Europe de l’Est. Ces États bureaucratiques n’ont pas cherché leur salut dans une renaissance de l’économie planifiée d’une république des conseils. À l’inverse, à partir des années 1960, ils ont d’avantage pratiqué l’introduction d’éléments capitalistes dans leur politique économique.

Le « socialisme du goulasch » hongrois en était l’un des modèles les plus avancés. En 1968, influencée par l’expérience du « Printemps de Prague », la direction du Parti socialiste ouvrier hongrois (MSZP) proclame le « Nouveau mécanisme économique », qui permet la libéralisation de l’agriculture et de l’horticulture à petite échelle, tout en facilitant les relations commerciales avec les États capitalistes.

Une fois achevée la répression de la révolution politique naissante en Tchécoslovaquie, toutes les vis ont été resserrées dans l’ensemble des « démocraties populaires ». Le commerce extérieur est plus étroitement contrôlé, la politique économique reste inchangée. En 1979, après d’intenses discussions au sein de la direction du MSZP, de nouvelles étapes d’ouverture vont être franchies : les petites entreprises privées, en particulier dans le secteur de l’artisanat et de l’agriculture voient le jour, ainsi que dans le domaine des services (compagnies de taxis ou salons de coiffure privés…).

Première étape, les réformes économiques staliniennes

C’est en 1981 que les signes d’un nouvel élan capitaliste se font de plus en plus visibles, alors que la crise économique gangrène le pays. Pour en sortir, le gouvernement décide d’adhérer au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale, et procède à une déconcentration de la politique économique de l’État avec de nouvelles ouvertures pour les entreprises privées.

En 1987, le FMI appelle à de nouvelles mesures pour « stabiliser » l’économie hongroise, un pas supplémentaire vers le capitalisme. Ce qui conduit à la poursuite de la déconcentration, une dérégulation sociale, une libéralisation des lois économiques et sociales et à une vague de privatisations. Un système bancaire à deux niveaux, c’est-à-dire la séparation entre la banque centrale hongroise et les banques commerciales et privées est introduit. En outre, une réforme fiscale et une loi pour la transformation des entreprises publiques en sociétés anonymes sont votées.

Grâce à cette réhabilitation par étapes, la Hongrie opère une transition beaucoup plus « douce » vers le capitalisme, à la différence de la Russie, la Tchécoslovaquie ou l’Allemagne de l’Est. Aucune manifestation d’envergure, aucune attaque contre les locaux du parti ou des services secrets. Une table ronde nationale accouche d’un accord entre le MSZP et des représentants de divers mouvements d’opposition, qui garantit l’impunité à toute personne ayant un « passé socialiste », interdit le gel des avoirs financiers et privés acquis avant 1989 et le multipartisme.

Il en résulte l’émergence d’un spectre hétéroclite de partis. En revanche, le MDF (Forum démocratique hongrois) décide de rassembler les diverses forces conservatrices, chrétiennes et nationalistes du pays. À sa tête, Joszéf Antall, qui devient le tout premier chef de gouvernement hongrois de l’après 1989. Contrairement à d’autres partis conservateurs des États poststaliniens d’Europe centrale, le MDF va opter pour une transition « douce » vers l’économie de marché au lieu de la « thérapie de choc » préconisée par les libéraux hongrois. Par « libéral », il faut entendre à l’époque le SZDSZ (Alliance des démocrates libres), un parti pro-occidental, et le FIDESZ (Alliance des jeunes démocrates). Le MSZMP (Parti socialiste ouvrier hongrois) devient quant à lui en octobre 1989, le MSZP (Parti socialiste hongrois). Il se positionne clairement en faveur d’un « changement du système ». La volonté de compromis du MDF avec le MSZP conduit à de violentes attaques du SZDSZ et du FIDESZ envers leurs concurrents bourgeois.

En 4 ans, le gouvernement Antall va privatiser la moitié des entreprises publiques et ouvrir la porte aux investisseurs étrangers.

Les deuxièmes élections législatives ont lieu en mai 1994 et c’est la douche froide pour le MDF. Le MSZP s’affirme comme le premier parti du pays avec 33 % des voix et obtient la majorité absolue au parlement hongrois. Malgré cela, son chef, Gyula Horn décide de former une coalition avec l’Alliance libérale et réactionnaire des démocrates libres (SZDSZ). Ces élections législatives sont révélatrices d’un phénomène très négatif déjà présent dans des pays comme les États-Unis : « les alliances de circonstance ». Au lieu de voter pour un parti, les électeurs se prononcent contre l’un d’entre eux.

