EDF : préparer la grève générale jusqu’au retrait du projet « Hercule »

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À partir de juillet 1935, la 3e république règlemente le secteur de l’électricité. Mais cela ne suffit pas.

Les activités d’électricité étaient dispersées en un si grand nombre d’entreprises (1 150 sociétés pour la distribution, 86 pour le transport à longue distance, 54 pour l’exploitation de 86 centrales thermiques, 100 pour l’exploitation d’environ 300 centrales hydrauliques) qu’aucune d’entre elles n’était en mesure d’assurer un développement rationnel de ces activités qui puisse satisfaire les besoins de la clientèle, et notamment de l’industrie. (Michel Chevalier, Les Entreprises publiques en France, 1979, p. 69)

Même le régime franquiste fonde une entreprise publique électrique en 1944. En France, la tâche revient à la 4e République.



1946 : l’Etat bourgeois conçoit EDF

En 1944, avec l’aide de l’armée américaine et des appareils du mouvement ouvrier (CGT, PCF, PS-SFIO), le général De Gaulle désarme les milices populaires, restaure la police, reconstitue l’armée impérialiste française pour continuer la guerre inter-impérialiste et réaffirmer son joug sur les colonies.

Le premier gouvernement provisoire comporte 2 ministres du PCF. Sur ces derniers, le premier ministre britannique confie à De Gaulle :

Vos révolutionnaires, on dirait nos travaillistes. C’est tant mieux pour l’ordre public. (Winston Churchill, 12 novembre 1944, cité par De Gaulle, Mémoires de guerre, III)

Le gouvernement MRP-PCF-SFIO réprime de manière sanglante les soulèvements de mai 1945 en Algérie. Pour assoir sa légitimité, le Bonaparte organise un référendum le 21 octobre 1945. Sur la base du référendum, il convoque des élections législatives pour une assemblée constituante (le mot d’ordre aujourd’hui de LFI, du POID…). Le PCF, dont de nombreux militants et électeurs espèrent qu’il fera une révolution, obtient plus de 26 % des voix, le PS-SFIO plus de 23 %. Le parti bourgeois composite de De Gaulle, le MRP (ancêtre de LR et du MoDem) a moins de 24 %.

Le 13 novembre, l’assemblée constituante désigne à l’unanimité De Gaulle comme président du gouvernement provisoire. Le 21 novembre, il présente son gouvernement qui comprend 5 ministres du PS-SFIO et 5 du PCF. Le PCF dénonce les grèves. Le gouvernement de collaboration de classes transforme les comités ouvriers qui défiaient les patrons en inoffensifs. Il écrase la révolution en Indochine et l’insurrection de Sétif en Algérie.

En janvier 1946, exaspéré par l’importance du parlement et des partis ouvriers, De Gaulle claque la porte.

Le 27 mars 1946, le gouvernement MRP-PS-PCF constitue une entreprise électrique de grande taille pour aider le capitalisme français en reconstruction. Le ministre de la production industrielle Marcel Paul (PCF) présente le projet à l’Assemblée nationale.

J’ai créé le pool de l’énergie électrique pour mettre en commun toutes les ressources énergétiques. Allons-nous assister à je ne sais quelle concurrence entre les entreprises d’électrochimie, les entreprises électrométallurgiques, les chemins de fer ?… L’électricité, c’est l’arme de la reprise économique. Il ne s’agit pas seulement, d’ailleurs, d’un problème économique, pourtant combien crucial, mais au fond de l’indépendance de la France. Il faut lever, sur notre pays, l’hypothèque du charbon étranger. (L’Humanité, 28 avril 2016)

L’entreprise publique dispose du monopole de la production et de la distribution de l’électricité. Les actionnaires des entreprises nationalisées sont grassement indemnisés.

Les conditions d’indemnisation de l’électricité se sont révélées plus favorables que celles d’autres secteurs nationalisés comme le charbon. (Catherine Vuillermot, « La nationalisation de l’électricité en France », Annales historiques de l’électricité, 2003)

Cette prise en charge directe par l’État bourgeois et par des fonds publics participe des conditions indispensables pour assurer le redémarrage du capitalisme français.

L’État, lui, peut vendre les marchandises en dessous de leur prix de production. C’est-à-dire qu’il abandonne une partie du profit, donc de la plus-value socialement produite, qui normalement aurait dû lui revenir. Dans ces conditions, il contribue à augmenter le taux de profit des entreprises privées. (Stéphane Just, Les Nationalisations, OCI, 1981, p. 7)

Pour cette raison, la tarification d’EDF est d’emblée différenciée. Le prix de l’électricité vendue aux entreprises est inférieur à celui qu’acquittent les particuliers.

