140e anniversaire du premier programme communiste en France

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Il faut lier les mains des combinards et des candidats combinards. Le programme sert à cela ou est inutile. (Lev Trotsky, « Projet de programme de l’IC », 28 juin 1928, Œuvres t. I, ILT, p. 337)

Il y a cent quarante ans, le 22 novembre 1880, un programme « marxiste » est adopté au cours du troisième congrès des socialistes au Havre.

Marx et Engels (puis Engels après la mort de Marx) ont toujours combattu dans un cadre international, informel (un réseau de correspondants dit à l’époque « parti Marx ») ou formel (Ligue des communistes, Association internationale des travailleurs, Internationale ouvrière). Leur préoccupation constante, après l’expérience des révolutions européennes de 1848-49, est de séparer le parti ouvrier de la petite-bourgeoisie et surtout des classes dominantes (noblesse en déclin, bourgeoisie en ascension).

La création en 1880-1882 de la première organisation communiste en France, le Parti ouvrier, par José Mesa, Gabriel Deville, Jules Guesde et Paul Lafargue se fait sur cet axe. Cette délimitation de programme et d’organisation en France s’inscrit dans l’influence grandissante du socialisme scientifique dans le mouvement ouvrier d’Europe et d’Amérique.

Parti et programme en Allemagne

En 1863, Ferdinand Lassalle crée le premier parti socialiste en Allemagne sur une base antibourgeoise, mais conciliatrice envers l’aristocratie et la monarchie, l’Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein (ADAV : Association générale des travailleurs allemands). Elle se tient à l’écart de l’Association internationale des travailleurs (AIT, la 1re Internationale) fondée en 1864 et animée par Karl Marx. Wilhelm Bracke, August Bebel et Wilhelm Liebknecht rompent avec l’ADAV ou le SVP (un parti dominé par la bourgeoisie démocratique). En 1869, ils fondent en lien avec l’AIT une organisation communiste, le Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands (SDAP : Parti ouvrier socialiste d’Allemagne) sur la base du programme d’Eisenach. En 1875, le SDAP et l’ADAV fusionnent pour former le Sozialistische Arbeiterpartei (SAP : Parti socialiste ouvrier) qui devient un parti de masse. Mais la base de l’unification est confuse et ses concessions au socialisme étatiste lui valent les foudres de Marx (Critique du programme de Gotha, 1875).

C’est pour moi un devoir de ne pas reconnaître, fût-ce par un silence diplomatique, un programme qui est absolument condamnable et démoralisateur pour le parti. (Karl Marx, « Lettre à Wilhelm Bracke », 5 mai 1875, dans Karl Marx & Friedrich Engels, La Social-démocratie allemande, 10-18, p. 82)

Le SAP est interdit en 1878 mais il maintient une activité clandestine. En 1889, il appuie le Parti ouvrier français pour constituer une nouvelle internationale ouvrière basée ouvertement sur le marxisme, l’Internationale ouvrière (IO). En 1891, après la fin de l’interdiction, le parti se renomme Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD : Parti social-démocrate d’Allemagne) et adopte un programme communiste rédigé par Karl Kautsky et Eduard Bernstein en concertation avec Engels, le programme d’Erfurt. Le parti anime les « syndicats libres » de la Generalkommission der Gewerkschaften Deutschlands (GGD : Commission générale des syndicats, 2,5 millions de membres en 1914) contre les syndicats fomentés par l’Église catholique (220 000 membres) et ceux liés aux libéraux. Il fonde une organisation de jeunes socialistes et une de femmes travailleuses qui sont autonomes. L’aile opportuniste du SPD (dirigeants syndicaux, élus locaux pratiquant des alliances avec le Parti libéral) reste minoritaire.

En 1897, Eduard Bernstein déclare qu’il faut renoncer à la méthode dialectique et revoir le programme, en particulier abandonner l’objectif de la révolution sociale. Il se heurte à August Bebel, Karl Kautsky et Rosa Luxemburg si bien que, officiellement, le révisionnisme est condamné par le SPD en 1899, 1901 et 1903. Mais la direction confédérale de la GGD obtient « l’égalité des droits » avec le parti en 1906. Son opportunisme renforce l’anarcho-syndicalisme dans les syndicats localistes qui se rassemblent dans la Freie Vereinigung deutscher Gewerkschaften (FVdG : Association libre des syndicats allemands) qui est exclue en 1908 du SPD. L’appareil du parti s’est si bien intégré au capitalisme national que, en 1914, les choses s’inversent brusquement : le groupe parlementaire et la direction du SPD (Philip Scheidemann, Carl Legien, Eduard David, Friedrich Ebert…), sans consulter la base, soutiennent la guerre, en opposition aux résolutions antérieures de l’internationale et du parti. Les pacifistes (Hugo Haase, Georg Ledebour, Karl Kautsky, etc.) se plient à la discipline imposée par les chefs sociaux impérialistes. Toutes les directions syndicales se rallient à l’union sacrée, à l’exception de la FVdG. Dans le SPD, des internationalistes minoritaires s’opposent résolument à la guerre, dont une fraction nationale réunie autour de Rosa Luxemburg, Clara Zetkin, Karl Liebknecht, Leo Jogiches, Franz Mehring… Ils sont persécutés par l’État bourgeois avec l’aide de la direction du SPD.

Parti et programme aux États-Unis

En 1876, un noyau de communistes américains d’origine allemande crée, avec trois groupes lassaliens, une organisation socialiste, le Socialist Labor Party of America (SLP : Parti ouvrier socialiste d’Amérique) qui est rejoint par des anarchistes. En 1890, Daniel De Leon, influencé par Marx, dynamise le SLP et l’ancre chez les travailleurs anglophones. De Leon et le SLP évoluent vers le syndicalisme révolutionnaire. En 1901, sous la direction de Morris Hillquit et Eugene Debs, une fraction du SLP et une fraction du SDA proclament le Socialist Party of America (SPA : Parti socialiste d’Amérique) dont fait partie l’écrivain Jack London. En 1917, quand les États-Unis entrent en guerre, le petit SLP, la direction du SPA plus implanté et les IWW anarcho-syndicalistes s’y opposent alors que la confédération AFL la soutient.

