Pologne : attaque contre le droit à l’avortement

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Le 22 octobre 2020, les 15 membres du Tribunal constitutionnel ont statué contre 19 millions de femmes en Pologne et 84 % de la population qui déclarent soutenir le droit à l’avortement (sondage réalisé pour le quotidien Gazeta Wyborcza). Ils ont décrété que l’invocation de la malformation grave d’un fœtus qui constitue 98 % des avortements légaux (1 100 seulement par an) est désormais « incompatible » avec la Constitution. Une disposition qui réduit à peau de chagrin le droit à l’IVG en Pologne, dont la législation en matière d’avortement est déjà l’une des plus restrictives d’Europe. Jusque-là, les femmes ne pouvaient avorter que dans trois cas : danger de mort pour la mère, grossesse résultant d’un viol ou d’un inceste, malformation du fœtus (désormais interdit).

Le nombre d’interruptions volontaires de grossesse pratiquées clandestinement en Pologne, avec tous les risques qu’elles comportent pour la santé et la vie des femmes ou dans des cliniques étrangères pour celles qui peuvent payer, atteindrait près de 200 000 par an.

Mobilisation contre l’offensive réactionnaire incessante

Depuis 2015 et l’arrivée au pouvoir en Pologne du parti réactionnaire Droit et Justice (PIS) soutenu par l’institution anti-femmes qu’est l’Église catholique, par des groupes fascistes (ONR, Falanga, ABC) et autres « pro vie », à trois reprises, la mobilisation de centaines de milliers de femmes et d’hommes a empêché l’aggravation des restrictions au droit d’avorter.

Cette fois encore, dès connu l’arrêt du Tribunal constitutionnel, des mobilisations spontanées ont eu lieu dans tout le pays. Depuis, la résistance s’organise autour des groupes et associations qui avaient vertébré la mobilisation de 2016 devant laquelle le gouvernement avait dû reculer. Dimanche 25 octobre, des irruptions ont eu lieu pendant les offices religieux dans de nombreuses églises, ce qui est sans précédent, actions qualifiées de « profanations » et menacées de « sanctions sévères » par le ministre de la justice. Lundi, la quasi-totalité des villes était paralysée par des blocages massifs. Mercredi 28 octobre des dizaines de milliers de femmes ont répondu à un appel à « la grève générale des femmes », relayé sur les réseaux sociaux et soutenu par la signature de 400 000 femmes, qui a donné lieu à des marches de protestation. À Varsovie, vendredi 30 octobre, s’est tenue une manifestation nationale qui a rassemblé 100 000 personnes. Le quartier où réside Kaczynski, président du PIS, chef de la majorité au parlement, a été entièrement bouclé par la police de peur que les manifestants ne le débusquent. L’armée a été déployée dans les rues du centre et a protégé, comme la police, les milices nationalistes et les calotins ensoutanés ou pas qui insultaient les manifestant(e)s, lançaient des projectiles et des fumigènes.

Devant le rejet massif de l’attaque, la multiplication des marches qui exigent la démission du gouvernement, le président de la république a sorti du missel un projet de loi qu’il entend soumettre rapidement au parlement, visant à « un nouveau compromis ». Il s’agirait de différencier les formes de pathologies du fœtus pour autoriser ou non l’IGV : oui, peut-être, pour des maladies graves et incurables ; toujours non pour des formes de handicap comme la trisomie. Il s’en tient en fait très exactement à ce qu’il déclarait déjà au cours de sa campagne électorale présidentielle de juin 2018 :

Je signerai la loi interdisant l’avortement eugénique, avant tout pour supprimer le droit de tuer des enfants atteints du syndrome de Down (trisomie 21).

Un droit menacé sur tous les continents

Le jour même où le Tribunal constitutionnel donnait satisfaction à la réaction polonaise, son ministre de la Santé signait une déclaration dite « consensus de Genève » que l’administration Trump a pilotée, utilisant la tenue (virtuelle) de l’assemblée de l’OMS 2020.

