L’aggravation de toutes les contradictions du capitalisme tardif

Illustration par Jamiel Law

Le prolétariat et la population pauvre sont les premières victimes de la pandémie

La pandémie de Coronavirus n’est que l’élément contingent, fortuit, qui révèle brutalement l’ensemble des contradictions à l’œuvre dans le cadre de l’impérialisme, stade pourrissant du capitalisme. Profondément imbriquées, interdépendantes et se nourrissant l’une l’autre, ces contradictions, comme l’affrontement incessant entre puissances impérialistes pour le partage du monde, la révolte des forces productives étouffant dans les rapports capitalistes du mode de production, et aussi le rapport destructeur que ce mode de production entretient avec la nature, minent toute la société humaine depuis longtemps.

Les conséquences de la pandémie sont encore loin de leur plein développement. Si celle-ci semble régresser en Chine et en Europe, sans avoir disparu, elle reste très active aux États-Unis, et continue de s’étendre en Amérique latine. Elle a déjà causé plus de 356 000 morts officiellement recensés dans le monde au 23 mai. La division de la société en classes se lit déjà dans le décompte des contaminations et des morts. Si le virus lui-même est indifférent au statut social de ses victimes aussi bien qu’à la couleur de leur peau, les inégalités sociales agissent comme de puissants démultiplicateurs de l’épidémie parmi les couches les plus défavorisées. Aux États-Unis, le nombre des morts afro-américains est beaucoup plus élevé que leur proportion dans la population. En France, la Seine-Saint-Denis, où 27 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté, figure parmi les départements les plus touchés. En Allemagne, c’est par centaines que des travailleurs émigrés employés par les abattoirs, lieux qui semblent déjà propices à la contamination, logés dans des baraquements dans des conditions sanitaires désastreuses, ont été collectivement infectés. Au Brésil, où le président licencie ministre de la santé sur ministre de la santé, l’amplitude de l’inégalité sociale est manifeste.

Selon les données officielles révélées par la presse le 6 mai, à Sao Paulo, l’épicentre de l’épidémie, le risque de mourir du Covid-19 est 62 % plus élevé pour les afro-descendants que pour les blancs. Majoritaires dans cet État, ils souffrent de conditions de vie plus précaires : faible accès aux soins, emplois très exposés, logements de fortune où il est impossible de respecter les mesures sanitaires de base. (RFI, 11 mai)

Si le capitalisme protège fort mal des conséquences sanitaires de l’épidémie les travailleurs, en particulier les peu qualifiés et leurs familles, il ne les protège pas plus des conséquences de la crise économique qu’elle aggrave.

La montée du chômage

Cette crise représente une menace très grave pour la stabilité du système financier mondial… Il est très probable que cette année, l’économie mondiale connaîtra sa pire récession depuis la Grande Dépression. (FMI, 15 avril)

Le rapport de l’OIT estime à plus de 300 millions le nombre de pertes d’emplois au deuxième trimestre dans le monde. Aux États-Unis, le chômage a explosé, frappant 33 millions de travailleurs sur une population active de 156 millions. En Chine, le taux de chômage officiel est de 5,9 % (26 millions de chômeurs) mais des estimations plus réalistes évaluent entre 70 et 120 millions le nombre de travailleurs au chômage. Les États bourgeois n’ont pas pris en charge partout ni de la même manière le chômage en lieu et place des patrons. Au mieux, dans les pays d’Europe de l’ouest et du nord, il a occasionné 20 % de perte de salaire pour les travailleurs salariés déclarés. Même dans les pays impérialistes, les travailleurs salariés étrangers sans papiers et les mingongs (migrants intérieurs en Chine) ne touchent pas d’indemnité. Des dizaines de millions de travailleurs indépendants ou salariés non déclarés du secteur informel des pays dominés sont plongés dans la misère.