La classe possédante règne directement au moyen du suffrage universel. Tant que la classe opprimée, c’est-à-dire, en l’occurrence, le prolétariat, ne sera pas encore assez mûr pour se libérer lui-même, il considèrera dans sa majorité le régime social existant comme le seul possible et formera, politiquement parlant, la queue de la classe capitaliste, son aile gauche extrême. Mais, dans la mesure où il devient plus capable de s’émanciper lui-même, il se constitue en parti distinct, élit ses propres représentants et non ceux des capitalistes. Le suffrage universel est donc l’index qui permet de mesurer la maturité de la classe ouvrière. Il ne peut être rien de plus, il ne sera jamais rien de plus dans l’État actuel; mais cela suffit. Le jour où le thermomètre du suffrage universel indiquera pour les travailleurs le point d’ébullition, ils sauront, aussi bien que les capitalistes, ce qu’il leur reste à faire. (Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, 1884, ES, p. 181)

Contrairement aux attentes de l’électorat du MSZP, Horn poursuit non seulement la campagne de privatisations initiée par Antall, mais il annonce également le « paquet Bokros », un plan d’austérité qui prend le nom de son ministre des Finances qui comprend, entre autres, une forte dévaluation du forint, une restriction des prestations sociales, l’introduction des frais de scolarité et le gel des éventuelles augmentations de salaire dans le secteur public entre 6 et 15 %, et ce malgré un taux d’inflation à 20 %.

Le FIDESZ montre les dents

Aux élections législatives de 1998, le MSZP obtient 42,1 % des voix malgré sa politique. Cependant, le FIDESZ parvient à gagner plusieurs sièges lors du second tour et par le jeu des désistements, fruit de son alliance avec le MDF et le FKGP (Parti indépendant des petits propriétaires), il devient majoritaire et peut former son gouvernement. Il se classe pourtant deuxième en termes de suffrages exprimés.

Pendant cette campagne électorale, le parti de Viktor Orbán aura délibérément joué la carte du nationalisme. Né en 1963, Orbán entame son parcours politique dans les années 1980 au sein des jeunesses du MSZP. C’est en 1988 qu’il participe à la création de FIDESZ dont il est l’un des membres fondateurs. Il commence à travailler pour la Soros Foundation of Central Europe Research Group en avril 1988. En septembre 1989, Soros lui octroie une bourse pour aller étudier la science politique et l’histoire de la philosophie libérale britannique au Pembroke College de l’université d’Oxford. Quelle subtile ironie du sort quand on pense aux campagnes antisémites menées par la suite par FIDESZ contre Soros.

L’autodestruction du MSZP


À l’instar des partis ouvertement bourgeois, le MSZP fait campagne pour l’adhésion de la Hongrie à l’UE. Medgyessy parvient à ses fins en 2004 juste avant d’être contraint à la démission par Ferenc Gyurcsány, apparemment en raison d’intrigues au sein même du MSZP. Il lui cède sa place à tête du gouvernement.

En 2006, le MSZP devient le premier parti de l’histoire de la Hongrie à être confirmé comme parti au pouvoir de l’après 1989. Mais en coulisses, Ferenc Gyurcsány a fait une intervention destructrice au sein du parti, qui va faire l’effet d’une bombe.

Gyurcsány est typique de la variante hongroise de l’oligarchie. Premier secrétaire de la fédération hongroise de la jeunesse communiste jusqu’en 1989, il devient un héraut de « l’économie sociale de marché », loué pour sa transparence. Après le « Wende », littéralement le tournant, il commence à travailler pour diverses sociétés d’investissement et finit par fonder la sienne, Altus, en 1992. En 2002, Altus est valorisée à hauteur d’environ 3,5 millions de forints, soit 14,5 millions d’euros. Il possède également une entreprise de traitement de la bauxite et plusieurs propriétés. Des biens sans doute achetés à l’État bien en dessous de leur valeur et financés par des paiements échelonnés sur le très long terme.

