Une période d’instabilité s’ouvre pour toute la bourgeoisie irlandaise

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L’idéologie catholique, liée historiquement à la résistance nationale à la colonisation brutale de l’Irlande par l’Angleterre anglicane et protestante, a pesé longtemps dans l’État du sud, issu de la révolution avortée de 1916 [voir Révolution communiste n° 17] et de la partition de l’île en 1922. À chaque occasion, le clergé catholique s’était rangé du côté de la bourgeoisie catholique dont les deux fractions politiques avaient capitulé devant l’impérialisme britannique (Fine Gael en 1921, Fianna Fáil en 1926). Parallèlement, il avait condamné l’aile plébéienne du mouvement nationaliste (IRA-Sinn Féin) qui refusait la partition de l’île. L’Église catholique avait été récompensée par de multiples avantages et concessions : par exemple, le divorce n’était pas autorisé avant 1995, l’avortement et le blasphème étaient punis par la loi jusqu’en 2018. La salarisation, l’urbanisation, la scolarisation, les revendications des femmes travailleuses ont miné peu à peu l’emprise de la réaction cléricale. Ses prévarications, au lieu d’être étouffées, sont devenues des scandales publics. L’affaiblissement de l’emprise de l’Église catholique au sud peut faciliter l’unification avec le nord.

La fraction « provisoire » de l’IRA avait repris la guérilla en 1969 contre l’armée britannique, la police raciste et les bandes fascistes d’Irlande du Nord (ce qui fascinait, à l’époque, les futurs fondateurs du NPA) en utilisant une phraséologie vaguement socialiste. Gerry Adams et Martin McGuinness commencèrent à se renier en 1986 en décidant de participer aux deux parlements séparés de l’île (Stormont à Belfast, Leinster à Dublin) alors que la tradition nationaliste (« républicaine ») était de refuser d’y siéger.

La question de l’abstention avait été centrale dans la scission de l’IRA et la formation de l’IRA provisoire en 1969. La question était clairement tranchée dans le Constitution de l’IRA, section 1 : « La participation dans les parlements de Leinster, Stormont et Westminster est absolument interdite, ainsi que dans tout autre parlement assujetti ». (Brendan O’Brien, A Short History of IRA, 2019, p. 118)

Sous la pression de l’État du sud et de l’État américain, ils ont transformé le mouvement de guérilla petit-bourgeois en un parti politique bourgeois, en acceptant de négocier avec l’État britannique en 1991 et en désarmant en 2005. Ensuite, Sinn Féin a gouverné de 2007 à 2017 l’Irlande du Nord avec le principal parti de la bourgeoisie protestante (DUP) pour administrer en commun le capitalisme local sous la férule de la monarchie anglaise.

Depuis juin 2016, le Brexit pose un problème à la bourgeoisie des deux côtés de la frontière, avec un risque de rétablissement des droits de douane ainsi que des contrôles de marchandises et des personnes, en rupture avec les accords de 1998 (dits du Vendredi saint).

En 2016, 52 % du Royaume-Uni a voté pour quitter l’UE. Mais 56 % des électeurs d’Irlande du Nord ont voté pour rester. (The Economist, 15 février)

Dans l’Irlande du Nord toujours rattachée à l’État britannique, Sinn Féin et le DUP ont reformé un gouvernement de coalition en janvier [voir Révolution communiste n° 38]. Dans la République (Eire) qui reste membre de l’Union européenne, des élections générales étaient organisées le 8 février, après que le premier ministre Leo Varadkar (Fine Gael) avait le 14 janvier provoqué la dissolution du Parlement.

Alors que depuis la fin de la guerre civile voici près d’un siècle, les deux principaux partis de la bourgeoisie républicaine ayant accepté la partition du pays en 1922 (Fianna Fáil et Fine Gael) alternent au pouvoir, ils ont pour la première fois de l’histoire été devancés aux élections par Sinn Féin.

Parti Nombre de voix Pourcentage Nombre de sièges
Sinn Féin (Nous-mêmes) 535 595 24,5 % (+10,7) 37 (+14)
Fianna Fáil (Soldats de la destinée) 484 320 22,2 % (-2,1) 37 (-7)
Fine Gael (Le Clan des Celtes) 455 584 20,9 %(-4,6) 35 (-15)
Green Party (Parti vert) 155 700 7,1 % (+4,4) 12 (+10)
Labour Party (Parti travailliste) 95 588 4,4 % (-2,2) 6 (-1)
Social Democrats (Les Sociaux-démocrates) 63 404 2,9 % (-0,1) 6 (+3)
Solidarity–People Before Profit (Solidarité-Le Peuple avant le profit) 57 420 2,6 % (-1,3) 5 (-1)

Le Parti vert, qui avait gouverné avec Fianna Fáil de 2007 à 2011, est passé de 2 députés à 12. Alors que Sinn Féin ne présentait que 42 candidats (contre 84 pour Fianna Fáil et 82 pour Fine Gael) pour 160 sièges, il a remporté une majorité relative de voix, grâce à un discours démagogique adressé aux travailleurs salariés, qui ont particulièrement souffert de la crise de 2008. Depuis 2014, l’âge légal de départ à la retraite est de 66 ans, il devrait s’élever à 68 ans en 2028 ; parmi ses promesses, Sinn Féin prétend le rétablir à 65 ans. Depuis 2012, le prix des logements et les loyers ont beaucoup augmenté, en particulier à Dublin (85 %) alors que les salaires stagnent. Depuis 2014, le nombre de sans-abri a été multiplié par quatre. Sinn Féin a proposé le gel des loyers et la création de cent mille logements sociaux d’ici à 2025. L’audience de Sinn Féin tient aussi à ce qu’il promettait un référendum sur la réunification de l’Irlande d’ici 2025. En fait, cela est prévu par les accords de 1998, mais il ne peut être convoqué que par décision du gouvernement britannique (par son secrétaire d’État à l’Irlande du nord). À l’inverse, le discours de ses concurrents Fianna Fáil et Fine Gael portait sur la sécurité et la baisse des impôts pour le patronat.