Selon un rapport de l’Organisation internationale du travail du 29 avril, les 2 milliards de travailleurs qui vivent ou survivent de l’économie informelle dans le monde pourraient perdre en moyenne 60 % de leurs revenus et jusqu’à plus de 80 % dans certains pays. Dans ces conditions, le Programme alimentaire mondial (ONU) prévient : « la prochaine pandémie sera la famine ». Elle touche déjà les pauvres par millions dans le sous-continent indien, en Afrique, en Amérique latine. D’un côté on meurt de faim, de l’autre les récoltes pourrissent dans les champs ou sont détruites par leurs propriétaires, faute de pouvoir être ramassées, transportées ou vendues. Nulle part les États capitalistes n’organisent les mesures d’urgence, le ramassage, l’achat des récoltes aux paysans, les réquisitions, les transports, pour assurer l’approvisionnement. Mais partout ils mobilisent la police et l’armée pour disperser les rassemblements des affamés, à coups de bâton en Inde, à coups de matraques au Chili. Aux États-Unis comme en France, les files d’attente s’allongent également devant les distributions de nourriture ou de produits de première nécessité assurées, non par l’État, mais par des militants d’associations solidaires ou caritatives.

Certes, ces chiffres sont susceptibles de se résorber, pour autant que la reprise économique soit au rendez-vous après la pandémie.

Une reprise capitaliste immédiate ?

Mais c’est justement là que le bât blesse. La crise économique se préparait avant l’épidémie. L’arrêt brutal d’une partie de la production et des échanges mondiaux a laissé des traces que les bourgeoisies ne peuvent effacer d’un coup de baguette magique. Que faire des centaines de milliers de voitures invendues ? Espérer, comme en Allemagne ou en France, qu’une prime à la casse vienne faciliter leur vente ? Mais ce sera alors hypothéquer d’autant les ventes suivantes. Il en va de même dans de nombreux secteurs où les stocks sont au maximum et ce qui n’a pas été écoulé menace de rester en plan et d’être brutalement dévalorisé. À qui vendre des avions quand toutes les compagnies aériennes ont dû cesser pratiquement toute activité pendant plusieurs mois, que les perspectives de réouverture des frontières au trafic des passagers sont encore balbutiantes et que les pertes d’exploitation sont colossales ? Et derrière les locomotives de l’automobile et de l’aéronautique, combien de wagons de sous-traitants, petits et moyens, avec des centaines de milliers d’emplois menacés ?

Inévitablement, la paupérisation de millions de travailleurs, de larges couches de la petite-bourgeoise, la faillite de nombreuses petites entreprises vont peser sur la demande de marchandises, donc la possibilité de réaliser leur valeur et faire du profit pour les entreprises qui les ont produites. Dans ces conditions, la reprise de la production ne peut qu’être incertaine et chaotique, en tous cas loin d’un rebond rapide et puissant. Ainsi, en Chine le premier ministre refuse pour la première fois d’annoncer des objectifs chiffrés de croissance.

Nous sommes confrontés à des risques sans précédent dans notre développement et nous le resterons dans les prochaines années. (Li Keqiang, Discours à l’Assemblée nationale populaire, 22 mai)

Alors que le FMI ne prévoit qu’une croissance mondiale de 1,2 % pour 2020, en chute libre au regard des années précédentes, la Commission européenne prévoit pour 2020 une chute du PIB de la zone euro de 7,7 %. Mais c’est une moyenne qui recouvre de profondes disparités entre une baisse pour l’Allemagne de 6,5 % et des pays comme la Grèce ou l’Italie qui approcheraient des –10 %. La crise économique va rebattre les cartes, renforçant les plus solides au détriment des plus faibles, qu’il s’agisse d’entreprises capitalistes, de groupes ou de pays.