Dans le discours d’Őszöd du 26 mai 2006, Gyurcsány raconte comment, pendant des années, ses conseillers et lui ont menti au peuple, à leurs partenaires de la coalition et aux institutions politiques afin d’atteindre le sommet et d’y rester. Et lorsqu’une partie du discours fuite à la radio, la chute est inévitable. D’énormes manifestations éclatent sur fond d’élections législatives anticipées, qui ne sont d’ailleurs pas du simple fait de la contestation du FIDESZ. Il faut dire que sous Gyurcsány, la corruption a longtemps régné, les pensions ont été réduites et les couches les plus pauvres de la population ont été délaissées voire publiquement raillées. Mais c’est en réprimant ces manifestations avec une extrême sévérité, que le MSZP va sceller son avenir. La colère atteint son paroxysme. Outre une politique pro-capitaliste, c’est Gyurcsány en tant que Premier ministre qui aura à lui seul mis fin aux espoirs de la « gauche » parlementaire.

Pour couronner le tout, les années 2008-2009 sont le théâtre d’une crise capitaliste internationale majeure. Et la Hongrie y figure parmi les grands perdants. Fin 2008, le forint perd 15 % face au franc suisse et 17 % face à l’euro. L’endettement des ménages atteint des sommets.

Lors des élections d’avril 2010, l’alliance FIDESZ-KDNP (Parti populaire chrétien-démocrate) devient la principale force parlementaire avec 52,3 % des voix, alors que que le MSZP a perdu 29,3 % par rapport à 2006 pour tomber à 19,3 %. Autre grosse menace, JOBBIK, le parti fasciste pointe en troisième position avec 16,67 %, juste derrière des « socialistes » défaits.

Orbán et son FIDESZ avaient subi un processus de changement assez important depuis leur fondation. De 1992 à 2000, Viktor Orbán est vice-président de l’Internationale libérale puis à partir de 2000, le parti s’allie aux chrétiens-sociaux extrêmement conservateurs et devient vice-président du Parti populaire européen [LR en France] à partir de 2002.

Sur le plan idéologique, le FIDESZ a toujours tiré vers le nationalisme (« la Grande Hongrie ») une vision rétrograde d’un mode de vie campagnard traditionnel, du racisme antitzigane et un engagement envers les traditions chrétiennes. Ce cliché ancré dans les confins de l’histoire politique de la Hongrie est encore plus prononcé chez JOBBIK (« une meilleure Hongrie »), le nouveau parti fasciste et digne successeur du Parti des Croix fléchées. Pour faire le ménage à la droite du FIDESZ, Orbán va alors prendre exemple sur la CSU bavaroise et réussir son coup.

La mue du FIDESZ

Face à la situation économique désastreuse du pays, le gouvernement FIDESZ lance en 2010 une vague de réformes qualifiées par les économistes de peu orthodoxes. Un hybride de libéralisme économique et d’interventionnisme étatique. Sans surprise, le slogan de la politique bourgeoise s’applique ici parfaitement : les riches doivent s’enrichir, les pauvres s’appauvrir.

L’une des premières mesures de politique économique du gouvernement FIDESZ/KDNP sera l’introduction d’une Flat-Tax de 16 % sur le revenu, finalement réduite d’encore 1 %. De nombreux crédits d’impôts disparaissent. Les principaux bénéficiaires sont les grands capitalistes, les classes moyennes aux revenus plus élevés et les cols blancs. La TVA est portée à 27 %, ce qui en fait l’une des plus élevées de l’UE. En tant qu’impôt de masse, ce sont évidemment les salariés et les chômeurs qui sont le plus durement touchés. Petite nouveauté, des prélèvements spéciaux voient aussi le jour tel que des frais sur les virements bancaires ou prélèvements sur les appels téléphoniques. La population laborieuse est une nouvelle fois touchée.

Dans le même temps, Orbán procède à des coupes sociales massives : réduction de la durée de l’allocation chômage, les aides sociales sont revues à la baisse et Orban pousse sa perfidie jusqu’à mettre en place un système de travail forcé. Le programme közmunka (travail d’intérêt général) oblige ceux qui touchent l’aide sociale à travailler pour mériter leur allocation. Aucun refus n’est toléré sous peine de perdre ses acquis sociaux. Qui plus est, les bénéficiaires n’apparaissent pas dans les statistiques du chômage.