Parti et programme en Grande-Bretagne

En 1864, Carl Odger et les autres dirigeants des syndicats britanniques venus du chartisme fondent l’AIT avec Henri-Louis Tolain et d’autres syndicalistes proudhoniens français. En 1871, ils s’éloignent de l’AIT, à cause du soutien du conseil général de l’AIT animée par Marx à la Commune de Paris (1871) et à la cause irlandaise (1870) qui sont incompatibles avec le rapprochement de la bureaucratie syndicale et du Parti libéral bourgeois. En 1884, un groupe d’intellectuels (Annie Besant, Beatrice et Sidney Webb, Ramsay MacDonald, George Shaw, Herbert Wells..) fonde un cercle technocratique, la Fabian Society (FS : Société fabienne), qui prône un vague socialisme municipal et étatiste. La même année, Henry Hyndman découvre Marx et surtout Lassalle ; il fonde la Social Democratic Federation (SDF : Fédération sociale démocratique) en 1884. Elle s’affirme socialiste mais est complaisante envers l’impérialisme britannique. En 1885, la SDF joue même la carte du Parti conservateur contre le Parti libéral. Edward Aveling, Joseph Lane, Eleanor Marx et William Morris la quittent en 1884 pour fonder en 1885 le groupe Socialist League (SL : Ligue socialiste) qui mêle anarchistes et communistes. Les anarchistes, prennent le contrôle et détruisent la SL. En 1893, les nouveaux syndicats de branche auxquels collabore Eleanor Marx fondent une organisation socialiste, l’Independent Labour Party (ILP : Parti travailliste indépendant). Mais l’ILP sous la direction de Keir Hardie et de Ramsay McDonald reste social-chrétien et oppose « l’aspect idéal et éthique du socialisme » au « dogme asséchant de la lutte des classes ». Eleanor Marx retourne à la SDF en 1897 et se suicide en 1898 (43 ans). En 1900, les dirigeants syndicaux sont mécontents du Parti libéral et font pression sur lui en fondant, en s’appuyant sur les organisations socialistes (SDF, ILP, FS), le Labour Party (LP : Parti travailliste). En 1908, le LP demande son admission à l’IO qui l’accepte. Tout en votant en sa faveur au bureau socialiste international de l’IO, parce qu’il considère que la rupture avec le Parti libéral est un pas en avant, Lénine (RSDRP russe) relève que la motion de Viktor Adler (SAP autrichien) et Karl Kautsky (SPD allemand) surestime son caractère socialiste.

Il n’est pas vrai que le Parti travailliste soit réellement indépendant des libéraux et mène une politique de classe vraiment autonome. (Vladimir Lénine, « La session du BSI », octobre 1908, Œuvres, Progrès, t. 15, p. 251)

En 1911, la SDF fusionne avec des fragments de l’ILP pour former le British Socialist Party (BSP : Parti socialiste britannique). En 1914, l’ILP pacifiste et la majorité internationaliste du BSP s’opposent à la guerre qui, par contre, est approuvée par la bureaucratie des syndicats TUC, la FS et la direction du LP qu’elle contrôle, ainsi que la minorité du BSP menée par Hyndman.

Parti et programme en Russie

Dans l’empire russe, le mouvement révolutionnaire s’incarne au XIXe siècle dans Zemlia i Volia (ZV : Terre et liberté), une variante d’anarchisme qui table sur la paysannerie. Une aile (les narodnikis) prône le terrorisme contre la famille impériale et les ministres. Des membres de ZV en exil (Gueorgui Plekhanov, Pavel Axelrod, Véra Zassoulitch, Lev Deutsch) entrent en contact avec Marx et Engels. Ils créent en 1883 l’Émancipation du travail. Avec le début de l’industrialisation en Russie, la classe ouvrière s’agite et multiplie les grèves, les cercles socialistes apparaissent partout mais sont éparpillés. Le débat fait rage dans la clandestinité et dans les prisons, entre « populistes » et « sociaux-démocrates ». En 1898, ceux-ci fondent le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (RSDRP) aussitôt démantelé par la police tsariste tandis qu’Andreï Argunov, Mikhaïl Gots, Grigory Gershuni et Viktor Tchernov lancent en 1901 le Parti socialiste révolutionnaire (PSR). À partir de 1900, l’Émancipation du travail gagnée au communisme fusionne avec des cadres plus jeunes qui ont participé à l’activité prolétarienne sur place (Alexandre Potressov, Vladimir Lénine, Julius Martov, Lev Trotsky). Le groupe publie l’hebdomadaire Iskra afin de reconstituer dans des conditions de clandestinité le RSDRP (Lénine, Que faire ?, 1903). En 1903, le 2e congrès du RSDRP adopte un programme communiste rédigé par Plekhanov et Lénine. Après la révolution de 1905, deux fractions déjà apparues en 1903 se cristallisent dans le RSDRP : les « mencheviks » (Martov, Plekhanov) et les « bolcheviks » (Lénine). Au début de la guerre, en 1914, le PSR et les deux ailes du RSDRP s’opposent à la guerre bien que le menchevik Plekhanov et l’anarchiste Kropotkine la soutiennent. Arrivés au pouvoir en 1917, le PSR et le RSDRP-menchevik poursuivent la guerre.

Parti et programme en Belgique

En 1885, en Belgique, le Parti ouvrier belge-Belgische Werkliedenpartij (POB) rassemble le petit Parti socialiste, les syndicats, les coopératives et les mutuelles. Son programme de 1894, la charte de Quaregnon, est rédigé par Emile Vandervelde. Tout en affirmant la nécessité du socialisme, il repose sur l’illusion de la mutation de l’État bourgeois en son contraire : « la transformation de l’État en administration des choses ». En 1914, le POB soutient la guerre et Vandervelde rentre dans le gouvernement d’union sacrée de la monarchie.

Parti et programme en Pologne

En 1892, le Polska Partia Socjalistyczna (PSP : Parti socialiste polonais) est formé par des populistes et des proudhoniens. Il est reconnu comme section par l’Internationale ouvrière. En 1893, deux groupes communistes de Pologne (ZRP et Proletariat) fusionnent dans la Socjaldemokracja Rzeczypospolitej Polskiej (SDKP : Sociale-démocratie du royaume de Pologne). Rosa Luxemburg, Leo Jogiches, Julian Marchlewski, Adolf Warski… dénoncent le nationalisme du PSP. La SDKP adopte un programme communiste rédigé par Rosa Luxemburg (22 ans). Dès sa fondation, elle réclame de faire partie de l’IO. En 1914, la majorité du PSP (PSP-frak) dirigée par le futur maréchal Pilsudski soutient la guerre tandis que s’y opposent une minorité du PSP (PSP-levitsa), le Bund et les deux fractions de la SDKP.

