Allemagne : crise dans les partis de la Grande coalition, montée de courants fascistes

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Défaite électorale

Les principaux partis de la bourgeoisie allemande sont en déclin. En Bavière et en Hesse, lors des dernières élections pour désigner les représentants dans les parlements régionaux, l’Union chrétienne démocrate d’Allemagne (CDU) et son alliée l’Union chrétienne sociale (CSU) perdent plus de 10 points par rapport au scrutin précédent. Étrillées d’une part par Die Grünen (les Verts) qui gagnent 20 sièges en Bavière et 15 en Hesse et d’autre part par Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne) qui rafle 22 places en Bavière et entre, en Hesse, dans le seul parlement où elle ne siégeait pas encore.

Le SPD (parti social-démocrate) paie sa participation à la Grande coalition qui gère les intérêts du capital allemand. Son électorat traditionnel se détourne de lui, il recule de 10 points dans les deux régions, passe derrière les Grünen, et même derrière l’AfD en Bavière où il perd la moitié de ses sièges.

Merkel contrainte d’annoncer son retrait

Ces résultats confirment et amplifient la crise qui a couvé tout au long de l’année dans la CDU où la chancelière Angela Merkel était contestée par une partie de la direction de son propre parti et où les tensions avec sa jumelle CSU n’ont pas cessé. Ainsi, le ministre de l’Intérieur, Seehofer (CSU), critiquait ouvertement la politique de son gouvernement à l’égard des réfugiés, a promu secrétaire d’État (avant de devoir faire machine arrière) le pro-nazi Maaßen qui dirigeait déjà les services secrets. Le groupe parlementaire CDU-CSU au Bundestag s’est opposé publiquement au candidat (Volker Kauder) soutenu par Merkel pour le présider. Tandis que l’impopularité du gouvernement de coalition affaiblit les principaux partis qui le composent, Merkel, à la tête de la CDU et de l’exécutif, a endossé la responsabilité des résultats en Bavière et en Hesse. Elle a annoncé le 29 octobre qu’elle renonçait à se présenter à la présidence de la CDU au prochain congrès de décembre et quitterait définitivement son poste de chancelière à la fin de son mandat. C’est le prix que son parti réclamait pour tenter de se refaire une santé avant les élections européennes et celles de quatre autres régions dont trois de la partie Est du pays où le rejet de Merkel est massif. Derrière la CDU, le capitalisme allemand escompte retrouver ses capacités politiques pour reprendre l’initiative hors de ses frontières, orienter l’Union européenne à son profit, au moment où la guerre économique déclenchée par l’administration Trump lui dicte de déjouer les entraves protectionnistes qui nuiraient à ses exportations et plus que jamais de ne pas payer pour les maillons faibles de l’UE.

Augmentation du nombre de travailleurs pauvres

Parmi les recettes des capitalistes pour assurer leur bonne santé économique, en Allemagne comme ailleurs, il y a la lutte pour baisser la valeur de la force de travail. Une décennie de « modération salariale » pour les emplois stables et la précarisation d’une fraction significative du prolétariat a dopé la compétitivité des entreprises. D’après l’Agence fédérale pour l’emploi, 7,5 millions de travailleurs cumulent pour survivre trois ou quatre petits boulots sous-payés ; pour plus d’1 million, ce sont des femmes élevant seules des enfants. La majorité des 21 millions de retraité(e)s perçoit autour de 800 € par mois. La pauvreté de masse devient systémique dans le pays le plus riche d’Europe.

Si la classe ouvrière s’est mobilisée cette année pour exiger des hausses de salaires (métallurgie, bâtiment, services publics…), les directions des syndicats ont signé des accords avec le patronat et l’État qui étalent sur deux ou trois ans les augmentations.

Les prolétaires sont dégoûtés par le SPD qui a initié les attaques les plus virulentes contre les retraites, les chômeurs, etc., sous Schröder et qui gouverne avec la CDU, garantissant aujourd’hui la survie du gouvernement Merkel. Die Linke (DL, La Gauche) ne les attire guère (10 à 12 % dans les sondages au niveau national) ; aux affaires dans des coalitions avec le SPD et les Grünen dans des régions, sa politique ne tranche pas ; elle se distingue plus par ses incessantes batailles de courants qui se ressemblent pourtant comme des jumeaux, que par sa volonté et sa capacité à mobiliser contre les attaques du gouvernement et du patronat.