Sur le plan politique, Orbán, soutenu par les deux tiers de sa coalition entame une restructuration en profondeur. Il n’entend pas céder sa place si facilement. En plus de contourner le moindre obstacle parlementaire en créant des commissions composées de membres du FIDESZ, autorisées à passer en force malgré le désaccord de l’opposition, il parvient à exploiter la moindre petite faille dans le règlement du parlement hongrois. Par exemple, par le biais d’un flot de motions uniques des députés (similaires aux motions d’initiative du Conseil national autrichien), où aucune deuxième lecture n’est nécessaire. Si bien qu’en un temps record, 350 nouvelles lois seront soumises au Parlement.

La réforme électorale de 2011 va réduire le nombre de sièges au Parlement de 386 à 199, retirer le deuxième tour de scrutin ainsi que les mandats de compensation (qui servaient à équilibrer les mandats excédentaires de manière à ce que les autres partis qui ont reçu moins ou pas de mandats excédentaires ne soient pas désavantagés) et redécouper les circonscriptions. Le droit de vote des minorités et des Hongrois vivant à l’étranger est renforcé. Cela va d’ailleurs beaucoup impacter les élections de 2022, puisque le système électoral sera une nouvelle fois ajusté.

Un an seulement après sa prise de pouvoir, la coalition FIDESZ-KNDP au Parlement hongrois a adopté la « loi fondamentale de la Hongrie » comme nouvelle constitution. Les compétences de la Cour constitutionnelle ont été restreintes ; par exemple, son droit de contrôler les lois fiscales et budgétaires a été révoqué. Le recours pour atteinte aux droits fondamentaux, selon lequel tout citoyen pouvait faire vérifier la constitutionnalité d’une norme juridique sans être lui-même concerné, a été supprimé. Jusque-là, c’était une particularité hongroise. De nombreuses lois dites prioritaires ne peuvent être amendées qu’à la majorité des deux tiers au parlement. Le préambule de la constitution est aussi particulièrement controversé. Il porte le titre de « Profession de foi nationale » et définit ethniquement et culturellement la nation hongroise. Les membres des minorités, comme les Roms, sont donc considérés comme faisant partie de la communauté politique, mais pas de la nation hongroise.

En 2013, un nouvel amendement à la constitution réduit considérablement les compétences de la Cour constitutionnelle, alors qu’un tribunal judiciaire régional est créé pour attribuer certaines affaires à des tribunaux choisis par le gouvernement.

Au cours des premiers mois du gouvernement de coalition, les nouvelles lois sur l’indépendance des médias portent également un coup sévère à la liberté de la presse. Par exemple, la protection des sources est levée. Déjà à l’époque, le gouvernement fait pression sur la presse au sujet des attributions de pages publicitaires de ses ministères – des méthodes qui, étonnamment, ne sont pas sans rappeler le scandale autrichien. Après tout, Kurz et Orban ont toujours été bons amis.

Les subventions de l’UE et la douce dictature

Juste avant les élections législatives d’avril 2014, la presse traditionnelle et Internet, contrôlées par le gouvernement publient des articles jubilatoires sur la reprise de l’économie hongroise. Cependant, la reprise de 2013 n’est pas ce qu’on peut appeler du fait maison. En effet, la réorganisation de l’appareil administratif et le pourvoi des postes de la fonction publique par des proches du FIDESZ avaient conduit la Hongrie à n’envoyer quasiment aucune demande de subvention à Bruxelles jusqu’en 2012. C’est désormais le cas et les fonds de l’UE commencent à affluer en masse. Une grande partie du financement se destine à des projets de construction, un secteur dans lequel la famille et les proches du Premier ministre sont très actifs et seront étrangement les grands bénéficiaires des appels d’offres publics.

Pendant la campagne, la machine de propagande du FIDESZ emploie des slogans qui s’apparentent clairement aux slogans fascistes traditionnels. « Le travail avant la spéculation » vise tout d’abord à souligner le caractère social d’un régime de plus en plus autoritaire, qui mène une véritable croisade contre les pauvres, et non la pauvreté. Dans le même temps, la distinction tristement célèbre entre « capital rapace et capital productif » revient sur le devant de scène et Orbán d’annoncer vouloir renforcer la « propriété hongroise » dans le secteur bancaire et l’agriculture. L’orientation est devenue claire : la part des capitaux étrangers devra être réduite au profit de l’État hongrois et de la grande bourgeoisie, intimement liée au FIDESZ. Après sa victoire aux élections, l’État augmente donc les impôts dans le secteur de l’économie où les investissements étrangers sont les plus importants. Une manœuvre qui permet notamment au gouvernement d’évincer les groupes de média étrangers (comme le groupe allemand Funke) et d’obtenir un contrôle presque total sur les médias du pays.