En 1880, Marx et Engels participent directement à l’élaboration d’un programme communiste pour la France, sur la sollicitation de deux anciens communards, Lafargue et Guesde.

1871 : en France, les Communards vaincus

La situation n’est pourtant pas des plus favorables entre la forte répression de la bourgeoisie et la confusion théorique du mouvement ouvrier. Ce dernier se remet péniblement de la torpeur dans laquelle la semaine sanglante et la défaite de la Commune de Paris, en mai 1871, l’ont plongé.

La classe ouvrière, encore embryonnaire, s’était élancée, pour la première fois, à l’assaut du pouvoir contre une bourgeoisie capitulant devant la monarchie prussienne. Mal préparée, sans véritable organisation ni programme, pleine d’illusions et manquant d’audace aux moments-clés, isolée de la paysannerie, elle échoua dans sa tentative révolutionnaire.

La bourgeoisie, qui avait eu si peur d’être renversée, fut, elle, moins regardante sur les moyens répressifs et l’usage de la force. En quelques jours, sa police et son armée firent 30 000 victimes parmi les communards, 45 000 emprisonnés et déportés dans les bagnes d’outre-mer. Une telle férocité fit reculer de manière significative toute organisation se réclamant du socialisme. La IIIe République, par une loi promulguée en 1872, interdit toute activité au sein de l’Association internationale des travailleurs (AIT).

La république, de 1789 à 1869, était l’idéal de combattants enthousiastes pour la liberté… La république apparaît enfin en Europe aussi comme ce qu’elle est dans son essence, ce qu’elle est réellement en Amérique, comme la forme la plus accomplie de la domination bourgeoise. (Friedrich Engels, « La république en Espagne », 1 mars 1873, dans Marx & Engels, La Troisième république, ES, p. 62)

Les libertés syndicales étaient suspendues, les droits démocratiques restreints, l’état de siège maintenu dans de nombreuses régions industrielles.

Le mouvement ouvrier révolutionnaire en France avait une longue et glorieuse histoire, mais l’idéologie dont ce mouvement était pénétré fut toujours celle de la démocratie petite-bourgeoise républicaine et pacifiste. Outre cela, le mouvement ouvrier révolutionnaire eut toujours une teinte nationaliste, aussi bien avant qu’après la Commune. La réaction qui suivit la débâcle de la Commune fortifia encore ces tendances. La classe ouvrière française, privée de ses meilleurs chefs, tués pendant la Commune ou vivant au loin en exil, tomba sous l’influence directe des pires éléments petits-bourgeois, souvent au service direct des partis bourgeois et même de la police. (Krastio Rakovsky, L’Humanité, 3 janvier 1923)

Néanmoins, des mutuelles, des coopératives, des syndicats clandestins réapparaissent. Dès 1872, les luttes des mineurs de charbon du Nord et du Pas-de-Calais reprennent et s’intensifient dans les années 1880. La période entre 1872 et 1875 est aussi marquée par la publication du Manifeste du parti communiste (traduction de Laura Marx) et du livre 1 du Capital (traduction de Joseph Roy) suscitant l’attention d’un petit groupe d’ouvriers et d’intellectuels, le Cercle d’études philosophiques et sociales se réunissant à Paris au café Soufflet à côté de la Sorbonne. En 1876, les anciens communards sont amnistiés. De retour en France, Guesde fréquente les communistes Gabriel Deville, José Mesa et Karl Hirsch au sein du cercle du café Soufflet.

Une poignée de disciples de Marx en France

José Mesa (1831-1904) débute au sein du républicanisme-fédéral espagnol. Il adhère à l’AIT après la Commune. Rédacteur de La Emancipación, traducteur de Marx et d’Engels, ami de Paul Lafargue lors de son exil en Espagne, Mesa tente d’inscrire la fédération espagnole de l’internationale aux côtés du conseil général contre la fraction secrète de Bakounine. Il fonde en 1872 avec Pablo Iglesias, Francisco Mora Méndez et Víctor Pagés la Nueva Federación Madrileña (Nouvelle fédération madrilène), le premier noyau communiste espagnol. Exilé en France en 1874, il participe à la fondation du quotidien L’Égalité lancé par Guesde en 1877.

Gabriel Deville (1854-1940) fait partie d’un des petits groupes marxistes français au sein de l’AIT. Il étudie le droit à Toulouse. Porté sur la théorie, il publie, en 1883, avec l’assentiment de Marx, un résumé du livre I du Capital auquel il joint un Aperçu du socialisme scientifique qu’Engels apprécie.

Laura Marx (1845-1911) est la deuxième fille de Karl Marx et de Jenny von Westphalen. Elle épouse en 1868 Paul Lafargue. Elle a une correspondance politique intense avec Engels.

Paul Lafargue (1842-1911) est un métis né à Cuba. Lors de ses études de médecine en France, il est d’abord attiré par les idées de Proudhon, puis par celles de Blanqui qu’il rencontre en Belgique. Lafargue est contraint de s’exiler à Londres en 1865. Il y fait la connaissance de Friedrich Engels et de Karl Marx, tout en ignorant l’allemand. Il épouse une de ses filles, Laura. De retour en France en 1870, il participe à la Commune en 1871 puis se réfugie en Espagne. En exil, il s’efforce d’implanter le communisme dans le mouvement ouvrier espagnol, dominé par le bakouninisme. Il rencontre Guesde à Londres en 1880. S’il n’est pas un grand orateur comme Guesde et Jaurès, il est inventif et ouvert, c’est un pamphlétaire doué.

Jules Guesde (1845-1922) est un journaliste talentueux, un formidable orateur, un bon vulgarisateur. Toute son existence, il vit pauvrement. Il est d’abord journaliste sous le second Empire et participe comme républicain radical à la Commune de Paris. Il part en exil en Suisse, où il participe activement à la Fédération jurassienne de l’AIT qui s’oppose au prétendu socialisme autoritaire du conseil général puis est membre de la scission anarchiste, « l’Internationale antiautoritaire » (1871-1877). Il émigre à Rome, puis à Milan où, au contact des socialistes locaux, il s’éloigne du bakouninisme.

1880 : la séparation avec les bourgeois républicains

Avec l’aide du cercle du café Soufflet, Guesde fonde en novembre 1877 le quotidien L’Égalité, où se mélangent encore bakouninisme et marxisme. Le journal défend la Commune de Paris et réclame la libération du vieux révolutionnaire Auguste Blanqui. La pression étatique est forte : le domicile de Guesde est plusieurs fois perquisitionné, le quotidien est condamné à des amendes, ce qui met fin à sa parution.

