Macron, Blanquer et le coup de la lettre de Jaurès

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En concertation avec les directions syndicales de l’enseignement, le gouvernement Macron-Castex-Blanquer n’a pas laissé les enseignants rendre librement hommage à leur collègue Samuel Paty assassiné par les réseaux fanatiques stimulés par des États alliés de l’État français, comme les monarchies absolues, cléricales et misogynes (Arabie saoudite, Émirats, Qatar).

Il a imposé aux professeurs de lire, le 2 novembre, un texte, tronqué, de Jean Jaurès. La coupure, qui n’était même pas indiquée à l’origine, est la suivante :

J’en veux mortellement à ce certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes. Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement en sacrifiant la réalité à l’apparence ! Mon inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître. (Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs et institutrices, 15 janvier 1888)

On comprend pourquoi Blanquer a censuré ce passage car il exige de multiples évaluations. Mais l’essentiel n’est pas là.

Les directions syndicales se sont prêtées à une opération de « cohérence de la République » menée par un gouvernement qui entretient l’inégalité sociale, dont la police chasse l’immigrant sans papier et discrimine les Arabes et les Noirs, qui continue à financer l’Église catholique et ses établissements… tout en prenant une posture de défenseur de la laïcité. Quand le ministre de l’Éducation prit position sur l’assassinat du professeur, il mit en cause les mamans musulmanes et l’université.

François Fillon était premier ministre quand son cabinet refusait d’empêcher qu’il y ait le port du voile des femmes accompagnatrices… Ce qu’on appelle communément l’islamo- gauchisme fait des ravages. Il fait des ravages à l’université. (Jean-Michel Blanquer, Europe 1, 22 octobre 2020)

Comment les directions syndicales purent-elles négocier les jours suivants un hommage à Samuel Paty avec un tel personnage ? Comment ont-elles pu se prêter à l’escroquerie de faire passer aux yeux des enseignants et des élèves une camelote chauvine comme venant, implicitement, du prestigieux socialiste ? Comme socialiste, Jaurès avait pris le parti opposé de celui de Macron, Castex et Blanquer, celui des exploités.

Le système capitaliste, le système de la propriété privée des moyens de production, divise les hommes en deux catégories, divise les intérêts en deux vastes groupes, nécessairement et violemment opposés. Il y a, d’un côté, ceux qui détiennent les moyens de production et qui peuvent ainsi faire la loi aux autres, mais il y a de l’autre côté ceux qui, n’ayant, ne possédant que leur force de travail et ne pouvant l’utiliser que par les moyens de production détenus précisément par la classe capitaliste, sont à la discrétion de cette classe capitaliste. Entre les deux classes, entre les deux groupes d’intérêts, c’est une lutte incessante. (Jean Jaurès, Discours à l’Hippodrome lillois, 26 novembre 1900)

En 1888, au moment où Jaurès écrivit cette lettre dans un quotidien du Parti radical, La Dépêche, il n’était encore qu’un député républicain, à l’aile gauche des partis bourgeois. L’article choisi par Macron et Blanquer est empreint de nationalisme et d’illusions envers la IIIe République issue de l’écrasement de la Commune de Paris.

Vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés… sont Français et ils doivent connaître la France… Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation. (Jean Jaurès, Lettre aux instituteurs et institutrices, 15 janvier 1888)

La République que vantait Jaurès en 1888 réprimait les travailleurs en métropole et soumettait par la violence les peuples de Madagascar, de l’Annam et du Tonkin (Vietnam aujourd’hui), d’Algérie, du Soudan, de la Nouvelle-Calédonie… Les indigènes n’avaient pas le droit de vote. Même les institutrices françaises à qui il s’adressait n’avaient pas le droit de vote !

Ce n’est que plus tard, en 1892, que Jaurès devint socialiste en défendant les ouvriers de Carmaux (Tarn) contre les propriétaires de la mine de charbon. Bien qu’il restât toujours un opportuniste au sein du mouvement socialiste, il accusa alors la république d’être aux mains de députés et ministres capitalistes. Elle l’est toujours.

Aujourd’hui, la tâche d’émancipation qu’avait entreprise en 1871 le premier gouvernement des travailleurs n’est pas derrière nous, comme le prétendent le PS, le PCF et LFI. Elle reste à accomplir.

La totalité des établissements d’instruction furent ouverts par la Commune au peuple gratuitement, et, en même temps, débarrassés de toute ingérence de l’Église et de l’État. Ainsi, non seulement l’instruction était rendue accessible à tous, mais la science elle-même était libérée des fers dont les préjugés de classe et le pouvoir gouvernemental l’avaient chargée. (Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871)