Le déclin du mouvement des « gilets jaunes » confrontés à l’État policier

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Une présidence dans la continuité de la république bourgeoise

Macron n’était pas le candidat préféré de la bourgeoisie, mais il avait misé en 2017 sur l’usure au pouvoir du PS, asséchant par ses trahisons son réservoir de voix parmi les travailleurs salariés, et sur l’incapacité du vieux parti gaulliste, LR, à se distinguer du parti fascisant FN-RN et à incarner la modernité aux yeux de l’encadrement et des professions libérales. Propulsé par quelques grands capitalistes, son parti « progressiste » LREM s’alliait au petit parti bourgeois résolument pro-UE MoDem et débauchait dans les appareils politiques du PS, d’EELV et de LR. Grâce à la stupidité et la vénalité avérée du candidat de LR Fillon au premier tour et avec l’aide au second tour de la plupart des syndicats (CGT, CFDT, UNSA…) et des partis « réformistes » (PS, PCF), il a réussi son coup.

La classe au pouvoir n’ayant pas changé, la place de la bourgeoisie française dans le capitalisme européen et mondial non plus, le gouvernement Macron-Philippe n’a pas suivi une politique très différente de celle des Chirac, Sarkozy ou Hollande. Il l’a plutôt poursuivie avec plus de détermination et de cynisme, en s’appuyant sur le chômage de masse et sur les défaites antérieures de la classe ouvrière. Comme ses prédécesseurs, le gouvernement Macron-Philippe a mis en cause les travailleurs migrants (pas les étrangers riches) et poursuivi les interventions militaires au Proche-Orient et en Afrique sub-saharienne. De même, il a associé, au nom du « dialogue social », les chefs syndicaux à l’élaboration de ses contre-réformes : ordonnances sur le travail, loi sur le transport ferroviaire…

Pendant un an, il a volé de succès en succès au compte de la classe capitaliste : allègement des impôts et des cotisations sociales encore acquittés par la bourgeoisie, accroissement de la flexibilité des emplois et des salaires, démantèlement du bastion social et syndical de la SNCF, etc. Le président prétendait même rénover l’Union européenne au détriment de la bourgeoisie allemande en contraignant Merkel. D’où son arrogance et son mépris affiché des chômeurs et des travailleurs peu qualifiés qui contrastent avec la filouterie habituelle, façon Hollande ou Chirac.

La déstabilisation du gouvernement Macron-Philippe fin 2018

Puis, parce que le capitalisme français continue à s’affaiblir face à ses concurrents malgré les sacrifices de la majorité des travailleurs (qu’ils soient de nationalité française ou étrangère), parce que le maintien du capitalisme mondial détruit l’environnement, parce que l’homme de main du président se croyait tout permis, la machine réactionnaire macroniste s’est enrayée : affaire Benalla révélée par Le Monde le 18 juillet, démission du ministre Hulot le 28 août, démission du ministre Collomb le 2 octobre, mouvement des « gilets jaunes » qui occupent des ronds-points et manifestent aux Champs-Élysées à partir du 17 novembre…

Pendant un an, tout est allé très vite mais soudain le doute s’est installé : et si cela ne marchait pas ? Car de résultats, point, ou si peu. La croissance est restée faible, le chômage fort. Sur la scène européenne, Angela Merkel a joué l’Arlésienne tandis que sur la scène mondiale, Trump parlait et agissait plus fort. (Le Monde, 6 décembre 2018)

Le secours des directions syndicales et des partis ouvriers bourgeois

Le mouvement des gilets jaunes, malgré une taille réduite, est parvenu à déstabiliser le pouvoir exécutif et le parlement. Il a révélé la fragilité du parti du président, dépourvu des réseaux de LR. Il était inattendu, incontrôlé par les partis « réformistes » et les bureaucraties syndicales, il s’en prenait frontalement à Macron. Composé majoritairement de chômeurs, de retraités et de salariés de petites entreprises, dont de nombreuses femmes, il attirait la sympathie de la grande majorité de la population exaspérée par le style de Macron, le chômage de masse, la difficulté à se loger dans les grandes villes, la dégradation des services sociaux dans les petites villes et l’injustice fiscale.