Le congrès international socialiste prévu à Paris en septembre 1878 est interdit. Guesde et Deville sont arrêtés et Hirsch est expulsé. En prison, Deville et Guesde rédigent le Programme des socialistes révolutionnaires français, diffusé au printemps 1879 avec 541 signatures. Encore repoussée au congrès de Paris en 1876 et à celui de Lyon en 1878, une thèse collectiviste (« l’expropriation politique et économique de la classe capitaliste et la socialisation des moyens de production ») est adoptée par le 3e congrès socialiste de Marseille en 1879, qui proclame la Fédération du parti des travailleurs socialistes de France (FPTSF).

L’Égalité reparait en janvier 1880, cette fois en se définissant non plus comme « journal républicain socialiste », mais comme un « organe collectiviste révolutionnaire » distinct du radicalisme, l’équivalent français des libéraux allemands et anglais, des populistes américains. Le quotidien confirme l’affermissement idéologique de Guesde, épaulé par Lafargue et Laura Marx.

Si nous faisons pénétrer nos idées communistes dans les masses avec « L’Égalité », nous aurons fait une œuvre vraiment révolutionnaire. (Paul Lafargue, « Lettre à Guesde », 29 novembre 1879, dans La Naissance du Parti ouvrier français, ES, 1981, p. 59)

À tel point que Marx salue « pour la première fois un journal ouvrier au sens véritable du terme ».

Certainement, il fallut une grande intelligence, un grand courage, une conception nettement socialiste et révolutionnaire, un attachement inébranlable à la cause de la classe ouvrière, pour venir, dans un pays à mentalité petite-bourgeoise chauvine, un pays que la guerre civile paraissait avoir guéri des désirs d’une nouvelle révolution, prêcher une doctrine allemande –c’est ainsi qu’on qualifiait le socialisme scientifique et marxiste– prêcher la lutte de classe et la révolution. (Krastio Rakovsky, L’Humanité, 3 janvier 1923)

Le journal sert à construire une organisation ouvrière révolutionnaire qui défend le programme du collectivisme.

Les mots Parti ouvrier et collectivisme, aujourd’hui passés dans notre langue politique étaient, peut-on dire, inconnus ; les idées qu’ils représentaient ne comptaient en France que de rares partisans, sans liens, sans possibilités d’action commune. C’est le journal « L’Égalité », fondé sur l’initiative de Jules Guesde et dirigé par lui, qui a seul donné l’impulsion au mouvement socialiste révolutionnaire actuel. (Gabriel Deville, « Aperçu sur le socialisme scientifique », 1883, Le Capital de Marx, résumé, Oriol, p. 9)

1880 : la contribution essentielle de Marx au programme

Guesde et Lafargue, en s’appuyant sur les décisions du congrès de Marseille, préparent ensemble le congrès de 1880 ; ils veulent doter les candidats socialistes d’un programme communiste pour les élections municipales et législatives de 1881. Celui-ci est élaboré en mai à Londres en étroite collaboration avec Marx et Engels. La partie revendicative est rédigée par Jules Guesde.

Abolition de toutes les lois contre la presse, les réunions et les associations et surtout la loi contre l’Association internationale des travailleurs. Suppression du livret, cette mise en carte de la classe ouvrière, et de tous les articles du Code établissant l’infériorité de la femme vis-à-vis de l’homme.

Suppression du budget des cultes, et retour à la Nation des biens appartenant aux corporations religieuses (décret de la Commune du 2 avril 1871)…

Suppression de la dette publique.

Abolition des armées permanentes et armement général du peuple.

La commune maîtresse de son administration et de sa police.

Repos d’un jour par semaine ou interdiction légale pour les employeurs de faire travailler plus de six jours sur sept. Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes. Interdiction du travail des enfants… au-dessous de quatorze ans, et de quatorze à dix-huit ans, réduction de la journée de travail à six heures.

Surveillance protectrice des apprentis par les syndicats.

Minimum légal des salaires déterminé, chaque année, d’après le prix local des denrées, par une commission de statistique ouvrière. Interdiction légale aux patrons d’employer les ouvriers étrangers à un salaire inférieur à celui des ouvriers français. Égalité de salaire à travail égal pour les travailleurs des deux sexes.

Instruction scientifique et professionnelle de tous les enfants mis pour leur entretien à la charge de la société représentée par l’État ou la commune.

Mise à la charge de la société des vieillards et des invalides au travail. Suppression de toute immixtion des employeurs dans l’administration des caisses ouvrières de secours mutuels, de prévoyance, etc., restituées à la gestion exclusive des ouvriers. Responsabilité des patrons en matière d’accidents, garantie par un cautionnement versé par l’employeur dans les caisses ouvrières, et proportionné au nombre des ouvriers employés et aux dangers que représente l’industrie.

Intervention des ouvriers dans les règlements spéciaux des divers ateliers, suppression du droit usurpé par les patrons de frapper d’une pénalité quelconque leurs ouvriers sous forme d’amendes ou de retenues sur les salaires.

Annulation de tous les contrats ayant aliéné la propriété publique (banques, chemins de fer, mines, etc.) et l’exploitation de tous les ateliers de l’État confiée aux ouvrier qui y travaillent.

Abolition de tous les impôts indirects et transformation de tous les impôts directs en un impôt progressif sur les revenus dépassant 3 000 francs. Suppression de l’héritage en ligne collatérale et de tout héritage en ligne directe dépassant 20 000 francs. (Le Programme du Parti ouvrier, Lagrange, 1899, p. 8-9)

Marx rédige la partie introductive du programme, les « considérants ».

L’émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe, ni de race. Les producteurs ne sauraient être libres qu’autant qu’ils seront en possession des moyens de production (terres, usines, navires, banques, crédits, etc.).

Il n’y a que deux formes sous lesquelles les moyens de production peuvent leur appartenir : 1. La forme individuelle qui n’a jamais existé à l’état de fait général et qui est éliminée de plus en plus par le progrès industriel ; 2. La forme collective dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la société capitaliste.

