Des généraux à la retraite menacent

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À peine revenu du Tchad pour tenter de sauvegarder l’emprise de l’impérialisme français dans ce pays après la mort du despote Idriss Déby, le président de la 5e République pouvait lire dans l’hebdo réactionnaire Valeurs actuelles du 21 avril, une tribune signée par 20 généraux et soutenus par près de 1 500 militaires, presque tous à la retraite. Les plus vieux de ces soudards ont fait leurs preuves lors des sanglantes guerres coloniales de la 4e et de la 5e Républiques, notamment la guerre d’Indochine (1946-1952) et la guerre d’Algérie (1954-1962). Des guerres perdues mais où ils apprirent le mépris pour le gouvernement civil (rendu responsable de leur échec) et surtout le gout pour le terrorisme à grande échelle.



Menace d’un coup d’État militaire et d’un régime fasciste

Leur initiative participe pleinement des tendances réactionnaires, sécuritaires, racistes et fascistes à l’œuvre à l’échelle mondiale. Les gradés français imitent leurs comparses espagnols.

Fin novembre, 73 officiers à la retraite ont écrit au Roi pour dénoncer la politique du gouvernement, un gouvernement « socialo-communiste » qui ne fait que « dégrader l’Espagne ». (France info, 29 avril)

Alors que le gouvernement mène une guerre néocoloniale en Afrique au nom de la lutte contre le terrorisme, qu’il augmente l’espionnage de sa population au détriment des libertés, qu’il sauvegarde les privilèges de retraite de ses mercenaires tout en restreignant les droits des salariés, qu’il augmente le budget et l’effectif de l’armée de métier, qu’il désigne comme « islamo-gauchisme » le syndicat étudiant UNEF et une partie du mouvement ouvrier, les généraux ingrats titrent leurs menaces : « Pour un retour de l’honneur de nos gouvernants ».

Selon les pétitionnaires, « la France est en péril, plusieurs dangers mortels la menacent ». Ils voient dans le « délitement » du pays un complot qu’il faudra, un jour, écraser. Les coupables sont « certains qui parlent de racialisme, d’indigénisme et de théories décoloniales, mais à travers ces termes c’est la guerre raciale que veulent ces partisans haineux et fanatiques ». Les Arabes et les musulmans remplacent les Juifs et l’URSS de jadis : « l’islamisme et les hordes de banlieue » soumettent des territoires « à des dogmes contraires à notre constitution ». Ils exigent « le courage nécessaire à l’éradication de ces dangers ». Faute de quoi, ils menacent ouvertement d’une « intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles ». Il s’agit clairement d’un putsch pour renverser la démocratie bourgeoise et écraser le mouvement ouvrier : « Il n’est plus temps de tergiverser, sinon, demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers ».




Calais, 6 février 2016 : le général Christian Piquemal (à droite) manifeste aux côtés de la branche française du mouvement islamophobe allemand Pegida. (Philippe Huguen/AFP)

Les partis bourgeois dansent d’un pied sur l’autre

Devant le déclin du capitalisme français et l’accentuation des rivalités impérialistes, des cliques de la classe dominante envisagent des solutions brutales, l’interdiction des grèves et l’écrasement des organisations ouvrières tandis que la majorité mise toujours sur l’idéologie républicaine, la soupape des élections et l’antiracisme ainsi que sur la corruption des partis « réformistes » et des bureaucraties syndicales.

Cependant, ce camp sait que les généraux et amiraux sont la tête de l’armée qui constitue le cœur de l’appareil répressif de l’État. Cela explique que, si les réactions des représentants politiques de la classe capitaliste diffèrent, aucun ne saurait remettre en cause l’institution elle-même.

EELV, le parti bourgeois le plus indigné, pousse le gouvernement de prendre des sanctions administratives et d’entamer des poursuites judiciaires « afin de préserver notre démocratie et notre République » (Communiqué, 27 avril). Mais le gouvernement est littéralement sidéré. La ministre de la défense Parly envisage de vagues sanctions pour les rares militaires « d’active » parmi les signataires (14). Le premier ministre Castex s’est plaint d’une « initiative qui n’exclut pas de se retourner contre l’État » (Le Monde, 29 avril).

