États-Unis : les élections de novembre

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Les États-Unis sont le produit d’une révolution qui préfigurait la révolution française mais qui, contrairement à cette dernière, n’a jamais échappé au contrôle des classes dominantes.

Leur constitution a été modifiée par de multiples amendements au fil des besoins de la bourgeoisie et des pressions populaires. Comme celles des autres États bourgeois, elle débute par l’affirmation de grands principes que des dispositions plus obscures empêchent de réaliser. Ainsi, elle a permis longtemps l’esclavage. Le président est une sorte de monarque républicain qui peut être élu avec moins de voix que ses rivaux (ce fut le cas de Trump en 2016).

Les deux organes parlementaires du Congrès (la Chambre des représentants qui reflète la taille de la population de l’État, le Sénat avec deux sénateurs pour chaque État) sont conçus pour ne pas refléter un mouvement des masses (le renouvellement du Sénat se fait par tiers tous les deux ans) et se paralyser mutuellement.

Trump consolide son assise

Les élections de mi-mandat pour renouveler le Sénat et la Chambre des représentants ont eu lieu deux ans après la victoire de Trump à l’élection présidentielle. Elles ont pris la tournure d’un référendum pro ou anti Trump, ce que le président républicain a souhaité. Dans le cadre du système politique américain, les partis jumeaux de la bourgeoisie se sont affrontés le 6 novembre 2018 pour le contrôle des deux chambres. La participation, bien que traditionnellement faible, a bondi cette année de près de 14 % avec près d’un électeur sur deux se déplaçant. Pour les élections des représentants, qui seules concernaient tout le territoire, le Parti démocrate a eu 53,4 % des votes (+5,4 %) et le Parti républicain 44,9 % (-4,2 %). Il y a donc bien eu un certain succès du PD même s’il ne se retrouve pas dans le nombre d’élus, compte tenu du système politique américain.

Alors que la presse nationale, essentiellement pro-démocrate et anti-Trump annonçait à longueur d’éditoriaux rageurs une déroute pour le président sortant, il n’en n’est rien. Au contraire, il confirme son emprise, comme le relève un des rares journaux à avoir soutenu le PR.

Le président Trump n’avait pas tant besoin de gagner les élections à mi-mandat de mardi que d’éviter le désastre. Et, dans les grandes lignes, c’est ce qui s’est passé. (Wall Street Journal, 7 novembre)

En outre, le président assoit aussi son pouvoir sur le Parti républicain. En effet, dès les primaires, l’opposition au sein du Parti républicain a été laminée à tous les niveaux par la mobilisation de ses partisans. Ces victoires des candidats de l’aile droite du Parti républicain ont permis d’assurer une autorité politique plus importante ainsi qu’une base parlementaire plus solide. Ses anciens adversaires à la primaire de 2016 ont tous capitulé durant ce processus électoral comme par exemple Ted Cruz au Texas. Le New York Times, journal prodémocrate, résume ceci à la une de son édition postélectorale : « C’est maintenant le Parti républicain de Trump » (7 novembre).

La victoire à la Pyrrhus du Parti démocrate

De l’autre côté, en apparence le Parti démocrate sort vainqueur en remportant la majorité à la Chambre des représentants. Il gagne 26 sièges pour obtenir une majorité de 219 sièges contre 193. Mais il a reculé au Sénat de 3 sièges alors que le Parti républicain renforce dans le même temps sa majorité. En outre, la majorité des démocrates est relativement courte à la chambre basse. De plus, le parti est sans « leadership » assuré et est plus divisé que jamais entre l’appareil lié au grand capital incarné par la clique Clinton-Obama-Pelosi et l’aile gauche incarnée par Sanders et les DSA (Démocrates socialistes d’Amérique) qui connaissent une croissance numérique notable (en même temps que l’audience de la revue Jacobin grandit). La dégénérescence du mouvement ouvrier est telle aux États-Unis que la principale organisation issue du stalinisme (CPUS) vote pour le Parti démocrate et que la principale organisation issue de la sociale-démocratie (DSA) en fait carrément partie.

Leur rôle est de contenir les luttes sociales dans le cadre de l’État bourgeois, de les dévier vers le pacifisme et les élections et, accessoirement, d’amener au Parti démocrate les voix des Noirs, des Latinos, des travailleurs, des étudiants… Pour cela, l’aile gauche reprend des revendications comme l’extension de la couverture sociale, la création d’un salaire minimum, l’augmentation des salaires des enseignants, etc., toutes choses que les représentants de l’aile gauche (Rashida Tlaib, Alexandria Ocasio-Cortez…) peuvent oublier une fois élus, sans parler de l’état-major du parti.