Au sein d’EDF, le niveau et les structures des prix offerts aux gros consommateurs et aux industriels furent une préoccupation dominante… Dans les années 1950, le prix moyen du courant à haute tension par kilowattheure à 300 kW (une usine de 100 travailleurs par exemple) était de 7,72 F, alors que le foyer individuel payait 8,44 F. (Martin Chick, « Productivité, politique tarifaire et investissements dans les entreprises électriques nationalisées », Annales historiques de l’électricité, 2003)

Grâce à la crise révolutionnaire de 1944-1945 et à leurs luttes propres, facilitées par la concentration, les travailleurs de la plupart des entreprises publiques obtiennent des acquis sociaux.

Un atout du capitalisme français

Dans les années 1970-1980, EDF est un fleuron du capitalisme français notamment par le développement de l’énergie nucléaire, entrainant Areva et Alstom dans son sillage. EDF devient une firme capitaliste multinationale qui intervient en Italie, au Royaume-Uni, en Belgique, en Pologne, en Russie, en Serbie et en Chine. Elle devient le 3e producteur du monde, derrière la State Grid China et le groupe italien ENEL.

En 1997, une directive de l’UE exige l’ouverture du marché à la concurrence. En 2008, EDF sépare le transport (RTE) et le reste de l’activité (ERDF-Enedis). En 2004, le gouvernement Chirac-Raffarin transforme EDF et GDF en société anonyme. Le ministre de l’économie déclare solennellement :

EDF-GDF ne sera pas privatisée, ni aujourd’hui, ni demain. Le gouvernement de la France veut que l’État conserve la majorité des parts de cette grande entreprise. (Nicolas Sarkozy, 7 avril 2004)

L’ouverture du capital et la cotation en bourse suivent. En 2008, le groupe privé Suez absorbe GDF et se renomme Engie en 2015 dont l’Etat français ne détient plus que 23,64 % des actions. Par contre, EDF reste dans son giron avec 84,4 % des actions.

Les différentes attaques contre les retraites des « régimes spéciaux » (2007, 2010, 2019), la séparation des activités (RTE, EDF, Enedis…) rognent peu à peu le statut des 220 000 salariés. En 2019, EDF a fait 71,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 6,3 milliards de bénéfices. Pour la population laborieuse, le prix de l’électricité a augmenté de 50 % depuis 2004.

Les consommateurs français doivent aussi payer le coût du transport de l’électricité entre les lieux où elle est produite et leur domicile. Les énergies renouvelables sont plus éparpillées sur le territoire français que les centrales nucléaires. Leur raccordement au réseau d’électricité explique en grande partie l’augmentation des coûts de transport. (Les Échos, 19 février 2021)

L’entreprise est aussi en difficulté à cause de la fiscalité (entre autres la taxe CSPE qui finance les énergies renouvelables), des difficultés de la nouvelle génération des centrales nucléaires (EPR émettant moins de déchets), du vieillissement du parc français, de la diminution de la part du nucléaire dans le monde et en France sous la pression des partis écologistes alors que cette forme est la moins émettrice de gaz à effet de serre, de la politique des bas prix de cession de l’électricité aux entreprises concurrentes (Engie, Total, ENI…), ce qui garantit artificiellement leurs profits.

Les concurrents peuvent au choix acheter de l’électricité sur les marchés de gros européens, où les prix sont soumis aux variations du coût du CO2 et des prix des matières premières comme le gaz ou dans une moindre mesure le pétrole. Ou acheter de l’électricité nucléaire à EDF qui, via un mécanisme de quotas (Arenh : accès régulé à l’électricité nucléaire historique), met à disposition de la concurrence un tiers de sa production au prix de 42 euros du mégawattheure. Dans la configuration de prix actuelle, cette dernière option est de loin la plus attractive. (Les Échos, 19 février 2021)

L’État recapitalise EDF en 2017 (3 milliards) mais exige des contreparties « de productivité », c’est-à-dire d’augmenter l’exploitation de ses travailleurs et de préparer la privatisation de ce qui rapporte.

Le projet Hercule

Telle est la raison d’être du projet « Hercule ». Présenté en juin 2019 par le PDG Jean-Bernard Lévy, il redécoupe le groupe en trois entités :

  • « EDF azur » gérerait les barrages hydroélectriques.
  • « EDF bleu » comprendrait la filiale nucléaire et le transport (RTE), elle resterait à 100 % étatique. Cela se comprend parfaitement car, d’une part, c’est la branche qui nécessite le plus de fonds pour investir, assurer la maintenance, la sécurité et demain le démantèlement des centrales et, d’autre part, c’est la vache à lait qui alimente à bas coûts tous les distributeurs privés d’électricité.
  • « EDF vert » rassemblerait la production à partir des énergies renouvelables et la distribution de l’électricité (Enedis) et serait introduit en bourse pour 35 %. En effet, ce serait la branche rentable.