Cette appropriation collective ne peut sortir que de l’action révolutionnaire de la classe productive – ou prolétariat – organisée en parti politique distinct. Une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel transformé, d’instrument de duperie qu’il a été jusqu’ici, en instrument d’émancipation. (idem, p. 6-7)

La FPTSF se coupe en deux dès l’ouverture du 4e congrès socialiste du Havre le 22 novembre 1880. Le congrès de la salle Franklin rassemble les « radicaux » bourgeois et les proudhoniens des chambres syndicales. Il n’aura pas de suite. Le congrès de la rue Fécamp de la FPTSF-Parti ouvrier adopte le programme collectiviste : 48 voix contre 7 pour les considérants, 43 voix contre 10 pour les revendications. Des anarchistes font ajouter un amendement disant que la propriété collective est une « phase transitoire » vers le « communisme libertaire », mais d’autres s’en vont avec Errico Malatesta.

1881-1882 : les réformistes contre le programme

En France, la première vague de réformisme, c’est-à-dire l’illusion au sein du mouvement ouvrier que le capitalisme peut être amélioré de plus en plus, en évitant une révolution, est le proudhonisme qui dominait les sections françaises de l’AIT.

La seconde vague prend la forme du « possibilisme ». La fraction de Paul Brousse, de Benoit Malon et de Jean Allemane au sein du parti socialiste des années 1880 (« parti » au sens du mouvement) est appelée « possibiliste » à cause de la stratégie opportuniste dite « politique des possibles » qui aurait pour théâtre avant tout les municipalités. Les réformistes prônent une organisation décentralisée avec des fédérations locales ayant une grande autonomie vis à vis de la direction nationale du parti. Brousse est un ancien bakouniniste et un champion des manœuvres.

Après l’insuccès aux élections des candidats socialistes sous étiquette commune, les anarchistes (Louise Michel, Émile Pouget, Pierre Kropotkine, Jean Grave…) scissionnent de la FPTSF-PO en mai 1881 pour tenir un « congrès socialiste-révolutionnaire » qui adopte « l’action directe » (dont des vols et des attentats), ce qui est conforté par le congrès international anarchiste de juillet à Londres. Les blanquistes dirigés par Vaillant, partisans d’une insurrection préparée par une minorité résolue, s’en séparent en juin pour former le Comité révolutionnaire central (CRC).

Quant aux possibilistes, ils rendent Guesde responsable de l’échec électoral. Brousse, Malon et Allemane cherchent à substituer Le Prolétaire à L’Égalité

« Le Prolétaire » était le journal de la clique la plus bornée de tous les ouvriers parisiens avides d’écrire… La haine la plus bornée contre les intellectuels y régnait. Aussi ce journal était-il absolument creux… (Friedrich Engels, « Lettre à Eduard Bernstein », 25 octobre 1881, dans Karl Marx & Friedrich Engels, Le Mouvement ouvrier français, Maspero, t. 2, p. 98)

Après l’amputation de l’Alsace et de la Lorraine en 1871 par l’empire allemand, le sentiment chauvin est si exaspéré par la classe dominante qu’il constitue un repoussoir pour tout ce qui pouvait émaner de l’étranger, qui plus est d’un Allemand. Les sociaux-chauvins usent à souhait de cette ficelle pour tenter de discréditer les internationalistes.

Ce qui attache Malon et Brousse à cette feuille de chou, c’est leur commune jalousie vis-à-vis de Marx. Pour la masse des socialistes français, c’est une abomination que la nation qui a gratifié le monde des « idées françaises »… doivent recevoir les idées socialistes de l’Allemand Karl Marx… Ainsi donc, les gens du « Prolétaire » prétendent que Guesde et Lafargue sont les porte-parole de Marx, ce qui signifie en langage d’initiés : ils veulent vendre les ouvriers français aux Prussiens. (p. 99)

Au 5e congrès socialiste de Reims en octobre-novembre 1881, la fraction possibiliste critique le programme du Havre mais la question est mise en suspens.

Au congrès du Havre de 1880, Jules Guesde avait fait adopter contre les mutuellistes et les anarchistes un programme en partie rédigé par Marx. Mais ce programme apparaît à beaucoup comme un impossible carcan. Tout un courant, autour de Jean Allemane, de Paul Brousse, de Jean-Baptiste Clément et de Benoît Malon se bat pour abandonner le programme unique et lui substituer des programmes élaborés dans chaque circonscription électorale. (Jacques Kergoat, Le Parti socialiste, de la Commune à nos jours, Le Sycomore, 1983, p. 30-31)

Les chefs possibilistes passent outre le congrès et tripotent le programme lors d’une élection législative partielle.

Malon et Brousse ont affiché, à l’occasion de la candidature de Joffrin, un programme édulcoré -en opposition aux décisions du congrès de Reims et en supprimant purement et simplement un des points mis en discussion, parce qu’il les dérangeait… Les aspirants à la dictature, ce ne sont pas Guesde et compagnie, mais les Malon et compagnie… Une fois de plus, Malon et Brousse agissent en vrais bakouninistes : ils reprochent à autrui des visées de dictature et, tout en portant aux nues « l’autonomie », ils veulent faire la loi sans se préoccuper des décisions du parti. (Friedrich Engels, « Lettre à Eduard Bernstein », 6 janvier 1882, Le Mouvement ouvrier français, t. 2, p. 106-107)

Cela n’empêche pas Brousse, dans une brochure polémique (Le Marxisme dans l’Internationale), de qualifier les collectivistes de « dominateurs, enrégimentés et sectaires ».

1882 : la naissance du Parti ouvrier

Lors du 6e congrès socialiste de Saint-Etienne en 1882, les possibilistes sont sûrs d’eux après des manipulations de mandats.

Dans la préparation du congrès, a régné en général toute la vieille tactique bakouniniste, pour laquelle tous les moyens sont bons : mensonge, calomnie et intrigues en coulisse. C’est la seule chose dans laquelle Brousse est passé maître. (Friedrich Engels, « Lettre à Eduard Bernstein », 20 octobre 1882, idem, p. 113-114)

Ils rejettent le programme du Havre et se renomment Fédération des travailleurs socialistes de France (FTS).

C’est la scission dans le Parti ouvrier. Les gens de « L’Égalité » -nos meilleurs éléments, Guesde, Deville, Lafargue, etc.- ont été, sans autre forme de procès, mis dehors au dernier congrès. (Friedrich Engels, « Lettre à August Bebel », 21 juin 1882, idem, p. 108)

Au demeurant, les deux stratégies sont irréconciliables. Les collectivistes considèrent que la révolution socialiste est indispensable. Contrairement aux possibilistes qui envisagent le socialisme comme résultant d’une succession de réformes améliorant peu à peu la condition de la classe ouvrière. Cette phraséologie est conciliable avec les alliances avec des politiciens bourgeois avides de capter les votes des travailleurs, d’où le flou sur les limites du parti. La minorité fidèle au programme, 27 délégués, se rassemble en congrès à Roanne où elle proclame le Parti ouvrier.