En 2015, la menace Daech pousse des milliers de civils à fuir la Syrie et autres pays voisins. Le gouvernement hongrois, qui essuie quelques critiques au sein de l’UE depuis qu’Orbán embrasse pleinement le concept de « démocratie illibérale » en citant notamment la Russie, Singapour et la Turquie comme modèles politiques (ce qui n’empêchait pas la FIDESZ d’être un pilier important du PPE !) joue désormais le rôle de premier rempart contre le flux migratoire des réfugiés. Ce qu’Orbán et son FIDESZ ont mis en place chez eux contre les Roms – harcèlement policier, création avérée de ghettos – s’élargit désormais jusqu’aux frontières extérieures de l’UE. Barbelés, murs de protection, expulsion brutale des personnes menacées par la guerre, persécution et corruption. En septembre 2015, Dimitis Avramopoulos le commissaire européen à la migration explique lors du « Sommet extraordinaire sur les migrants » à Calais que barrières et clôtures vont à l’encontre de l’une des plus grandes réalisations de l’intégration européenne, à savoir la liberté de circulation des citoyens de l’UE en Europe. Tout atteinte à ce droit doit être condamnée. Néanmoins, il faut tout de même protéger les frontières européennes.

Avramopoulos vient de mettre le doigt sur le principal problème des États membres de l’UE. D’une part, l’Union doit garder l’apparence d’un appareil progressiste ; de l’autre, sur cette question (comme sur celle du sauvetage des banques dans la foulée de la crise de 2007), les besoins nationalistes de certains doivent être clairement pris en compte. Une nouvelle opportunité pour Orban de racketter l’UE. Il va donc demander lors du sommet de Calais huit millions d’euros d’aide d’urgence pour étendre les capacités d’accueil de la Hongrie.

En 2019, ils sont à peu près 600 000 expatriés hongrois dans toute l’UE, sans pour autant avoir déclaré de changement de domicile. Un bon moyen de faire baisser les chiffres du chômage alors même que le pays subit une forte pénurie de main d’oeuvre dans des domaines aussi importants que l’industrie, le bâtiment et la santé. Dans le même temps, le FIDESZ décide de fermer le pays à l’immigration si bien que la Hongrie devient à l’époque le champion de l’émigration et le plus mauvais élève en termes d’immigration. C’est le résultat d’une politique agressive de cloisonnement du pays.

Article 7 et opposition décimée, aucune menace pour le « Victator »

Pendant un certain temps, Orban garde une position stable dans l’UE par le biais du PPE. La gestion inhumaine des migrants a trouvé son écho au sein de la CSU bavaroise et du Nouveau Parti populaire turquoise de Sebastian Kurz, l’instigateur de la fermeture de la route des Balkans. De même, la « loi travail » d’Orban, une loi esclavagiste adoptée en 2018 au Parlement hongrois ne semble pas leur poser le moindre problème. Une loi qui allonge de 250 à 400 heures le temps de travail des ouvriers et salariés sur un an, allongeant aussi le délai de paiement de ces heures sur trois ans. C’est évidemment la porte ouverte à la fraude sociale pour tous les hommes d’affaires louches de la nébuleuse FIDESZ : que se passe-t-il si une entreprise qui a exploité cette la loi jusqu’au bout dépose le bilan juste après ?

Ces dernières années ont été le théâtre d’attaques répétées contre la démocratie, les opposants d’Orban parlent de « dictature douce ». Tous les organes de presse critiquant sa politique ont dû baisser le rideau par manque de revenus publicitaires ; un consortium médiatique géant au service du gouvernement a été créé, coordonnant presse et télévision. Les journaux opposants sont autorisés à paraitre, mais ne trouvent plus d’imprimeurs en Hongrie et doivent passer par la Slovaquie. Même les abonnés craignent que la poste les dénonce au gouvernement. Certes, les journalistes ne se font pas assassiner comme en Russie mais ils écopent de grosses amendes « pour reportage hostile ». Un bon moyen de leur couper les jambes sans verser la moindre goutte de sang.

