Inde : multiplication de grèves contre les patrons et contre les lois anti-ouvrières de Modi

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Depuis plusieurs semaines, en Inde, le 2e plus grand pays au monde de par sa population après la Chine, des dizaines de millions de travailleurs des villes et des campagnes se mobilisent contre les patrons ou pour faire échec aux mesures du gouvernement. Le pouvoir exécutif du premier ministre Narendra Modi et du ministre de l’intérieur Amit Shah, le pouvoir législatif de la coalition dirigée par le Bharatiya Janata (BJP, Parti indien du peuple) exacerbent le nationalisme et le cléricalisme partagés par tous les partis bourgeois. Leur doctrine, « l’Indutva », proclame la suprématie de la religion hindouiste, la supériorité des castes des brahmanes et des rajputs, le mépris envers la caste des dalits, la haine envers la minorité musulmane. L’autonomie du Cachemire, à majorité musulmane, a été abolie par occupation militaire en juillet 2019 [voir Révolution communiste n° 38]. Dans l’Uttar Pradesh dirigée par Yogi Adityanath (BJP), le mariage entre musulmans et hindous est de fait interdit depuis le 28 novembre 2020.

Le gouvernement de l’État le plus peuplé du pays, dirigé par le moine nationaliste hindou radical Yogi Adityanath, a adopté samedi 28 novembre un décret qui punit de dix ans de prison maximum toute personne qui cherche à en convertir une autre par le biais du mariage. (Libération, 4 décembre)

Le cas des ouvriers de Wistron et de TKM

À Bengalore, capitale du Karnataka, début novembre, 3 000 ouvriers de l’entreprise d’assemblage de véhicules Kirloskar Motor Private Limited (TKM) appartenant au groupe Toyota se sont mis en grève malgré les appels à la reprise du travail par le gouvernement de l’État. L’entreprise a déclaré le lock-out pour faire pression sur les grévistes qui avaient arrêté le travail contre la suspension d’un dirigeant syndical. 39 autres syndicalistes ont été suspendus par Toyota en rétorsion pour « mauvaise conduite ». Le vice-ministre en chef du Karnataka, Ashwath Narayan, membre du BJP, a annoncé le 17 novembre sa décision d’«interdire» la grève en cours à la suite d’une réunion avec des responsables de la société, du syndicat des employés de TKM et du gouvernement de l’État.

Le 12 décembre, 2 000 travailleurs d’une usine appartenant à la société taïwanaise Wistron Infocomm Manufacturing (téléphones portables, informatique), dans la banlieue de Bengalore, au Karnataka, s’en sont pris aux locaux de la direction, aux véhicules des cadres. Cette révolte a été déclenchée après le refus de la direction de leur verser des arriérés de salaire de trois mois ou plus, et le non-paiement des heures supplémentaires. 132 travailleurs ont été arrêtés par la police, appelée à intervenir par l’entreprise.

En outre, la société, objectant la longue fermeture du site de production en raison de la pandémie de COVID-19, a réduit le salaire mensuel des travailleurs de 25 % ou plus. Selon The Hindu, le parc industriel de Narasapura de Wistron compte environ 15 000 employés, mais seuls 1 400 d’entre eux sont effectivement employés par l’entreprise elle-même. Les autres sont des travailleurs en intérim.

La journée d’action nationale du 26 novembre

Le Centre of India Trade-Unions (CITU) et l’All-Indian Trade Union Congress (AITUC) ont appelé à une grève limitée à un jour. Ces deux centrales syndicales sont liées aux partis ouvriers de masse, le CPI et le CPM, tous deux d’origine stalinienne. À l’origine, les lois anti-ouvrières envisagées par le gouvernement Modi en septembre pour démanteler les rares dispositions sociales favorables aux travailleurs par la flexibilisation du marché du travail, la facilitation des licenciements auxquelles vient s’ajouter une tentative de neutralisation des syndicats, à qui l’on demande désormais de représenter 75 % des effectifs d’une entreprise pour être reconnus. Elles ont été rejointes par d’autres fédérations, dont l’INTUC qui est la branche syndicale du principal parti bourgeois d’opposition Congress Party et le LPF, contrôlé par le DMK, un autre parti bourgeois basé au Tamil Nadu.

Les syndicats indiens, de tous horizons politiques, ont constitué un plateforme unie pour mener un combat méthodique. Le 26 novembre aura lieu une nouvelle grève nationale pour montrer au gouvernement Modi que notre lutte se poursuivra inlassablement. (Gongalla Sanjeeva Reddy, président de l’INTUC, 29 octobre 2020)

Pour les bureaucraties syndicales, il s’agit donc d’exercer une pression sur le gouvernement (« montrer à Modi ») et non de le faire reculer dès maintenant et de le vaincre (« notre lutte se poursuivra »).