En France, la scission attendue depuis si longtemps s’est faite… Les divergences sont de principe : la lutte doit-elle être menée comme lutte de classe du prolétariat contre la bourgeoisie, ou bien peut-on renoncer en opportunistes au caractère de classe du mouvement et au programme, toutes les fois que ceci permettra de gagner des voix, des partisans ? Malon et Brousse se sont prononcés pour cette dernière solution ; ils ont sacrifié par là le caractère de classe, le caractère prolétarien du mouvement et ont rendu la rupture inévitable. Tant mieux. Le développement du prolétariat est partout accompagné de luttes intestines, et la France, où un parti ouvrier se créé pour la première fois, n’est pas une exception. Nous autres, en Allemagne, nous avons franchi la première étape de cette lutte, nous en avons d’autres devant nous. L’unité est une chose excellente tant qu’elle est possible, mais il y a d’autres choses autrement importantes que l’unité. (Friedrich Engels, « Lettre à August Bebel », 28 octobre 1882, idem, p. 111)

Le désir des opportunistes d’avoir les mains libres passe forcément par la remise en cause du programme communiste.

Au début, lors de la fondation du parti ouvrier, il fallut admettre tous les éléments acceptant le programme… La suite a démontré que Malon et Brousse n’acceptaient le programme que sous la réserve tacite de le ruiner… Ce qui a commencé à Reims et à Paris s’est achevé à Saint-Etienne. Le caractère de classe du programme a été éliminé. Les considérants communistes de 1880 furent remplacés… Les revendications positives du programme furent annulées, puisque chaque localité est libre de se donner, aussi souvent qu’il lui plait, un programme spécial pour chaque cas particulier. Non seulement le soi-disant parti de Saint-Etienne n’est pas un parti ouvrier, mais encore ce n’est pas un parti du tout, parce qu’en fait il n’a pas de programme. (Friedrich Engels, « Lettre à Eduard Bernstein », 20 octobre 1882, idem, p. 112)

Débarrassés des communistes, l’organisation réformiste commence à dévoiler sa véritable orientation.

Le service public est le dernier terme du développement de chaque spécialité du labeur humain… Le développement de l’État, quel que soit d’ailleurs le gouvernement au pouvoir, aboutit nécessairement à l’absorption progressive de toutes les entreprises privées transformées en services publics… La question communale est plus de la moitié de la question sociale… (Paul Brousse, La Propriété collective et les services publics, Éditions le Prolétaire, 1883, cité par Georges Lefranc, Le Mouvement socialiste, Payot, 1977, t. 1, p. 60-61)

Forces et faiblesses du PO

Jean Dormoy, Jules Guesde et Paul Lafargue sont, à la fondation du Parti ouvrier, des révolutionnaires enthousiastes mais ils ne sont pas pour autant familiers de la théorie communiste. Le PO ne publie guère les œuvres de Marx et d’Engels. En particulier, ses dirigeants sont peu dialecticiens et leur matérialisme est plutôt celui des Lumières du XVIIIe siècle. L’analyse par le PO de la société française reste superficielle, même s’il a le mérite de développer un programme en direction de la paysannerie. Leur défaillance théorique contribue à des faiblesses politiques. Guesde croit dans les années 1880 en une révolution imminente ; la déception le conduit peu à peu à une autre stratégie, qui correspond mieux à sa pratique réelle, celle de l’addition progressive des réformes. En outre, le PO est incapable de travailler au sein de syndicats qui ne lui sont pas soumis, ce qui facilite l’emprise anarchiste sur les bourses du travail puis la confédération CGT. Enfin, si Guesde prend pour modèle le SAP-SPD allemand, le fonctionnement du PO est moins démocratique.

Grâce à son programme, aux mérites de sa direction et aux conseils d’Engels, le PO reste sur une trajectoire révolutionnaire durant les années qui suivent la scission des possibilistes. Le PO, contrairement à la FTS, est persécuté par l’État bourgeois. En avril 1883, un tribunal de la République inflige à Jean Dormoy, Jules Guesde et Paul Lafargue 100 francs d’amende chacun (environ 3 000 euros d’aujourd’hui) et 6 mois de prison.

En 1887, le général Boulanger, soutenu par les bonapartistes, se dresse contre le parlementarisme, attirant un temps Lafargue ainsi qu’une partie des blanquistes. L’organisation blanquiste explose entre entre CRC (Vaillant) et CCSR (Rochefort, Granger, Roche…). Pour sa part, la FTS (Brousse, Allemane, Joffrin, Malon…) s’aligne complètement le Parti radical et la IIIe République, sans mettre en cause l’armée bourgeoise.

Cette poussée de fièvre boulangiste devrait inciter nos amis à exiger sans répit l’armement du peuple comme seule garantie contre toute velléité césarienne de la part des généraux populistes. (Friedrich Engels, « Lettre à Laura Marx », 15 juillet 1887, dans Marx & Engels, La Troisième république, ES, p. 191)

En juin 1889, sans même consulter le groupe parlementaire socialiste, le député Alexandre Millerand entre dans un gouvernement de « défense républicaine » incluant notamment le général de Galliffet, un des fusilleurs de la Commune. Si Jaurès se réjouit, l’organisation blanquiste (ex-CRC) et l’organisation guesdiste (ex-PO) protestent conjointement.

Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être ou devenir un parti ministériel. Il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie, dans les mains de laquelle l’État ne peut être qu’un instrument de conservation et d’oppression sociale. (POF & PSR, 14 juillet 1899, cités par Claude Willard, Jules Guesde, l’apôtre et la loi, Éditions ouvrières, 1991, p. 84)

En juillet, Engel, avec l’aide du SAP allemand et du PO français fonde l’Internationale ouvrière (IO, 2e Internationale) contre le bloc concurrent des possibilistes et des bureaucrates syndicaux anglais.

En 1890, les possibilistes explosent entre la fraction de Brousse fidèle au « socialisme municipal » (FTS) et celle d’Allemane (POSR) qui préfère l’activité syndicale à la gestion des mairies. Le PO conquiert à partir de 1892 des villes importantes et triomphe définitivement du possibilisme. Avec le déclin de l’artisanat et la montée de l’industrie, l’avenir semble partout au communisme.