Les 10 % les plus pauvres connaissent une baisse ou une stagnation de leurs revenus depuis quinze ans et les plus riches continuent à voir leurs revenus augmenter. (Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, Alternatives économiques, mars 2019)

Après avoir consulté tous les partis parlementaires (PS, Générations, LFI et PCF s’y sont rendus) et les « partenaires sociaux » (dont les dirigeants de la CGT, de la CFDT, de FO…) et annulé la hausse de la TICPE, le gouvernement a contre-attaqué pour canaliser le mécontentement à travers une prétendue consultation populaire (le « grand débat ») pour terroriser les « gilets jaunes » par l’intensification de la répression étatique (sur le terrain, par la loi et les tribunaux), pour les isoler avec les images d’affrontement et de destructions, voire l’accusation d’antisémitisme.

Pour ouvrir le « grand débat national », comme Sarkozy au moment de la crise capitaliste mondiale, le président n’a pas hésité à dénoncer le libéralisme et la finance, pour mieux protéger le capitalisme.

Le capitalisme ultralibéral et financier, trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques-uns, va vers sa fin. (Emmanuel Macron, Voeux aux Français, 31 décembre 2018)

Macron a pu de nouveau sortir en public et infliger ses monologues à des auditoires choisis. La complaisance des bureaucraties syndicales qui ont continué à négocier les attaques suivantes du gouvernement (fonction publique, retraites…), la complicité des partis réformistes qui ont organisé le « grand débat » (par les municipalités qu’ils détiennent) ont permis au gouvernement de reprendre la main. Il a aussi misé sur les faiblesses du mouvement des « gilets jaunes » qui était plus déterminé par les petits patrons que par les ouvriers : peu de revendications sociales, difficulté à s’organiser, obstination dans des actions impuissantes, utilisation des symboles de la classe dominante comme le drapeau tricolore et La Marseillaise, dégradation du mobilier urbain et des radars routiers, agressions de journalistes…

Un déchaînement de violence étatique

Il faut maintenant dire que lorsqu’on va dans des manifestations violentes on est complice du pire. (Emmanuel Macron, Débat avec des élus, 6 février 2019)

L’État a réprimé, à une échelle inédite depuis mai-juin 1968, ceux qui osent se révolter contre la précarité, la misère et l’inégalité. Le gouvernement Macron-Philippe-Castaner-Belloubet a fait adopter une nouvelle loi pour limiter le droit de manifester.

Soumettre les participants et les participantes à une manifestation à une fouille systématique, confier aux préfets le pouvoir d’interdire à une personne de manifester, y compris sans qu’elle ait connaissance de l’interdiction prononcée et donc sans recours effectif possible, faire d’un visage en partie couvert un délit, voici l’esprit et la lettre de mesures qui sont autant d’empêchements à l’exercice d’un droit essentiel en démocratie : celui de manifester… (Ligue des droits de l’homme, Communiqué, 7 mars 2019)

Il a fait arrêter en masse et a donné des consignes « de fermeté » aux tribunaux correctionnels (pas envers les fraudeurs du fisc, pour les « gilets jaunes »).

Quelque 2 000 personnes ont été condamnées parmi les plus de 8 700 placés en garde à vue depuis le début du mouvement de contestation sociale des Gilets jaunes le 17 novembre. 390 mandats de dépôt prononcés, c’est-à-dire de gens qui sont allés en prison ou qui y sont. Près de 1 800 personnes interpellées lors des manifestations qui se tiennent tous les samedis depuis plus de quatre mois en France, doivent encore être jugées. (Nicole Belloubet, BFMTV, 24 mars 2019)

Comme les partis bourgeois (LREM, LR, DlF, RN…), les partis sociaux-impérialistes (PS, PCF, LFI…) ont tous dans leur programme le renforcement des corps répressifs de l’État. Les immigrants savent à quoi ils servent. Les lycéens qui ont essayé en décembre de profiter du mouvement des « gilets jaunes » pour lutter contre la sélection ont pu aussi mesurer à quoi mène cette belle unanimité.

Les policiers et les gendarmes emploient contre eux depuis des mois des canons à eau, des blindés de la gendarmerie (pour la première fois en ville), des matraques, des grenades explosives et des lanceurs de balles de défense (LBD, dont l’usage a été approuvé par le Conseil d’État). Le journaliste David Dufresne dénombrait, au 17 mars 2019, 1 décès et 371 personnes blessées par les forces de l’ordre : 217 blessées à la tête, 23 éborgnées et 5 ayant eu une main arrachée en raison de l’emploi par les forces de l’ordre de LBD, de grenades de désencerclement et de grenades lacrymogènes contenant de l’explosif. Parmi les victimes, figurent nombre de passants et de journalistes.

Le samedi 23 mars, le gouvernement a même mobilisé pour la première fois l’armée.