Des hommes qui ne veulent pas la grève générale, qui nient le caractère politique de la grève générale, qui ne redoutent rient autant que les conséquences d’une grève victorieuse, doivent inévitablement faire tous les efforts en vue de maintenir la grève dans le cadre d’une semi-grève semi-politique, c’est-à-dire la priver de ses forces. (Léon Trotsky, 6 mai 1926)

Néanmoins, le 26 novembre 2020, pas moins de 250 millions de travailleurs se sont mis en grève, fait remarquable par son ampleur. Les États du sud du Kerala, de Telangana et de Puducherry, dans l’État d’Odisha à l’Est et dans l’État d’Assam au Nord-est, ont connu des débrayages allant jusqu’à l’arrêt de la production, et qui ont eu un impact partiel sur de nombreux autres États. Des rassemblements de protestation ont eu lieu dans les principales villes du pays, y compris à New Delhi. Beaucoup de secteurs d’activités étaient impliqués, publics et privés, dans les services comme les banques, les transports, tout comme dans l’industrie métallurgique (aciéries, centrales électriques, mines de charbon, production de la défense). Dans le Kerala, les bus publics du KSRT, les bus privés, les pousse-pousse et les taxis n’ont pas fonctionné, et les bureaux du gouvernement et les grandes entreprises ont été fermés.

Le mouvement de protestation paysan

À la colère de nombreux salariés s’est conjuguée une protestation des paysans, qui représentent encore 40 % de la population active, avec une protestation nationale des agriculteurs de deux jours et une marche « Delhi Chalo » organisée par le comité de coordination All India Kisan Sangharsh (AIKSCC), regroupant plus de 300 organisations paysannes. Sa principale revendication est la suppression de trois lois relatives à l’agriculture récemment adoptées par le gouvernement du BJP, en particulier la fin des prix garantis par les autorités locales. Ces mesures visent à favoriser les groupes de l’agroalimentaire qui domineraient encore plus la culture, le commerce, le stockage et la fixation des prix des produits agricoles, y compris des céréales alimentaires essentielles.

Le 8 décembre, une nouvelle journée de mobilisation était initiée par les dirigeants d’agriculteurs, appelée « Bharat Bandh » (fermeture de toute l’Inde) mais dont la consigne des organisateurs était de bloquer New Delhi uniquement entre 11 h et 15 h pour « ne pas déranger » la population. Des centaines de milliers de paysans campent depuis plusieurs jours aux portes de la capitale indienne. Plusieurs dizaines de milliers de manifestations ont eu lieu dans 22 des 28 états de l’Inde, et près de 5 millions de personnes ont participé au mouvement selon le comité d’organisation Kisan Morcha (Marche des paysans).

Pour le front unique ouvrier pour les revendications et contre l’oppression des musulmans

La période actuelle, caractérisée par la vague pandémique de la Covid-19, qui pèse lourdement sur les conditions de vie des masses et sur leur capacité d’action, n’était pourtant pas favorable à une riposte d’envergure. L’Inde a connu une chute de son produit intérieur brut (PIB) de 23,9 % au cours du trimestre d’avril-juin, et des dizaines de millions d’ouvriers ont perdu leur emploi de façon permanente. Le gouvernement fédéral n’a d’ailleurs pas lésiné sur les moyens pour réprimer : déploiement de bandes paramilitaires dans l’Hyarana, le Madhya Pradesh et l’Uttar Pradesh, États aux mains du BJP, pour bloquer les frontières avec le territoire de la capitale nationale, Delhi, le Penjab et l’Uttar Pradesch, ou opération d’arrestation de centaines de militants syndicaux à leur domicile.

Ces mouvements de protestation s’inscrivent dans un pays traversé par de fortes divisions de classe mais aussi par le système des castes maintenu par les fondateurs de l’Inde capitaliste indépendante (Nehru, les Gandhi) et de leur Congress Party (Parti du congrès ou Congrès national). Malgré ces obstacles, le prolétariat et la paysannerie ont réussi à démontrer un début d’unité, dans un contexte où le pouvoir utilise le chauvinisme hindou en visant les musulmans et autres minorités religieuses pour diviser les travailleurs.

Une grande restructuration des capacités de production est en cours au niveau mondial pour les grands groupes capitalistes. Par l’entremise de ses dirigeants actuels, l’Inde capitaliste tente d’attirer les investisseurs impérialistes au détriment de la Chine, avec qui les conflits se tendent. Mais les travailleurs salariés n’acceptent pas sans rien dire les conditions ignobles de leur exploitation et s’opposent fermement aux brutalités de leurs exploiteurs.

Pour faire aboutir leur revendications, cantonnées par les chefs syndicaux pour l’heure à des mesures économiques, il faut obliger les organisations ouvrières à appeler, non pas à des protestations symboliques, mais à une véritable grève générale à l’échelle de toute l’Inde jusqu’au retrait des projets gouvernementaux. Avant tout, la classe ouvrière doit contrer la division des rangs populaires sur des questions religieuses et ethniques, s’allier aux paysans travailleurs, aux travailleurs « indépendants » du secteur informel des villes et aux étudiants, défendre les femmes, les musulmans et les dalits, organiser l’autodéfense des travailleurs et des opprimés. Des organes soviétiques et des milices populaires devraient être constituées pour mener cette lutte. Alors, le prolétariat à la tête des masses laborieuses vaincrait le gouvernement clérical et fascisant de Modi-Shah et ouvrirait la perspective d’un gouvernement ouvrier et paysan.

21 décembre 2020