Aux environs de 1890 la victoire du marxisme, dans ses lignes générales, est un fait accompli. Même dans les pays latins, où les traditions proudhoniennes se sont maintenues le plus longtemps, les partis ouvriers édifient en fait leur programme et leur tactique sur la base marxiste. L’organisation internationale du mouvement ouvrier, ressuscitée sous forme de congrès internationaux périodiques, se place d’emblée et presque sans lutte, dans toutes les questions essentielles, sur le terrain du marxisme. (Vladimir Lénine, « Marxisme et révisionnisme », avril 1908, Œuvres, Progrès, t. 15, p. 28)

Néanmoins, la pression de la bourgeoisie sur le mouvement ouvrier ne cesse jamais. L’opportunisme prend d’autres formes que le proudhonisme et son avatar possibiliste. En pratique, cela se manifeste par le « ministérialisme » de Millerand, l’hostilité à la grève générale des dirigeants syndicaux allemands de la GGD, le mot d’ordre « Australie blanche » du Parti travailliste australien, etc. En doctrine, le socialisme étatiste fait son chemin, version anticommuniste façon Webb ou révisionniste du marxisme à la Bernstein.

Mais lorsque le marxisme eut supplanté les théories adverses tant soit peu cohérentes, les tendances que ces théories traduisaient recherchèrent des voies nouvelles. Les formes et les motifs de la lutte avaient changé, mais la lutte continuait. (idem)

Du collectivisme au social-patriotisme, le déclin du guesdisme

En 1883, Karl Marx meurt. En 1889, Gabriel Deville rejoint les possibilistes, avant de devenir en 1906 ambassadeur de la IIIe République. En 1893, le PO opère un tournant patriotique et se renomme POF. En 1895, Friedrich Engels meurt. En 1895, José Mesa prend sa retraite. En 1898, Jean Dormoy disparait à 47 ans.

La fraction de l’anarchisme qui n’a pas sombré dans le banditisme se reconvertit en syndicalisme révolutionnaire, prétendument « en dehors de toute école politique » (Charte d’Amiens, 1906). La CGT, « n’ayant pas à se préoccuper des partis et des sectes » (idem) postule à gérer la future société : « le syndicat sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition » (idem).

Le réformisme prend en France la forme des « socialistes indépendants » (Alexandre Millerand, Jean Jaurès, René Viviani, Aristide Briand…), ce qui veut dire indépendants de toute organisation socialiste et difficilement distinguables du radicalisme bourgeois et de la franc-maçonnerie.

Lors de l’unification décidée en 1904 par l’Internationale ouvrière, les blanquistes de Vaillant et même les collectivistes de Guesde ont largement épuisé leur potentiel révolutionnaire initial. La création du Parti socialiste unifié-SFIO se fait en 1905 à l’avantage des socialistes indépendants conduits par Jean Jaurès, partisan du ministérialisme au sein des gouvernements bourgeois et de l’alliance avec le Parti radical.

Strouvé dit aux libéraux russes : au lieu de prendre contre notre socialisme les grossiers procédés allemands, il faut employer les moyens plus fin des Français ; il faut attirer, choyer, duper, dévoyer à la manière des radicaux de gauche français qui sont en coquetterie avec le jauressisme. (Vladimir Lénine, juin ou juillet 1903, cité par Lev Trotsky, Lénine, 1924, PUF, p. 52)

Malon, Allemane, Grossier, Sembat et bien d’autres opportunistes du PS-SFIO sont francs-maçons. Par exemple, Guesde et Bracke soumettent aux congrès de 1906 et de 1912 une motion déclarant incompatible l’appartenance au parti et aux sociétés secrètes de la franc-maçonnerie dont sont membres la majorité des députés et ministres « radicaux » et « républicains », ainsi que la plupart des préfets et chefs de la police. La motion est à chaque fois rejetée au profit de la liberté de compléter l’appartenance au parti avec l’adhésion à la Ligue des droits de l’homme, à la Libre pensée et aussi au Grand orient de France et autres loges maçonniques.

En 1911, Paul Lafargue et Laura Marx se suicident après avoir pris leurs distances avec le POF. Le Parti unifié ne se réclame pas du marxisme et converge avec la pratique et l’état d’esprit de la bureaucratie du SPD.

De même qu’en Allemagne, après la condamnation doctrinale du révisionnisme, c’est cependant toute la politique révisionniste qui triomphe, dans les faits, en France, c’est à une politique de réalisation que le parti consacre, en fait, tout son effort. (Albert Thomas, La Politique socialiste, Rivière, 1913, p. 65)

En 1914, après l’assassinat de Jaurès, quand la Première guerre mondiale s’ouvre, Guesde devient belliciste, comme Kropotkine, Vaillant et Plekhanov, et participe avec Sembat au gouvernement d’union sacrée, sur décision du groupe parlementaire et de la CAP du Parti socialiste-SFIO. Jouhaux et la direction anarcho-syndicaliste de la CGT se rallient aussi à la guerre impérialiste française.

La guerre impérialiste éclate irréversiblement en 1914 le mouvement ouvrier autour de deux pôles : l’internationalisme qui reste fidèle au prolétariat mondial et le social-impérialisme qui capitule complètement devant sa bourgeoisie et s’appuie sur son État bourgeois contre les internationalistes prolétariens.

Le social-chauvinisme est l’opportunisme achevé. L’alliance avec la bourgeoisie était d’ordre idéologique, secrète. Elle est devenue ouverte, brutalement affirmée. C’est précisément l’alliance avec la bourgeoisie et les états-majors militaires qui a donné sa force au social-chauvinisme. Les masses ont été abasourdies, abruties, divisées, écrasées par l’état de siège. Seuls les chefs ont voté librement et ils ont voté pour la bourgeoisie et contre le prolétariat. (Vladimir Lénine, « L’opportunisme et la faillite de la 2e Internationale », décembre 1915, Œuvres, Progrès, t. 21, p. 461)

Entre eux, le centrisme qui prétend les concilier, ce qui fait le jeu des agences de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière.

L’unité avec l’opportunisme, c’est l’unité du prolétariat avec sa bourgeoisie nationale, c’est-à-dire la subordination à cette dernière et la scission de la classe ouvrière révolutionnaire. (idem)

Le programme doit en tenir compte.