LREM et EELV veulent faire croire que l’armée est au service de l’État et que celui-ci garantit la démocratie. Il n’en est rien. La 2e République est née en 1848 de la répression des travailleurs. Tout au long de deux siècles de république bourgeoise, l’armée fut utilisée pour mettre au pas les jeunes conscrits, pour opprimer les colonies, contre les grèves, comme menace de dernier recours contre la révolution sociale. La 3e République a été fondée par Thiers en envoyant l’armée renverser en 1871 la Commune de Paris et assassiner 15 000 ouvrières et ouvriers. En 1940, le maréchal Pétain, un des bouchers de 1914-1918, fut choisi par l’Assemblée nationale pour diriger un État fasciste, interdire les organisations ouvrières et livrer les Juifs aux nazis. En 1958, un putsch militaire donna le pouvoir au général De Gaulle qui avait fait ses débuts en menant la guerre en Pologne contre l’armée de la révolution russe. En 1968, face à la grève générale, De Gaulle se ressource auprès des chefs militaires et menace d’une intervention.

LR, le parti hérité du gaullisme, qui renchérit sur les mesures de Macron contre les musulmans et les immigrés (pauvres), n’est pas mécontent.

Je n’aurais peut-être pas écrit la tribune comme ça, mais je suis d’accord sur le constat… Il y a un lien entre cette dérive terroriste et une certaine partie de l’immigration. (Rachida Dati, France Info, 29 avril)

Déjà 40 % des militaires votent RN. La chef du parti fascisant, qui affirme s’inscrire dans la démocratie, ne cache pas sa joie devant l’intervention des soudards dans la vie politique française. Elle « souscrit à ces analyses » et invite les partisans d’un putsch à rejoindre son « action pour prendre part à la bataille qui s’ouvre » (Marine Le Pen, Valeurs actuelles, 23 avril).

L’impuissance des chefs sociaux-impérialistes

Les réformistes (PS, PCF, le ministre Mélenchon) ont gouverné à plusieurs reprises en respectant le capitalisme français et en trahissant le prolétariat. Les partis réformistes et les bureaucraties syndicales ont appelé à voter Chirac en 2002 et à voter Macron en 2017, prétendument pour se protéger du fascisme. Tout cela a alimenté la démoralisation de la classe ouvrière et le désespoir de la jeunesse, a nourri la confusion des Gilets jaunes et, pour finir, la montée électorale du RN et les agissements des bandes fascistes (GI, AF…).

Face aux menaces des généraux à la retraite, rien ne différencie les candidats Roussel et Mélenchon de Jadot. Les partis « réformistes » (et les bureaucraties syndicales) s’opposent en paroles aux menaces des militaires. En pratique, ils restent impuissants à cause de leur défense commune du capitalisme français et, par conséquent, de l’État bourgeois. Par exemple, lors du débat parlementaire sur le budget 2021, les députés PS, LFI et PCF ont voté le budget de l’armée française de 39 milliards d’euros, en hausse de 4,5 % [voir Révolution communiste n° 42]. Ils l’ont même trouvé insuffisant.

Ce budget est vanté comme un budget de relance. Il n’en reste pas moins, selon moi, en deçà d’attentes imposées par le contexte. (Alexis Corbière, LFI, Intervention à l’Assemblée nationale, 30 octobre 2020)



Les députés LFI saisissent la justice le 26 avril. Dans sa conférence de presse, le chef de LFI insiste pour ne pas « confondre une poignée de petits factieux avec l’armée républicaine » (Jean-Luc Mélenchon, 26 avril), désarmant ainsi par avance le prolétariat face au dernier recours de la bourgeoisie. Les travailleurs doivent, au contraire, comprendre que les 1 200 retraités disent tout haut ce qu’une majorité de la hiérarchie dit tout bas.

L’armée français est bourgeoise. La justice française est bourgeoise. Les bulletins de vote ne constituent pas un barrage aux racistes et aux putschistes. La menace ouverte des généraux, les agissements des groupes fascistes, la répression policière et judiciaire des gilets jaunes, des grévistes et des manifestations ouvrières montre la nécessité de protéger les manifestations, les grèves, les réunions, les locaux des organisations de la classe ouvrière et des opprimés.

Les travailleuses et les travailleurs doivent imposer le front unique ouvrier des syndicats de salariés et des partis issus de la classe ouvrière : rupture des concertations par les directions syndicales des plans anti-ouvriers, sortie de la cogestion, auto-organisation de services d’ordre et de groupes d’autodéfense, fin des interventions militaires, licenciement de l’armée de métier et de la police nationale, République des travailleurs.

2 mai 2021