La création monétaire pour tenter de sauver le capital

Le nombre des morts, de pauvres ou d’affamés n’est pas ce qui préoccupe en premier lieu les capitalistes et leurs États. Ce qui compte avant tout pour chaque bourgeoisie, c’est, malgré toutes les incertitudes et les difficultés, de sauvegarder ses plus grands groupes, afin de préserver sa place, aussi bien sur son marché intérieur que sur la scène internationale. Tous les gouvernements ont le même objectif. Mais tous n’ont pas les mêmes moyens : si les États-Unis et l’Allemagne peuvent dès la fin mars mettre respectivement 4 000 milliards de dollars et 1 100 milliards d’euros sur la table, essentiellement pour assurer la protection et le soutien à leurs entreprises, si la Chine s’engager à hauteur de 1 000 milliards d’euros, tel n’est pas le cas de la Grèce ou de l’Italie, par exemple, qui n’a prévu qu’un modeste plan de 55 milliards d’euros, et encore moins celui des pays dominés ou semi-dominés par l’impérialisme en Afrique, au Proche-Orient, en Asie centrale, en Europe de l’est ou en Amérique latine. Au contraire, ce qui se profile pour ces pays, avec la chute des cours des matières premières qui constituent souvent leurs seuls revenus à l’exportation et une instabilité financière grandissante, c’est à la fois une plus grande misère pour la majorité de leur population et une plus grande dépendance vis-à-vis des principales puissances impérialistes (États-Unis, Chine, Allemagne…), à l’affût de tout affaiblissement pour y conquérir ou reconquérir des positions.

En Amérique du Nord, dans l’Union européenne, en Grande-Bretagne, tous les garde-fous, toutes les règles dictées par les prix Nobel de l’économie et sanctifiées par les constitutions ou les traités européens, ont disparu du jour au lendemain. « L’indépendance de la banque centrale » vis-à-vis des États, « la règle d’or » de limitation du déficit budgétaires, les statuts interdisant aux banques centrales de financer les États s’évanouissent devant l’impérieuse et urgente nécessité de sauver le capital. En fait, la nouvelle crise ne fait qu’accentuer deux tendances déjà à l’œuvre depuis des années : la montée de la dette, la politique permissive des banques centrales (taux directeurs faibles, rachat de titres de dette publique ou privée…).

Les banques centrales, plus encore qu’en 2008-2009, financent indirectement les subventions précipitamment engagées par les États bourgeois pour voler au secours de leurs entreprises, et pas seulement cette fois-ci celles de la banque et de l’automobile. Le déficit budgétaire américain devrait atteindre 18 % du PIB cette année alors qu’il n’était « que » de 9,8 % en 2008. De fin février à fin avril, la Réserve fédérale américaine a ainsi émis quelques 2 413 milliards de dollars, augmentant son bilan de près de 60 % et le portant à 30 % du PIB des États-Unis. De son côté, la BCE a renforcé son dispositif déjà fixé à 750 milliards d’euros par une annonce de 120 milliards supplémentaires au titre du programme de l’assouplissement quantitatif. Le bilan de la BCE dépasse maintenant les 45 % de PIB de la zone euro.

L’accumulation capitaliste est guidée par le taux de profit, pas le crédit facile

Cette débauche de création monétaire ex nihilo semble soudain devenue d’une facilité déconcertante et n’entrainer que des conséquences bénéfiques. Mais ce miracle est illusoire.

Certes, les rebouteux keynésiens expliquent depuis un siècle que l’intervention des États (baisse des taux directeurs de la banque centrale et déficit budgétaire de l’État) en cas de faiblesse de « la demande » (investissement + consommation) ne fait courir aucun risque au capitalisme. La croissance obtenue par leur panacée permettrait de rembourser avec facilité la dette publique. En fait, si la rentabilité du capital est insuffisante, aucune « politique économique » ne peut relancer artificiellement l’accumulation du capital. L’injection de monnaie conduit soit à l’inflation (la hausse généralisée et prolongée des prix), soit à la hausse de certains prix (sur des marchés spéculatifs : actions, immobilier, matières premières, devises, produits financiers dérivés…). C’est ce qui explique le rebond des principaux marchés d’action alors que les PIB plongent.