Le seul véritable programme d’action serait un programme marxiste fournissant aux masses une réponse complète et claire sur ce qui s’est passé, une réponse expliquant ce qu’est l’impérialisme et comment il faut le combattre, déclarant ouvertement que la faillite de la 2e Internationale a été amenée par l’opportunisme et appelant ouvertement à fonder une internationale marxiste sans les opportunistes et contre eux. Seul un tel programme, montrant que nous avons confiance en nous-mêmes et dans le marxisme, et que nous déclarons à l’opportunisme une lutte sans merci, nous assurerait tôt ou tard la sympathie des masses véritablement prolétariennes. (Vladimir Lénine et Grigori Zinoviev, Le Socialisme et la guerre, aout 1915, GMI, p. 34)

En 1915, Lénine, Zinoviev (RSDRP-bolchevik) et Radek (SDKP-roslamowcy) prennent la tête du mouvement pour une nouvelle internationale, la délimitation d’avec les chauvins (opportunistes) et d’avec les partisans de l’unité (centristes).

L’Internationale communiste (1919-1933) est ralliée par de nombreux syndicalistes-révolutionnaires et plusieurs nationalistes de peuples opprimés mais son programme et sa stratégie sont fournis par des partis et des cadres issus de l’Internationale ouvrière, imprégnés de Marx et d’Engels.

La question du programme est plus décisive que jamais

Aujourd’hui, le capitalisme menace bien plus l’humanité qu’en 1880. Plus que jamais, la classe ouvrière doit avoir son propre parti et rester indépendante de la classe exploiteuse, de ses partis et de son État. Toute participation au gouvernement dans le cadre du capitalisme, toute alliance avec des représentants politiques de la classe dominante constitue une trahison. Cela vaut évidemment pour les partis ouvriers bourgeois : le Parti socialiste depuis 1914 et le Parti communiste depuis 1934, La France insoumise et Générations depuis leur naissance, mais aussi pour LO et le NPA qui ont pratiqué des blocs avec des partis politiques bourgeois (EELV, MRC, PRG…).

Comme l’affirme le communisme contre le libéralisme politique bourgeois et l’anarchisme, la classe ouvrière est seule révolutionnaire dans le capitalisme tardif. Le parti à construire n’est pas le parti des « citoyens » ou des « gens » type PS, PCF ou LFI, ni le parti de la « convergence des luttes » type NPA qui n’est que l’addition de mouvements sectoriels (femmes, minorités ethniques, etc.) mis sur le même plan et laissés en fait à leurs directions petits bourgeoises.

Les travailleurs ont besoin d’un parti ouvrier, d’un parti qui œuvre à l’hégémonie du prolétariat, qui prend la tête de la lutte contre toutes les oppressions dans le cadre de la révolution sociale.

L’émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe, ni de race. (Programme du PO, 1880)

Comme l’a montré la Russie en 1917, malgré son arriération culturelle et économique, la révolution fait bien plus avancer la cause des opprimés que les mouvements sectoriels opposés à la lutte de classe

Sans négliger la défense des acquis politiques et sociaux ni la lutte pour de nouvelles conquêtes, le but historique de la classe ouvrière est de prendre le pouvoir, ce à quoi s’opposent les partis sociaux-patriotes.

Notre programme est formulé dans une série de documents accessibles à tout un chacun. On peut en résumer la substance en deux mots : dictature du prolétariat. (Lev Trotsky, La Guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale, mai 1940, GMI, p. 31)

Surmonter la confusion actuelle

Les « trotskystes » français contemporains omettent tous dans leurs programmes la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la prise du pouvoir et la destruction de l’État bourgeois par la classe ouvrière.

En 1991, la direction du-Parti communiste internationaliste (feu Lambert, Cambadélis, Gauquelin, Gluckstein…) lui substitue le Parti des travailleurs (PT) pour attirer des bureaucrates syndicaux et des sociaux-démocrates opposés à l’Union européenne. Il est social-patriote et son organisation sœur, le PT d’Algérie, s’allie avec le FLN et même les islamistes du FIS. Le PT a pour héritiers aujourd’hui le Parti ouvrier indépendant et démocratique, le Parti ouvrier indépendant, le groupe La Commune pour un parti des travailleurs, Arguments pour la lutte sociale… dont l’effectif additionné est moindre que celui de l’ex-PCI.

En 1995, même quand sa candidate obtient 5 % à l’élection présidentielle, la direction de LO (feu Barcia, Laguiller, Mercier, Arthaud…) refuse de construire un parti révolutionnaire pour ne pas froisser la bureaucratie poststalinienne de la CGT.

En 2009, la direction de la Ligue communiste révolutionnaire (feu Bensaïd, Krivine, Sabado, Piquet, Besancenot…) la liquide au profit du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) pour capter les bakouninistes, les écologistes et les féministes petites-bourgeoises. Après un succès initial, le NPA scissionne : plusieurs fractions successives le quittent pour le Front de gauche (elles sont aujourd’hui dans Ensemble, un satellite de La France insoumise) tandis que ce qui reste, moins nombreux que feue la LCR, est démoralisé et plus fracturé que jamais)

Il vaut mieux être momentanément dans la minorité avec le vrai programme que d’avoir apparemment une grande clientèle sans programme. (Friedrich Engels, « Lettre à Eduard Bernstein », 28 novembre 1882, Le Mouvement ouvrier français, t. 2, p. 126)

Au service de l’État bourgeois, les partis « réformistes » contemporains (LFI, PS, PCF…) demandent le renforcement de l’appareil de répression, davantage de policiers et de militaires de métier tandis que les appareils syndicaux syndiquent les policiers. Pour les ménager, les organisations centristes (LO, NPA, POID…) abandonnent la revendication transitoire de la milice ouvrière et même la revendication démocratique de l’armement du peuple.

Abolition des armées permanentes et armement général du peuple. La commune maîtresse de son administration et de sa police. (Programme du PO, 1880)

Les partis « larges » mis en place par les révisionnistes, en France comme ailleurs, ne sont pas une autre voie pour construire l’internationale et le parti prolétariens. Ils aboutissent au bradage des principes, à la destruction idéologique et morale des cadres et des militants, aux scissions sous la pression des forces étrangères au prolétariat. L’opportunisme et l’abandon du programme révolutionnaire les amène à couvrir toutes les manœuvres des bureaucraties syndicales, voire à s’y intégrer, pour empêcher la centralisation politique de la classe ouvrière contre l’État bourgeois. Pour ces raisons, il faut reconstruire un parti ouvrier, révolutionnaire et international de masse sur la base d’un programme communiste.

Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. (Karl Marx, Manifeste du parti communiste, 1847, GMI, p. 31)