Dans les organismes de cogestion (conseil d’administration d’EDF, conseil de surveillance d’Enedis, comité de la stratégie où ils sont grassement rémunérés), les bureaucrates syndicaux acceptent de discuter du projet… En parallèle, pour se dédouaner, ils décrètent deux journées d’action à l’automne 2019 (19 septembre, 17 octobre). Tout en coupant la voie à la grève générale du groupe, les chefs syndicaux s’en remettent à ceux qui ont nommé Lévy et qui ont inspiré Hercule. Ils quémandent au gouvernement « une régulation juste et équilibrée » (CFDT, CFE-CGC, CGT, FO, 17 juin 2019) ou « un positionnement clair de la présidence de la République sous quinzaine » (27 octobre 2019). La réponse du pouvoir à la sempiternelle supplique des appareils viendra sous la forme de l’attaque contre les retraites. Le projet d’EDF n’est pas abandonné puisque le gouvernement Macron-Castex le valide.

Alors que les travailleurs sont disponibles pour engager la grève jusqu’au retrait du plan, l’intersyndicale les use et détourne leur combativité dans des impasses. Les dirigeants syndicaux décrètent cinq nouvelles journées d’actions démoralisantes et impuissantes entre octobre et février 2021, avec le soutien des partis sociaux-impérialistes (PS, PCF, LFI…) et de leurs adjoints centristes (LO, NPA, POID, UCL…).

Ils complètent le sabotage avec la pétition Pour une énergie publique qui demande l’abandon du projet, non parce qu’il va coûter des emplois et conduire à augmenter les tarifs subis par les travailleurs et leurs familles, mais parce que « c’est une partie de l’âme de la France qui est en jeu. ». Les chefs syndicaux envoient une nouvelle supplique au président le 7 janvier.

Solidaires, CGT, FSU, PS, PCF, LFI, Ensemble, Générations, GDS, ATTAC, MRC, Génération écologie, etc. constituent un « collectif national pour le service de l’énergie » le 26 janvier. Lui aussi sollicite Macron.

Les alliances nauséabondes nouées avec LR lors de la tentative de référendum sur les Aéroports de Paris sont renouvelées.

Depuis plusieurs semaines, de nombreux élus de l’opposition, des « insoumis » aux Républicains, en passant par les communistes, ont fait part de leur opposition au projet. Valérie Rabault, la présidente du groupe socialiste, a livré son intention de déposer une proposition de référendum d’initiative partagée contre le projet. (Le Monde, 19 janvier 2021)

Le 1er février, une lettre de l’intersyndicale et de 83 députés (PCF, PS, LFI, PRG, LR) demande « solennellement une audience dans les meilleurs délais » au premier ministre. Sans effet.

Le dernier simulacre en date a pris la forme d’une tribune signée par Autain (LFI), Berger (CFDT), Besancenot (NPA), Chasssaigne (PCF), Hommeril (CFE-CGC), Martinez (CGT), Mélenchon (LFI), Montebourg (un patron ex-PS), Piolle (EELV), Potier (PS), Roussel (PCF), Veyrier (FO).

Défendue par le général de Gaulle (1890-1970) et Marcel Paul (1900-1982), ministre de la production industrielle de l’époque, cette cohérence technique, qui a permis au pays de se reconstruire et de prospérer, a été savamment détricotée au fil des décennies par l’Union européenne et les différents gouvernements successifs. L’État doit tenir ses promesses du « monde d’après » en réindustrialisant le pays, gage de notre souveraineté. (10 février 2021)

Tout ce beau monde marine dans la nostalgie du gaullisme, communie dans la défense du capitalisme français, substitue à l’affrontement nécessaire à Macron et ses sbires la supplique au gouvernement qui orchestre toutes les attaques sociales. Les électriciens et les autres travailleurs n’ont rien à attendre de Macron sinon des coups. Les requêtes à Macron pour un bon État capitaliste complètent les « journées d’action », ces diversions qui laissent le champ libre au projet de privatisation.

Pour battre le gouvernement et le patron d’EDF, il faut exiger des organisations syndicales qu’elles rompent toute négociation d’Hercule, qu’elles quittent les organismes de cogestion, qu’elles préparent la grève générale jusqu’au retrait du projet. En tenant des assemblées générales sur tous les sites, en élisant leurs délégués et en les centralisant dans un comité de grève, les salariés d’EDF peuvent imposer la grève illimitée avec le soutien des autres travailleurs et ouvrir la voie de la victoire.

20 mars 2021