Cette mesure et bien d’autres ont finalement conduit le Parlement européen – le seul organe élu de l’UE – à lancer une procédure de l’article 7 contre la Hongrie en 2018. Comme chefs d’accusation : violations massives des valeurs fondatrices de l’UE à savoir : atteinte à la séparation des pouvoirs, restriction de la liberté d’expression etc. Comble de malchance, c’est le Conseil européen des chefs d’État, qui n’a aucune légitimité démocratique, qui rend les décisions parlementaires à l’unanimité. Et devinez quoi ? Le veto de la Hongrie et de la Pologne vont empêcher toute action sérieuse contre le gouvernement Orbàn.

En avril 2020, Orbán va profiter de la pandémie de la Covid-19 pour se faire attribuer encore davantage de pouvoirs par le parlement : le chef du gouvernement peut faire abroger des lois par ordonnance et en promulguer de nouvelles. Aucun débat parlementaire ne peut, par la suite, revenir sur cette décision.

L’OSCE a décrit les législatives de 2022 avec une pointe de sarcasme comme des élections « libres mais non équitables », pour le moins étranges, en tout cas. En effet, comme principal adversaire, Orban fait face à une la coalition Unis pour la Hongrie, composée de six partis dont le seul dénominateur commun est le refus du FIDESZ. Le Parti socialiste hongrois, la Coalition démocrate (une scission des socialistes), deux partis écologistes, le mouvement Momentum (anti clivage gauche-droite) et surprise, le JOBBIK, le parti fasciste historique. Ce dernier s’étant lui-même scindé, avec le ralliement à Unis pour la Hongrie de l’aile la plus modérée, par opposition à la Garde hongroise, milice paramilitaire et antisémite du JOBBIK (ce qui n’est pas sans rappeler la transformation du Front national en Rassemblement national pour paraitre un peu moins fasciste et un peu plus honnête).

Gergély Karácsony, maire écologiste de Budapest fait très vite figure de tête de liste en puissance de l’opposition. Mais au sein même de l’alliance, il a de nombreux détracteurs. S’il est idéalement placé pour mobiliser la population urbaine de Budapest est ses 2 millions d’habitants, on doute qu’il fasse l’unanimité dans la classe rurale des villages. À l’aube de la primaire de l’alliance, c’est un autre candidat qui va finalement sortir du lot : Péter Màrky-Zay maire de Hódmezovásárhely, petite ville de 40 000 habitants du sud-est de la Hongrie. Père de sept enfants, il est profondément chrétien, se décrit comme un conservateur de droite, xénophobe et bien entendu, patriote. Karácsony n’a pas d’autre choix que de retirer sa candidature et de déclarer : « Dans un pays de droite comme la Hongrie, je suis perçu comme un gauchiste. Si nous présentons un candidat de droite comme Márky-Zay, nous aurons peut-être une chance de gagner ».

Malgré tout, Márky-Zay ne réussira pas à mettre à mal la relation privilégiée entre Viktor Orbán et l’Église catholique. Orbán avait déclaré publiquement que la prise de pouvoir de l’alliance FIDESZ-KDNP en 2010 avec deux tiers des sièges pouvait être interprétée comme une sorte de « passage à un régime chrétien ». Selon lui, la constitution de 2011 devait définir le cadre d’un nouvel État chrétien-démocrate. Des lois avaient d’ailleurs été rapidement adoptées accordant aux églises des privilèges importants : la « protection de la culture chrétienne » était donc vite devenu une priorité pour l’appareil de l’État tout entier. Ce qui a évidemment fait taire la majorité des opinions éclairés, à fortiori athées. En 2020, Orban modifie la Constitution et ordonne à l’État d’assurer une éducation chrétienne aux enfants. Selon Zsolt Semjén, vice-Premier ministre et chef du Parti populaire chrétien-démocrate, partenaire de coalition du FIDESZ, les subventions de l’État aux églises ont quintuplé entre 2010 et 2020, avec plus de 130 constructions d’églises et 3 000 restaurations d’édifices religieux.