Les marchés financiers font preuve d’une étrange résilience. L’indice S&P 500 a retrouvé son niveau d’il y a un an… Le Dow Jones est supérieur de 20 % à ce qu’il était après l’élection de Trump. (Le Monde, 5 mai)

Effrayés il y a quelques jours à l’idée que le déconfinement ne tourne à la déconfiture, les opérateurs sont aujourd’hui rassurés. À la clôture, le Cac 40 gagne encore 1,76 %. (Les Échos, 28 mai)

Vu les limites probables, à cause du chômage grandissant, des hausses de salaires, il est probable que la gigantesque création monétaire actuelle ne débouchera pas sur l’inflation galopante, mais sur le renforcement des bulles spéculatives et une instabilité violente des mouvements de capitaux à l’encontre des pays les plus faibles.

Le tournant de la Fed, de la BCE et d’autres grandes banques centrales importantes ont donné aux groupes endettés et aux gouvernements un sursis. Néanmoins, ils demeurent vulnérables à une détérioration des marchés, comme la chute brutale des prix des matières premières ou une panique des investisseurs qui les ferait fuir vers des placements sûrs… Dans ce scénario, des économies fragiles comme la Turquie et l’Argentine qui ont vu leur monnaie se stabiliser pourraient retomber dans la crise et d’autres crises apparaître dans des pays qui cherchent le soutien de la Chine ou de puissances régionales. (The Economist Intelligence Unit, Top five risks to the global economy in 2020, 17 mai)

La montée des tensions au sein de l’Union européenne

Le gouvernement britannique annonce qu’il n’acceptera plus les normes de l’UE et traitera les travailleurs et étudiants venus du continent comme des étrangers ordinaires. La Cour constitutionnelle allemande a mis en cause le 5 mai la politique de la BCE, ce qui reflète le refus de la bourgeoisie qui profite le plus de l’Union européenne d’aider les États les plus faibles.

Tant que la BCE garantit les obligations d’États de la zone euro en les rachetant si nécessaire aux banques qui les ont souscrites, la question des taux d’intérêt de ces emprunts ne se pose guère. En revanche, si ces États font appel seuls, pour se financer, aux capitaux privés, la musique est différente. Le capital s’investit toujours en fonction du rendement attendu sur les prêts qu’il consent, qui doit être d’autant plus élevé que le risque est jugé important par le créancier. En cas de risque accru de non remboursement par l’emprunteur, les obligations qu’il a émises deviennent difficiles à revendre à d’autres banques, aux compagnies d’assurances, aux fonds de pension, etc. Le taux d’intérêt auquel les banques prêtent dépend de la solvabilité de l’entreprise ou de l’État qui emprunte. Ainsi, l’État italien souffre-t-il déjà de d’un « différentiel de taux » par rapport à l’Allemagne.

C’est précisément pour éviter ce handicap que les bourgeoisies européennes les plus faibles ont mené l’offensive pour obtenir que la zone euro souscrive à son niveau un emprunt européen. Déjà mal en point avant l’épidémie, l’Union européenne est tirée à hue et à dia par les forces centrifuges que la crise précipite.

Conscient des risques d’éclatement, le gouvernement allemand a fini par reprendre le projet français de la mutualisation de la dette, qu’il repoussait depuis 2008. Montrant qui dirige réellement l’UE, le tandem impérialiste franco-allemand propose le 18 mai un emprunt par l’UE de 500 milliards d’euros. Cet emprunt, destiné en particulier à venir au secours des secteurs les plus sinistrés que sont l’automobile, l’aéronautique et le tourisme, aurait été distribué sous forme de subventions et remboursé ensuite par chaque Etat sans rapport automatique avec les sommes qu’il aura perçues. Ce qui revenait à demander à tous de payer pour certains. L’Allemagne et la France, avec Airbus et l’ensemble de leurs constructeurs automobiles, en auraient sans doute tiré profit…

La Commission européenne, qui est censé faire les propositions, vient de reformuler le projet Macron-Merkel en le transformant en un plan de 750 milliards d’euros mêlant 500 milliards de subventions et 250 milliards de prêts. Cette version est plus nettement favorable aux bourgeoisies les plus affaiblies puisque l’Espagne, l’Italie et la Pologne en seraient les principaux bénéficiaires, la France arrivant cependant en quatrième position. Le financement des 500 milliards proviendrait, non d’un remboursement des États, mais de nouvelles taxes européennes dont une partie au moins, comme une taxe sur les entreprises polluantes à l’étranger, ne serait qu’une forme de protectionnisme déguisé. Reste que les marchandages entre les bourgeoisies européennes vont se poursuivre, sans garantie d’aboutir car l’adoption nécessite l’approbation unanime des 27 États membres.