Le Parti démocrate sort des élections de mi-mandat beaucoup moins homogène que le Parti républicain, confirmant sa crise qui a éclaté au grand jour en 2016. En outre, ses parlementaires, dont Nancy Pelosi, souhaitent cohabiter avec le président Trump, tant il est vrai que les différences entre les deux partis sont secondaires. Cela est confirmé par une ancienne conseillère de Bush, pour qui la nouvelle majorité à la Chambre des représentants « est une éclaircie pour le président, puisqu’il pourra concevoir des solutions bipartisanes sur le coût des médicaments sur les ordonnances et sur les infrastructures » (New York Times, 7 novembre).

Trump pour renforcer l’État

Mais il n’est pas dit que Trump, dont l’intention semble de balayer ce vieux système de cohabitation, ne décide pas d’accentuer son avantage, pour rallier à lui les derniers éléments « indépendants » des Républicains et préparer la répression violente des futures révoltes. Cette tactique politique de clivage permanent, basée sur une ligne xénophobe et protectionniste affirmée, lui permettrait de consolider sa base politique et lui permettrait aussi de diviser plus fortement encore le PD en vue des élections présidentielles de 2020. Il continue de tenter de diriger le mécontentement populaire contre les féministes, les journalistes et surtout les migrants, menaçant de faire tirer la troupe contre les colonnes de latino-américains qui traversent le Mexique pour gagner les États-Unis.

Trump, en plus de conserver la base électorale traditionnelle du Parti républicain, a réussi à la présidentielle d’octobre 2016 à rogner une partie de l’électorat du parti rival (les ouvriers paupérisés). Il s’en est bien sorti lors de ces élections de mi-mandat, malgré les cadeaux au grand capital, parce qu’il était porté par une phase d’expansion. Mais celle-ci semble s’achever.

La première économie du monde va atterrir en 2019. Atterrissage en douceur ou récession, nul n’ose faire de prévision sérieuse… Le déficit budgétaire va franchir la barre des 5 % du PIB, en raison notamment de la réforme fiscale non financée et de l’envolée des dépenses militaires. (Le Monde, 27 novembre)

Les élections n’ont réglé en rien les problèmes de l’impérialisme dominant.

La prépondérance écrasante de l’impérialisme américain ne lui permet pas d’échapper à la décadence du capitalisme mondial, mais au contraire l’y implique profondément, inextricablement et inéluctablement. (James Cannon, Thèses sur la révolution américaine, novembre 1946)

Le vent pourrait bientôt tourner pour Trump, d’autant que son offensive protectionniste va heurter non seulement le capitalisme chinois, mais l’économie domestique.

En décidant de la fermeture de six usines en Amérique du Nord et de la suppression de 14 000 postes, soit 15 % de ses effectifs, le PDG de General Motors, le premier constructeur automobile américain, n’y est pas allé de main morte… En imposant des tarifs douaniers sur l’aluminium et l’acier afin de protéger les producteurs nationaux, la Maison blanche a enchéri le coût d’approvisionnement pour les industries utilisatrices de ces métaux, et au premier chef, l’automobile. Pour GM, la facture s’élève à 1 milliard de dollars. (Le Monde, 28 novembre)

Contre le bipartisme bourgeois, pour un parti ouvrier

Le renouveau du mouvement noir à travers l’organisation Black Lives Matter, les grèves massives dans plusieurs États des enseignants pour les salaires et la défense de l’école publique, la grève de 8 000 travailleurs des hôtels Marriott contre la faiblesse de leurs salaires, celle de près de 20 000 salariés de Google contre les harcèlements sexuels… montrent que la classe ouvrière peut jouer un rôle.

Il lui faut une expression politique, indépendante des clergés et des deux ailes politiques de la classe capitaliste, un parti ouvrier révolutionnaire. Par conséquent, il faut arracher les travailleurs et les jeunes qui aspirent confusément au socialisme à l’influence des agents du Parti démocrate (Sanders et DSA). Sa construction est liée au combat pour la démocratie et la lutte des classes dans les centrales syndicales (AFL-CIO, CtW), pour qu’ils cessent de soutenir financièrement et politiquement les deux partis bourgeois, pour qu’ils avancent vers un parti ouvrier, se réclamant du communisme et de l’internationalisme prolétarien.

26 novembre 2018