Pendant la campagne électorale, Márky-Zay va tout simplement se présenter comme un « Orbán aux mains propres ». Son programme est quasiment identique à celui d’Orban sur les questions de politique intérieure, sauf que lui n’est pas corrompu. Paradoxalement, il trouve même Orbán trop indulgent en matière d’immigration, l’accusant d’avoir monnayé des permis de séjour. Le candidat de l’opposition promet de protéger coute que coute la Hongrie « des barbares », bien mieux que le FIDESZ en tout cas. C’est sur le thème de la politique étrangère et deux points précis que son programme diverge radicalement : il est pour l’Union européenne et, contrairement au FIDESZ, contre la guerre impérialiste en Ukraine.

En plus d’un programme évanescent, Unis pour la Hongrie doit aussi faire face à plusieurs obstacles antidémocratiques mais devenus légaux après douze ans de règne du FIDESZ. Par exemple, les partis d’opposition n’ont que cinq minutes de droit d’antenne sur les chaines du service public, alors qu’Orbán peut s’y répandre à sa convenance.

L’ancien nouveau gouvernement Orbań est lui-même confronté à plusieurs problèmes : la crise du covid 19 a poussé un système de santé déjà très fragile au bord du précipice ; une grande partie d’un personnel soignant surexploité préférant s’envoler pour l’Autriche et ses salaires bien plus attractifs.


À cela viennent s’ajouter les contradictions inter-impérialistes et la guerre en Ukraine. La position ambigüe du gouvernement hongrois sur la question ne tient pas uniquement à l’amitié d’Orban pour Poutine et son oligarchie. La Hongrie est largement dépendante des importations russes en énergie. D’un autre côté, l’économie hongroise moribonde gangrénée par une classe dirigeante parasitaire ne peut survivre sans les fonds de l’UE. Le troisième pilier de la politique économique d’Orbán est encore plus mystérieux : le gouvernement hongrois mise sur le projet de nouvelle route de la soie d’une Chine impérialiste en plein essor. Apparemment, la Hongrie aurait déjà beaucoup investi dans ses futures infrastructures. Selon les prévisions, cela devrait encore faire grimper la dette nationale du pays. Le gouvernement de Budapest reste néanmoins muet sur ses contrats avec la Chine.

Bien qu’on en ait très peu parlé à l’étranger, le pays est également le théâtre de plusieurs luttes syndicales depuis deux ans. Des conflits qui portent évidemment sur la politique purement économique du gouvernement, mais pas seulement. Dans l’industrie automobile tout d’abord, qui vit essentiellement grâce aux entreprises allemandes. Seulement voilà, Audi, Daimler et Bosch rémunèrent un ouvrier qualifié à peine 1 100 euros par mois, nettement moins qu’en Allemagne à qualification égale. Ils bénéficient également de la « loi travail » esclavagiste, précédemment citée. Le salarié doit rattraper ses heures de travail perdues en raison de la pandémie de covid 19, alors même qu’on l’a renvoyé chez lui en raison d’une réduction de la production. Il est soudainement devenu « débiteur du temps de travail ». Ce qui a évidemment fait souffler un vent de contestation chez les travailleurs et des grèves d’éclater un peu partout.

Le syndicat des enseignants fait lui aussi campagne contre l’allongement du temps de travail et pour une augmentation générale des salaires, avec plus ou moins de réussite, notamment sur la diminution du temps de travail. Le mouvement de désobéissance civil est aujourd’hui toujours bien présent. Les étudiants continuent de se battre non seulement contre les agressions envers l’éducation nationale mais aussi contre la privation des libertés démocratiques en général. Tous les espoirs sont permis.

Les grandes fédérations syndicales sont encore aujourd’hui diabolisées par la bourgeoisie et ses partis réactionnaires, et considérées à tort comme les héritières de l’ancien régime stalinien. A côté de ça, il existe aussi des « syndicats d’entreprise » souvent dirigés par des gens du FIDESZ ou même du JOBBIK, et qui adoptent une ligne corporatiste de collaboration de classe au niveau de l’entreprise.


Cahier révolution communiste n° 27 & n° 28

Ce qui complique la résistance ouvrière, c’est l’absence d’un parti ouvrier révolutionnaire qui s’inscrive dans la continuité du mouvement ouvrier révolutionnaire hongrois d’après l’insurrection de Budapest en octobre1956. Nous devons absolument être solidaires des travailleurs hongrois, soutenir leur combat et contribuer à donner un élan révolutionnaire à leur lutte contre le régime d’Orban dans le cadre d’une internationale ouvrière révolutionnaire.