Comment la révolution prolétarienne peut-elle vaincre en Bosnie-Herzégovine et dans les Balkans ?

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Depuis le début du mois de février, de nombreux cantons à partir desquels l’impérialisme (les États-Unis et l’Union européenne) a édifié l’État bourgeois artificiel de Bosnie-Herzégovine sont le théâtre d’insurrections et de mobilisations de masse largement spontanées qui ont connu des répliques dans d’autres Etats issus de l’ex-Yougoslavie, notamment la Serbie. Ces explosions de désespoir qui n’ont cependant pas touché aux appareils d’État bourgeois, ont toutefois donné naissance à des regroupements de masse qui, sous la forme de plénum (ou Assemblées générales de villes et de quartiers) tentent, quoiqu’à tâtons, de trouver une issue politique à l’effondrement des institutions bourgeoises inviables mises en place par les Accords de Dayton, il y a vingt ans, au lendemain de la guerre civile ayant ravagé l’ex-Yougoslavie.

Que s’est-il passé début février en Bosnie, tant au sein de la Fédération croato-musulmane que dans la république serbe de Bosnie ? La violence des masses insurgées s’est d’abord manifestée à Tuzla, grande ville minière, le cœur industriel du pays, les 5 et 6 février et a culminé le 7 février à Sarajevo, la capitale de toute la Bosnie-Herzégovine, à Mostar, ville autrefois écartelée entre Croates et « Musulmans », et dans un grand nombre d’autres cités, telles Banja Luka en République serbe de Bosnie…

Partout, la colère des masses, ouvrières essentiellement, et de la jeunesse, a avancé les mêmes exigences : à Tuzla, ancienne ville industrielle du nord où a commencé l’explosion sociale, ont été dénoncées les causes de l’explosion sociale : le chômage (44 %), les salaires non payés, la corruption accompagnant les privatisations, les fermetures d’entreprises… les manifestants réclamaient d’abord le paiement de leurs salaires, de leurs retraites. Puis ils ont posé la question du pouvoir : « Ils nous volent depuis vingt-cinq ans et ruinent notre avenir. Nous voulons qu’ils s’en aillent ! » (Libération, 7 février). Le 6 et 7, à Tuzla, Zenica, Sarajevo, Bihac, Prijedor, Srebrenica, Zenicar, Mostar, mais aussi Banja Luka, les principales villes de Bosnie, eurent lieu de nombreuses manifestations. Les manifestants affrontaient la police, les parlements (chaque canton possède le sien ainsi qu’un gouvernement propre) et les bâtiments du pouvoir étaient pris d’assaut, parfois incendiés ; à Mostar, les sièges des partis nationalistes croates (HDZ) et musulman (SDA) étaient pris d’assaut. Le 7 février le palais présidentiel de Sarajevo était en flammes. Certains policiers rejoignaient les manifestants.

Contre le nationalisme bourgeois, les travailleurs renouent avec la lutte des classes

Ce dernier fait manifeste un tournant important et capital dans la conscience des masses qui refusent en bloc de se laisser enfermer dans le piège du nationalisme ayant conduit à l’impasse des guerres d’il y a vingt ans et au moyen desquelles les bourgeoisies locales (issues en partie des bureaucraties du temps de Tito et de ses successeurs) et l’impérialisme ont tenté, et réussi à l’époque, de juguler les luttes de la classe ouvrière sacrifiée sur l’autel des « nations » croate, serbe et « musulmane ». Avec l’explosion de février 2014, où les revendications des militants n’étaient pas nationalistes mais sociales et économiques, il semble que cette classe ouvrière renoue avec son passé de lutte de classe, rejetant à la fois le nationalisme et la nouvelle et féroce bourgeoisie qui l’opprime. A Belgrade (Serbie), une pancarte résume bien cette conscience de classe qui s’affirme en proclamant le 15 février : « Les nationalistes sont les valets des capitalistes ». Et déjà le 12 février à Zagreb (Croatie), on avait pu lire sur une banderole : « Vive la lutte de la classe ouvrière ». Rappelons que depuis des années, de grandes luttes ouvrières se développent en Bulgarie, pays qui appartient historiquement aux Balkans, ainsi que la Macédoine, le Monténégro et l’Albanie. Dans ces républiques des Balkans où la violence ne s’est pas déchaînée avec autant de force qu’en Bosnie, la lutte de classe du prolétariat n’a jamais cessé, particulièrement en Serbie.