Le renforcement des tensions inter-impérialistes dans le monde

L’épidémie de Coronavirus précipite les tendances déjà à l’œuvre dans les rapports mondiaux avant son apparition. Le ministre français des affaires étrangères Le Drian est d’ordinaire coutumier de la langue de bois. C’est autant nécessaire à ses fonctions pour couvrir les intérêts de son impérialisme que conforme à sa nature d’ancien cacique de la social-démocratie rallié sans se faire violence à Macron. Mais il laisse parfois percer son inquiétude sans fard.

Ma crainte, c’est que le monde d’après ressemble furieusement au monde d’avant, mais en pire… Il me semble que nous assistons à une amplification des fractures qui minent l’ordre international depuis des années. La pandémie est la continuation, par d’autres moyens, de la lutte entre puissances. (Le Monde, 20 avril)

Les tensions entre l’impérialisme américain et l’impérialisme chinois se multiplient. Le gouvernement américain a accusé la Chine d’être responsable de la pandémie, le secrétaire d’État Pompeo affirmant détenir « des preuves immenses » de l’implication d’un laboratoire de virologie de Wuhan, sans en fournir aucune. L’encre de l’accord instaurant la trêve dans la guerre des taxes sur les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Chine était à peine sèche que déjà Trump a évoqué la relance de nouvelles taxes sur les importations en provenance de Chine, parlant de milliers de milliards de dollars que la Chine devrait verser en réparation des dégâts. Après l’interdiction au nom de la sécurité nationale de l’achat d’équipements électriques « conçus, développés, fabriqués ou fournis » par des entités placées sous le contrôle « d’adversaires étrangers », imposant ainsi l’éviction sur tout le territoire fédéral de l’équipementier chinois Huawei, après l’interdiction d’installer les produits Google sur les smartphones fabriqués par Huawei pour en gêner les exportations, de nouvelles mesures viennent d’être prises pour tenter d’asphyxier l’industrie électronique chinoise en lui interdisant l’accès aux puces électroniques de dernière génération, plus petites et plus rapides, qui sont produites par des entreprises américaines et surtout par l’entreprise taiwanaise TSMC. Dans le même temps, Trump presse Intel de rapatrier sa production de Chine aux États-Unis.

Républicains comme démocrates font cause commune dans le renforcement de ce dispositif antichinois. C’est à l’unanimité que le Congrès vient d’adopter une loi pour soutenir Taiwan contre la Chine. L’impérialisme chinois ne reste pas les deux pieds dans le même sabot. Il a tenté, et réussi parfois, de profiter de ses capacités de production de masques et tests de détection pour valoriser l’aide apportée à différents pays que les autres impérialismes, empêtrés dans leurs propres difficultés, ne pouvaient seconder, comme en Serbie, mais aussi en Italie. Face à l’agressivité américaine, l’impérialisme chinois verse lui aussi dans un nationalisme guerrier sur le plan intérieur, qui répond même au nom évocateur de « loups combattants ». À l’extérieur la Chine poursuit la même tactique : alors que les États-Unis, en se débattant, bousculent tous les accords antérieurs et viennent par exemple de cesser de financer l’OMS, la Chine se doit d’apparaitre comme le défenseur de relations internationales apaisées. Mais, dans le même temps, elle muscle l’ensemble de son dispositif militaire en mer de Chine. Et, parallèlement, elle renforce son dispositif pour faire taire la contestation à Hongkong. L’impérialisme américain, qui se soucie fort peu de la démocratie en général, l’utilise comme un prétexte supplémentaire dans ses attaques contre la Chine.