Avec l’AfD, populistes et nazis paradent

La dégringolade de la CDU et du SPD, le désarroi du prolétariat qui ne parvient pas à imposer des solutions ouvrières à la pauvreté, profitent à Alternative für Deutschland. Fondée en 2013 par des bourgeois issus de la CDU, économistes, eurosceptiques, hostiles à la politique de Merkel à l’égard de la Grèce (qui assurait qu’il « n’y avait pas d’alternatives » aux plans de sauvetage accordés à Athènes), l’AfD est progressivement devenue le porte-voix des nationalistes et des identitaires. L’AfD a muté de groupuscule en parti parlementaire sur le terreau pourri du refus de l’accueil des réfugiés. Pour la première fois depuis 1945, un parti xénophobe et fascisant a fait son entrée en septembre 2017 au Bundestag (92 députés et maintenant, un groupe dans les 16 régions). Il est soutenu par le mouvement anti-islam, anti-immigrés Pediga et divers groupes fascistes. Si l’AfD diversifie son discours pour élargir sa base : défense de la « culture allemande », des « valeurs de la famille traditionnelle », sortie de l’accord de Paris sur le climat, retour au mark, dénonciation des délocalisations…, le nationalisme, la xénophobie et le racisme vertèbrent tout l’édifice. Les dirigeants de l’AfD recyclent vocabulaire, thèmes et discours d’Hitler, ils promeuvent des campagnes de menaces sur internet contre des militants de La Gauche, des maires SPD. Depuis trois ans, ils couvrent et encouragent les incendies de foyers de réfugiés, les attaques de locaux et de membres de Die Linke et du SPD. Ce parti a participé aux chasses à l’homme à Chemnitz, attisant la haine contre les étrangers qu’il qualifie d’« invasion de vermine et de parasites ».

Comment se défendre ?

Une des principales dirigeantes de DL (présidente du groupe au parlement), Wagenknecht et Lafontaine, un de ses fondateurs (ex président du SPD, ex ministre des finances de Schröder) ont créé un nouveau mouvement Aufstehen (Debout), dont ils sont les bonapartes, avec pour modèle Mélenchon et sa France insoumise (LFI). Les yeux rivés sur les urnes, ils nourrissent l’ambition de capter l’électorat perdu par le SPD et non gagné par DL. Ils entendent concurrencer l’AfD sur son terrain que l’on ne peut qualifier de propre…

L’ouverture des frontières pour tous n’est pas réaliste. La perte de contrôle, qui a eu lieu à l’automne 2015, a changé ce pays, et pas pour le mieux. Cela ne doit pas se reproduire. […] Ma position est que plus d’immigration signifie de plus en plus de concurrence pour les emplois, en particulier dans le secteur des bas salaires. Et, bien-sûr, une plus grande charge sur l’infrastructure sociale. Nous ne pouvons gérer l’intégration qu’à l’intérieur d’un certain cadre. (Sahra Wagenknecht, Rhein Neckar Zeitung, 11 juin 2018)

Aufstehen participe à la division des rangs de la classe ouvrière entre Allemands et non-Allemands quand l’unité du prolétariat est une absolue nécessité pour faire valoir sa force sociale. Ce ne sont pas les exilés qui sont responsables de la mise en concurrence de la main d’œuvre, ni de la pression à la baisse sur les salaires, mais la classe des capitalistes. Cette caste de parasites qui ne produisent rien, qui vivent grassement du travail salarié, qui trafiquent, vendent des armes, ruinent des vies et des pays, visiblement, Aufstehen n’a pas l’intention de la chasser d’Allemagne. Déclarant ne pas être un parti et ne pas avoir de programme encore défini, ce mouvement aligne quand même quelques objectifs, parmi lesquels :

Un nouvel État social dans une économie innovante. La sécurité dans la vie quotidienne : plus de personnel et un meilleur équipement pour la police, la justice et le travail social.

La classe ouvrière et la jeunesse, la population laborieuse de toutes couleurs et origines n’ont rien à attendre de cette mouture du réformisme pourvoyeur de défaites. Ils ont besoin, à chaque attaque anti-ouvrière, anti-immigrés, que toutes les organisations, partis et syndicats, qui disent parler au nom des travailleurs, réalisent un front uni de riposte et de combat, organisent la mobilisation qui fasse enfin reculer le patronat et son gouvernement. Il n’y a pas d’autre voie.

Pour unifier les rangs des prolétaires et rallier y compris les pauvres qui se font berner par les nazis de tous genres, il faut construire un parti ouvrier révolutionnaire, avancer un programme ouvrier qui rompt avec la loi du capital : À bas la grande coalition ! Augmentation générale des salaires et des pensions, diminution du temps de travail pour embaucher tous ceux qui en cherchent, construction des logements, des écoles, des crèches, des hôpitaux dont la population a besoin, gratuité des soins, baisse des prix sur les produits du quotidien, organisation de la production pour satisfaire les besoins des masses et non en fonction de ce qui génère du profit !

« Impossible » hurlent les capitalistes et leur personnel politique. « Voilà pourquoi il faut se débarrasser du mode de production capitaliste et de l’État bourgeois qui le protège » répondent les marxistes internationalistes : Expropriation des grands groupes industriels et financiers, contrôle par les comités de mobilisation ! Autodéfense contre les fascistes et tous les tenants de l’ordre capitaliste ! Ouverture des frontières ! Gouvernement ouvrier ! États-Unis socialistes d’Europe !

15 novembre 2018, correspondant