Les soldats sont soumis au même cadre légal que les forces de sécurité intérieure et pourront aller jusqu’à l’ouverture du feu si leur vie est menacée ou celle des personnes qu’ils défendent. (général Bruno Leray, France info, 22 mars 2019)

La double impuissance anarchiste et réformiste

Chaque samedi, les « gilets jaunes » qui s’obstinent soit bloquent des ronds-points au détriment des consommateurs populaires, soit s’en prennent aux lieux apparents de la consommation de luxe dans les grandes villes, ce qui attire irrésistiblement les pillards, des groupes fascistes et une frange anarchiste (Black Bloc, Comité invisible…). En réalité, même de ce point de vue, s’en prendre au restaurant Fouquet’s de Paris est dérisoire : les multiples domiciles des grands capitalistes dispersés entre plusieurs pays, leurs yachts et leurs avions privés restent hors de portée.

On reconnaît les gens importants à leurs habitudes aériennes : aux luxueuses premières classes des compagnies classiques ils préfèrent l’exclusivité des jets privés, qui détruisent l’environnement encore plus rapidement. (The Economist, 9 mars 2019)

Surtout, le mouvement, à cause de la prédominance des déclassés, des travailleurs indépendants et des petits capitalistes, se révèle incapable d’agir sur les lieux de production des marchandises ou des services publics.

Priscillia Ludosky qui a lancé la pétition contre la hausse des carburants qui a recueilli un million de signatures est une microentrepreneuse. La tentative de la chômeuse Ingrid Lavavasseur pour constituer, avec l’aide de l’affairiste Tapie, un parti politique à partir des « gilets jaunes » a fait long feu. Le cadre commercial Benjamin Cauchy figure sur la liste DlF des élections européennes du nationaliste réactionnaire Dupont-Aignan.

Les efforts de LFI et du NPA, avec l’aide du PCF et de LO, pour structurer les « gilets jaunes » dans une optique mouvementiste (l’important, c’est de lutter, peu importe le programme) et de les rallier aux bureaucraties syndicales n’ont eu qu’un succès modeste.

Ce qui reste du mouvement suit toujours, au travers des réseaux sociaux, les consignes de chefs incontrôlés (le routier Éric Drouet, salarié d’une petite entreprise) et même complotistes (le chômeur Maxime Nicolle qui a répandu, entre autres, que l’attentat islamiste de Strasbourg était un coup de Macron ou que les Roms enlèvent des enfants).

Face à la marche à l’État policier, les partis ouvriers-bourgeois et leurs adjoints centristes supplient le président et son gouvernement de « dialoguer » et de mieux traiter « les contre-pouvoirs ».

La pénalisation du mouvement social, écologiste et syndical, le mépris au regard des contre-pouvoirs, est une façon d’empêcher tout dialogue, toute issue positive aux crises de notre époque… Face aux destructions de bâtiments ou autres actes de violence, le gouvernement ne doit pas jouer aux pompiers pyromanes mais faire preuve de responsabilité. Il est temps de penser les conditions de la désescalade… La baisse des tensions que nous souhaitons suppose également que les pouvoirs publics répondent concrètement aux aspirations qui s’expriment largement dans le pays. (Ensemble, Générations, LFI, NPA, PCF, PCOF, POI, POID… Déclaration unitaire, 22 mars 2019)

Ces pitoyables pacifistes se gardent bien de réclamer la fin de la répression policière et judiciaire, de revendiquer la dissolution des corps de répression et encore moins d’organiser l’autodéfense. Avec une telle opposition, le gouvernement, quoiqu’affaibli, peut matraquer et reprendre son offensive contre la classe ouvrière.

Les routiniers du parlement, qui croient bien connaître le peuple, aiment à répéter : « il ne faut pas effrayer les classes moyennes avec la révolution, car elles n’aiment pas les extrêmes ». Sous cette forme générale, cette affirmation est absolument fausse. Naturellement, le petit propriétaire tient à l’ordre tant que ses affaires vont bien et aussi longtemps qu’il espère qu’elles iront encore mieux le lendemain. Mais quand cet espoir est perdu, il se met facilement en rage, prêt à se livrer aux moyens les plus extrêmes… Pour gagner la petite bourgeoisie, le prolétariat doit conquérir sa confiance. Il faut pour cela qu’il ait lui-même confiance en sa propre force. Il lui faut un programme d’action clair et une détermination à lutter pour le pouvoir par tous les moyens. (Léon Trotsky, Où va la France ?, octobre 1934)

1 avril 2019