Réaffirmer qu’il n’existe pas de droit international à l’avortement, ni d’obligation de la part des États de financer ou de faciliter l’avortement, conformément au consensus international établi de longue date selon lequel chaque nation a le droit souverain de mettre en œuvre des programmes et des activités en conformité avec ses lois et politiques. (Arabie Saoudite, Bahreïn, Biélorussie, Bénin, Brésil, Burkina Faso, Cameroun, Congo RC, Congo RDC, Djibouti, Égypte, Émirats arabes unis, Eswatini, États-Unis d’Amérique, Gambie, Géorgie, Haïti, Hongrie, Indonésie, Irak, Kenya, Koweït, Lybie, Nauru, Niger, Oman, Pakistan, Pologne, Sénégal, Soudan RSS, Soudan RS, Ouganda, Zambie)

Le droit à l’avortement et à la contraception reste un combat. Selon les chiffres du Planning familial français, une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin quelque part dans le monde et 300 000 meurent de complications liées à une grossesse ou un accouchement mal suivis. En 2019, d’après l’OMS, sur 1,1 milliard de femmes ayant besoin de planification familiale, 270 millions n’ont pas accès à la contraception, moins de la moitié des femmes en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest.

Au début du XXIe siècle, l’IVG reste interdite dans une vingtaine de pays : Congo, Egypte, Gabon, Guinée-Bissau, Haïti, Honduras, Laos, Madagascar, Mauritanie, Nicaragua, Palaos, Philippines, RDC, République dominicaine, Sénégal, Salvador, Surinam. Malte, où le catholicisme est religion d’État, demeure le seul pays de l’Union européenne prohibant totalement l’interruption volontaire de grossesse. En cas d’infraction, la peine encourue par les praticiens et par les patientes atteint trois ans de prison.

En Europe, l’avortement est également illégal en Andorre, à Saint-Marin et au Vatican. Le droit à l’avortement, arraché parfois tout récemment comme en Irlande (2018), au Luxembourg (2014) ou en Espagne (2010), se trouve limité par la « clause de conscience », brandie par 70 % des médecins en Italie (10 % en moyenne sur le continent). De même, les conditions d’accès aux structures de soins et de remboursement privent des milliers de femmes de leur droit, comme en Hongrie ou en Slovaquie.

Ailleurs, l’avortement est soumis à des conditions extrêmement restrictives. Ainsi, l’IVG est accessible uniquement en cas de danger pour la vie de la mère dans des pays comme le Bangladesh, la Birmanie, la Corée du Sud, la Côte d’Ivoire, la Libye, l’Ouganda, le Soudan du Sud, l’Irak, le Liban, la Syrie, l’Afghanistan, le Yémen, le Sri Lanka, le Guatemala, le Paraguay ou encore le Venezuela. S’y ajoutent le viol, l’inceste, la malformation grave du fœtus pour les généreux législateurs en Argentine, au Brésil, au Chili, en Israël (qui ajoute la nécessité d’être célibataire et le passage devant une « commission de fin de grossesse médicale »), en Iran, au Rwanda. Pour faire de la place (!) le président de ce pays a libéré 50 femmes en octobre, puis 50 en mai, condamnées pour avoir avorté, à des peines de prison allant de 12 années à la perpétuité. Aux Etats-Unis, où depuis l’arrivée de Trump, les lois très restrictives se multiplient dans les Etats à majorité républicaine, les bataillons chrétiens « pro life » agressent les femmes devant les hôpitaux qui pratiquent des IVG, menacent médecins et soignants. La récente nomination à la Cour suprême de la juge Amy Coney Barrett, ultraréactionnaire et bigote catholique, a galvanisé les troupes qui rêvent d’une interdiction de l’avortement.

Occupe-toi de ton culte !

Dans les pays qui interdisent ou limitent l’IVG et la contraception, les religions jouent leur rôle d’aliénation des femmes. Avec une belle unanimité en dépit des rites différents et des croyances particulières, les chefs bouddhistes du Laos, les évêques catholiques de France ou évangélistes du Brésil, les imans musulmans chiites d’Iran ou sunnites d’Arabie saoudite, les rabbins d’Israël partagent la même volonté de régir la vie des femmes, de décider à leur place. Ils prêchent la soumission à l’ordre patriarcal. Ils sont nos ennemis.

Laïcité stricte des Etats ! Aucune subvention aux religions ! Les clergés hors des écoles et des hôpitaux !

Avortement, contraception libres et gratuits !

Si cette exigence est revendiquée par toutes les femmes qui veulent maîtriser leur vie, disposer de leur corps, ce sont les prolétaires, les mineures, les sans-papiers, toutes les pauvres qui souffrent le plus de s’en voir privées. C’est pourquoi il est de la responsabilité des partis et des syndicats qui disent parler au nom de la classe ouvrière et des opprimés de participer au combat pour les droits des femmes, d’organiser l’autodéfense des manifestations, en Pologne comme en France.