Vingt ans de restauration capitaliste ont mis les classes ouvrières des États « indépendants » issus de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie à genoux. Partout, le chômage touche plus de 20 % des actifs (28 % en Serbie). Le chômage de longue durée concerne 66,5 % des demandeurs d’emploi. Le temps moyen d’attente pour retrouver du travail est, en Serbie, de trois ans et neuf mois. Cette situation, que l’on retrouve partout dans les Balkans, est due en grande partie à la politique de privatisation de l’ancienne économie étatisée. Un observateur des affrontements en Bosnie rapporte :

L’agressivité des méthodes économiques modernes et la pression sociale du chômage sont directement à l’origine des événements qui prennent forme à partir des manifestations du 5 février. On y retrouve, au coude à coude, travailleurs pauvres ou en attente de versement de salaires, grévistes occupant des entreprises dont la direction est partie avec la caisse, beaucoup de chômeurs et quelques étudiants en attente de chômage, auxquels se sont joints d’évidence et en première ligne toute la jeunesse en colère. (« Retour de Bosnie », 4 mars 2014, Des Nouvelles du front)

Farouk Sehic, un écrivain bosniaque qui a vécu à Sarajevo le mouvement à son sommet, le 7 février, rapporte que

les manifestants ont attaqué en vagues… forçant la police au repli. Des flammes apparaissent aux fenêtres du bâtiment communal. Papiers et documents volaient de toutes parts. Une bataille de rue permanente faisait rage. J’ai vu de jeunes hommes transportant des boucliers et des casques pris à la police. Il semble que beaucoup se connaissaient et il était évident qu’ils avaient une bonne expérience de la lutte contre la police. J’ai vu des fillettes portant de l’eau à ceux de la ligne de front. Il y avait un certain ordre interne à ce chaos. (Ko ih jebe, imaju platu tri i po hiljade maraka, Bosnia-Herzegovina Protest Files, 9 février 2014)

En quelques heures, alors que le pouvoir politique ne contrôlait plus sa police, le siège du gouvernement fédéral et toutes les institutions représentant un Etat honni ont été incendiés par ces jeunes sans aucun avenir, soutenus par la population. Avec le retour de la police en fourgons blindés, écrit l’observateur cité, « le temps de l’anarchie et de la ‘‘Commune de Paris’’ de Sarajevo avaient pris fin ».

En réalité, les explosions de violence ne pouvaient rien régler par elles-mêmes, même si elles marquaient l’ouverture d’une situation prérévolutionnaire, indépendamment de la conscience de ses acteurs, laquelle n’en est qu’à son début et formule ses premières revendications. Ainsi les rassemblements de masse qui se généralisent dans toute la Bosnie à partir du 9 février fustigent « vingt ans de mensonges des gouvernements de voleurs », exigent des « limitations des salaires des élus, la suppression de leurs avantages ‘‘exceptionnels’’, le contrôle ou la dénonciation des privatisations… » Mais rien sur la nécessité pour la révolution d’aller de l’avant en avançant la perspective du pouvoir de la classe ouvrière entraînant les masses derrière elle.

Un exemple : tout ministre d’un canton perdant son « emploi » grassement payé, bénéficie de son traitement pendant un an. Ce que les masses ne supportent plus mais sans affirmer leur volonté de combattre afin de substituer leur pouvoir à celui, failli, de la bourgeoisie.

L’absence de parti révolutionnaire laisse la bourgeoisie à la manoeuvre

Prolongeant le mouvement sont apparus des « Plénum », d’abord à Tuzla puis à Sarajevo. Ces plénum ne sont pas, ils en sont loin mais pourraient y conduire à certaines conditions non encore réunies, des conseils ouvriers (ou soviets) concrétisant l’apparition d’une dualité de pouvoir. En février, ils se définissaient eux-mêmes comme « des assemblées de lutte dans lesquelles sont invités à se joindre les ‘‘citoyens’’ pour discuter de la situation et élaborer leurs exigences ».

Le Courrier des Balkans a publié, début février, un appel du « plenum des travailleurs et citoyens » de Tuzla qui préconise entre autres :

  • Le maintien de l’ordre public et la paix par une coopération entre les citoyens, la police et la protection civile,
  • la mise en place d’un gouvernement technique, composé d’experts apolitiques… jusqu’aux prochaines élections prévues en 2014,
  • l’annulation des accords de privatisation, que soient rendues les usines aux travailleurs et reprise la production dès que possible,
  • l’égalisation entre les salaires des représentants du gouvernement avec ceux des travailleurs du secteur public et privé,
  • la démission immédiate des autorités cantonales et du gouvernement de la Fédération de Bosnie-Herzégovine, la formation de gouvernements apolitiques… préalables avant de commencer d’envisager de mettre en place un gouvernement pour un ordre social plus juste pour tous..

Faute de programme révolutionnaire il s’agit essentiellement de revendications bourgeoises.

Alors que les chefs de quatre des dix gouvernements régionaux ont démissionné, il ressort de ces revendications que le plénum de Tuzla (ainsi que d’autres qui se sont formés), à cette première étape de son activité, ne remet pas en cause le cadre étatique bourgeois, pire se prononce pour le conforter en proclamant sa volonté de collaboration avec la police. Maintenir ainsi l’État bourgeois inviable mis en place à Dayton par les impérialismes, c’est consacrer la division de l’ex-Yougoslavie en entités séparées et la Bosnie en une poussière de cantons visant à confiner les travailleurs dans le carcan des « nationalités » (Croates, Serbes et « Musulmans », sans même tenir compte de l’existence des Juifs, fort nombreux, des Roms et d’autres, « oubliées » par les Accords de Dayton) au seul profit des nouveaux bourgeois habiles à régner au nom de leurs « institutions démocratiques ».