En France, le chef de LFI décrit : « Sinn Fein est par maints aspects de centre gauche. Par d’autres très à gauche » (Jean-Luc Mélenchon, 11 février), le journal du PCF parle de SF comme un « parti fermement ancré à gauche » (L’Humanité, 11 février). L’opposition entre « gauche » et « droite » est mystificatrice. La vie politique de tout État, bien qu’elle se présente tout autrement, s’explique par la lutte entre les classes.

Le capitalisme ne serait pas le capitalisme si, d’une part, il ne condamnait les masses à un état d’abrutissement, d’intimidation, d’éparpillement, d’ignorance et si, d’autre part, il ne mettait à la disposition de la bourgeoisie un gigantesque appareil de mensonge et de duperie, pour tromper et abrutir les masses ouvrières et paysannes. (Lénine, 16 décembre 1919)

Au total, les partis politiques bourgeois (SF, FF, FG, GP, DF, Aontú…), tous subordonnés à l’Union européenne dirigée par le tandem des impérialismes allemand et français, ont obtenu 90 % des voix. Le succès électoral de SF en Irlande du Sud s’est opéré en partie au détriment des partis politiques d’origine ouvrière (LP, SD, S-PBF) qui ont rassemblé seulement 10 % des votes.

Le Parti travailliste n’a obtenu que six députés (4,4 % des voix) car il était discrédité par sa participation de 2011 à 2016 au gouvernement ayant mené avec Fine Gael une politique anti-ouvrière. Solidarité-Le Peuple avant le profit a perdu 1 député sur 5. Il s’agit d’une coalition entre le Socialist Party (grantiste), le Socialist Workers Network (cliffiste) et Rise (grantiste) qui font tous trois référence à Marx, Lénine et Trotsky. Ce bloc n’est qu’électoral, comme le FIT en Argentine, et il n’est pas conclu au Nord. Les courants centristes sont habitués à rallier ce qui a du succès et à faire croire, comme les partis réformistes, que le changement peut provenir de consultations électorales : leurs organisations-sœurs au Royaume-Uni ont d’ailleurs voté pour le Brexit. La campagne de S-PBP a oscillé entre l’adaptation au Green Party (le principal slogan de S-PBP fut : « La planète avant le profit ») et la capitulation devant le nationalisme (leur perspective politique étant « en finir avec le cycle FF-FG » pour un « gouvernement de gauche », sous-entendu dirigé par SF). Beaucoup d’électeurs ont préféré voter directement pour le parti écologiste ou Sinn Féin.

Maintenant en position de force, Sinn Féin est prêt à gouverner avec FG et FF, à gérer loyalement le capitalisme dans la République, comme il l’a fait au Nord.

Nous voulons être au gouvernement au nord et au sud… notre objectif est d’unir l’Irlande. (Michelle O’Neill, vice-présidente de Sinn Féin et vice-première ministre d’Irlande du nord, Daily Mail, 10 février)

Les gens qui ont voté Sinn Fein ont voté pour que le Sinn Fein soit au gouvernement, donc nous avons ouvert des discussions et pris contact avec les dirigeants. (Mary Lou McDonald, présidente de Sinn Féin, The Telegraph, 10 février)

Solidarité (le masque du SP) est favorable à un gouvernement de coalition dirigé par SF.

Il est souhaitable de l’explorer si nous pouvons obtenir des éléments pour répondre à la crise du logement, à certains problèmes dans les services de santé… autour du changement climatique et du coût de la vie. (Richard Boyd Barrett, The Irish Times, 12 février)

Le Peuple avant le profit (le masque du SWN) est encore plus opportuniste et se rêve lui-même participant au futur gouvernement bourgeois.

Les partis qui ont bénéficié de cette poussée, Sinn Féin, verts, sociaux-démocrates, le Peuple avant le profit ont le devoir d’appliquer le mandat qu’ils ont reçu en formant un gouvernement de gauche minoritaire. (PBP, Communiqué, 12 février)

Une période d’incertitude s’ouvre en attendant la constitution d’une coalition, soit entre les partis gouvernementaux traditionnels, soit inédite avec SF au centre. Dans tous les cas, la gestion du capitalisme irlandais et du Brexit ne va pas être chose facile pour le gouvernement de la République irlandaise, ni pour le gouvernement britannique et son annexe d’Irlande du Nord.

Le Brexit n’a pas seulement séparé l’Irlande du Nord de l’UE contre sa volonté, il a fait de même à l’égard de l’Écosse (62 % des électeurs). (The Economist, 15 février)

Reste à lever le drapeau d’une organisation véritablement prolétarienne, communiste et internationaliste, combattant réellement pour les intérêts des travailleurs et des opprimés, pour un gouvernement ouvrier et paysan de toute l’Irlande et pour la fédération des iles britanniques dans le cadre des États-Unis socialistes d’Europe.

15 février 2020