En marge de cet affrontement économique majeur entre les deux impérialismes les plus puissants, l’impérialisme russe en profite pour chercher à étendre son influence en Méditerranée, après les positions prises en Syrie, en intervenant militairement en Libye sous la couverture de mercenaires. Il se heurte à la puissance régionale turque qui opère elle aussi sous couvert de milices. Erdogan, qui a vu ses ambitions rognées en Syrie par l’impérialisme russe, a en effet d’autant plus besoin d’un succès militaire à l’extérieur que la crise économique couve à l’intérieur.

L’internationalisme prolétarien contre la montée du chauvinisme

Le capitalisme tend à internationaliser les forces productives, mais la survivance des États nationaux, dont il est inséparable, entre en contradiction avec cette tendance. La plupart des dirigeants des vieux États impérialistes affirment leur volonté de relocaliser une part de la production devant la rupture des chaines d’approvisionnement occasionnée par la pandémie. Ils font mine de découvrir que, par exemple, l’industrie pharmaceutique produit aujourd’hui au plan mondial 80 % des principes actifs en Inde et en Chine. Les gouvernements y sont poussés par les économistes mercantilistes et étatistes (dits « keynésiens »), les mouvements écologistes (au nom des « circuits courts ») et les partis bourgeois xénophobes (au nom du mythe de « la nation »). Les bureaucraties syndicales et les partis « réformistes », financés par les États bourgeois nationaux, se rallient généralement au chauvinisme, ce qui divise la classe ouvrière de chaque pays et entre pays.

Le stalinisme défend le mot d’ordre de « libération nationale »… Cette politique semble faite exprès pour détourner l’attention des travailleurs des problèmes fondamentaux, pour nuire à la lutte contre le capitalisme et pour les inciter à chercher l’ennemi principal hors des frontières. (Trotsky, 14 septembre 1932)

En réalité, les mouvements de délocalisations et de relocalisations résultent surtout des décisions des groupes capitalistes d’envergure internationale. Les manageurs à leur tête obéissent d’abord à des questions de coûts intégrant l’ensemble des paramètres, production, transports, etc. C’est le profit qui commande et non des choix idéologiques. C’est ce qui amène d’ailleurs en permanence la recherche de nouveaux lieux de production aux conditions les plus avantageuses. Cela vaut pour autant qu’il n’existe aucun obstacle, ou le moins possible, à la circulation des marchandises et des capitaux.

En période de croissance, les puissances impérialistes hégémoniques (Grande-Bretagne dans le capitalisme ascendant, États-Unis dans le capitalisme en déclin) et les petits États impérialistes (comme les Pays-Bas, la Suède, etc.) optent pour la libre circulation et contiennent les tendances protectionnistes. Mais, en période de ralentissement de la croissance, les affrontements inter-impérialistes peuvent prendre la forme de barrières protectionnistes, comme le montrent les entraves au commerce entre la Chine et les États-Unis. La nouvelle crise économique va précipiter cette tendance. La relocalisation ne pourra se faire sans taxes aux importations, normes, interdictions de rachat d’entreprises nationales, à l’échelle d’un État ou d’une zone de plusieurs États comme l’UE. Mais c’est un remède pire que le mal qui ne peut qu’accélérer la contraction du marché mondial, de la production totale et donc aggraver les affrontements entre les principaux impérialismes comme les attaques de chaque bourgeoisie contre son prolétariat.

Le prolétariat en effet, en l’absence d’une orientation révolutionnaire, sera la victime toute désignée des bouleversements que la crise commence à occasionner. Les restrictions aux libertés démocratiques, la détérioration de l’environnement de toute l’humanité, les pertes d’emplois, la paupérisation, le durcissement des conditions de travail, la surexploitation des travailleurs étrangers, la fermeture des frontières aux réfugiés… sont inscrits dans la logique du capitalisme aux abois. Loin de se laisser berner par les sirènes du nationalisme qui visent à l’enchainer à la défense de sa bourgeoisie, le prolétariat doit défendre les perspectives de la révolution socialiste, de l’internationalisme et du socialisme mondial, seules réponses raisonnables contre la barbarie capitaliste.

28 mai 2020