Pour un programme révolutionnaire à partir duquel constituer un parti ouvrier révolutionnaire

Pour que les plénum puissent véritablement jouer leur rôle afin que la situation apparue en Bosnie-Herzégovine, dans toute l’ex-Yougoslavie et les Balkans en général, devienne pleinement révolutionnaire, c’est-à-dire mette à l’ordre du jour la lutte pour un gouvernement ouvrier, seul moyen d’en finir avec le capitalisme à la fois débile et féroce qui opprime les masses, il est nécessaire que se regroupe une avant-garde ouvrière sur un programme affirmant clairement la nécessité d’exproprier le capital.

Mais pour que les plénum se transforment ou cèdent la place à des organismes ouvrant aux masses la voie du pouvoir, organes constituant la base d’un État ouvrier, il est nécessaire que se regroupe, pour permettre au prolétariat de vaincre la bourgeoisie et d’instaurer son pouvoir, une avant-garde militante sur la base d’un programme de combat pour un tel gouvernement, bref que se constitue un parti ouvrier révolutionnaire.

Pour aider cette avant-garde à prendre conscience d’elle-même et à s’organiser sur la base d’un programme d’action afin de jeter les bases d’un tel parti ouvrier révolutionnaire, en lien avec les organisations de paysans pauvres, il importe d’abord de bien définir la situation politique dans les Balkans après les insurrections et les luttes de classe ayant culminé en février-mars. Il est clair que les plénum, quoique formés d’une majorité de travailleurs, du fait de leur direction politique actuelle et en l’absence de parti révolutionnaire, ne sauraient jouer aujourd’hui le rôle de force politique ouvrant la voie à un gouvernement ouvrier et paysan pour les Balkans et conduire à la mise en place de l’État ouvrier qu’exprime le mot d’ordre de Fédération socialiste des Balkans (ce que n’a pas été l’ex-Yougoslavie sous le contrôle de la bureaucratie titiste et post-titiste).

Les « gouvernements techniques » et « apolitiques », à la constitution desquels appellent les actuels plénums, ne sauraient être que des gouvernements bourgeois incapables de régler aucun des problèmes ayant provoqué le soulèvement des masses (salaires décents, un emploi pour tous, lutte contre la corruption impliquant la dé-privatisation de l’industrie, etc.).

Il ne s’agit pas, pour les révolutionnaires qui combattent pour en finir avec le capitalisme, de défendre les nobles idéaux des indignés mais de combattre pour la constitution des institutions ouvrières là où la révolution met leur nécessité à l’ordre du jour. Il s’agit de désigner clairement l’ennemi : la bourgeoisie appuyée sur ses maîtres impérialistes (notamment de l’Union européenne), lesquels préparent dans l’ombre une contre-révolution pour en terminer avec les plénum dont la seule existence leur est intolérable, en dépit de la faiblesse de la politique conciliatrice de leurs dirigeants actuels.

A ces menaces grosses d’une possibilité de guerre civile, la classe ouvrière et la jeunesse de Bosnie et des Balkans ont encore le temps de préparer la défense de leur révolution : en organisant partout (au moyen de comités d’usines, d’employés de banques…) le contrôle ouvrier sur la production, en imposant l’échelle mobile des salaires et des heures de travail, etc.

Pour réaliser ces tâches (dont nous ne pouvons d’ici qu’énoncer l’essentiel), la révolution doit armer les travailleurs et la jeunesse, imposer son programme aux plénum (ou aux comités d’usine si les plénum, sous l’emprise des illusions démocratiques petites-bourgeoises qui les paralysent, restent confinés dans l’impasse), ouvrant la voie à la constitution du gouvernement ouvrier et paysan de la Fédération socialiste des Balkans.

Si la lutte continue (comme en Tunisie et en Égypte où les classes possédantes, en trois ans, ne sont toujours pas parvenues à restaurer pleinement le pouvoir des États bourgeois), et à condition que des militants révolutionnaires se regroupent dans des noyaux militants pour constituer un parti révolutionnaire, alors la révolution peut faire rapidement en Bosnie des pas de géant et se répandre non seulement dans les Balkans, mais en Grèce et dans toute l’Europe. Telles sont les tâches internationalistes du moment.

  • Abrogation des accords de Dayton !
  • Contrôle et révocabilité des élus par les conseils de travailleurs !
  • Libération de tous les prisonniers !
  • Expropriation de toutes les entreprises privatisées !
  • Gouvernement ouvrier en Bosnie !
  • Fédération socialiste des Balkans !
  • États-Unis socialistes d’Europe !

Fabrice Lefrançois
19 mars 2014