1989 : Tienanmen, l’écrasement de la dernière chance d’expulser la bureaucratie restaurationniste

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En Chine, il est interdit de commémorer le 4 juin 1989, un massacre de milliers d’ouvriers et d’étudiants perpétré trente ans auparavant. Le président Xi Jinping est lui-même le fils de Xi Zhongxun, haut dignitaire de l’État ouvrier bureaucratisé, qui fut impliqué dans la répression.

Les masses veulent la démocratie, la bureaucratie envisage le capitalisme

La lutte déclenchée par Mao Zedong contre la majorité du PCC en 1966 fracture la bureaucratie parasitaire qui usurpe le pouvoir de la classe ouvrière dans l’État ouvrier chinois. En 1968, la clique de Mao décide de mettre fin aux menaces de révolution politique, quand la classe ouvrière commence à se mobiliser à son compte en retournant contre toute la bureaucratie son verbiage gauchiste. Mao, Zhou Enlai et Kang Sheng recourent à la police secrète et à l’armée (APL) pour mettre au pas les gardes rouges dissidents et les ouvriers révoltés. En 1972, Mao reçoit le président américain Nixon au moment où celui-ci bombarde le Vietnam du Nord, indiquant sa allégeance à la domination impérialiste du monde. Les tentatives d’expression politique en dehors du PCC de 1978-1979 sont réprimées.

L’économie souffre de l’arriération du pays, de son isolement après la rupture avec l’URSS et l’instauration d’une dictature militaire en Indonésie en 1965, des limites de l’administration par en haut et du pillage par la bureaucratie. La majorité de celle-ci dirigée par Deng Xioping entame des réformes de marché pro-capitalistes. En 1979, l’État crée sur la côte des « zones économiques spéciales » (ZES) où le capital étranger pourra profiter d’une main-d’oeuvre compétente mais sans droits. À partir de 1985, la collectivisation forcée des campagnes s’assouplit. En permettant la location des terres et la vente de ses récoltes, Deng rétablit l’ouvrier agricole dans les campagnes. L’enrichissement de certains gros paysans, liés aux responsables locaux du parti, ouvre la voie à la transformation à grande échelle des travailleurs chinois en force de travail vendue sur le marché et permettant l’accumulation du capital. En 1989, des « nouveaux riches » se pavanent déjà à Pékin et dans les grandes villes.

L’enjeu est de savoir si la bureaucratie parasitaire va finir par mettre à bas ce qui reste de l’économie collective et planifiée ou si les travailleurs sauveront celle-ci en prenant le pouvoir, en renversant la bureaucratie.

On ne peut certes pas penser que la bureaucratie abdiquera en faveur de l’égalité socialiste… il faudra inévitablement qu’elle cherche appui par la suite dans des rapports de propriété… Les privilèges que l’on ne peut léguer à ses enfants perdent la moitié de leur valeur. Or, le droit de transmettre est inséparable du droit de propriété. Il ne suffit pas d’être directeur d’entreprise, il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce secteur décisif en ferait une nouvelle classe possédante. Au contraire, la victoire du prolétariat sur la bureaucratie marquerait la renaissance de la révolution socialiste. (Léon Trotsky, La Révolution trahie, 1936, Minuit, p. 169)

La jeunesse ne porte pas le poids des défaites précédentes et joue souvent un rôle précurseur dans les révolutions. Les grèves des étudiants chinois de 1985 puis de décembre 1986-janvier 1987 sont réprimées. Le premier secrétaire général, Hu Yaobang, est mis au placard. Son successeur est Zhao Ziyang désigné par la clique des « anciens » qui dirige en secret le pays autour de Deng Xiaoping, véritable parrain de cette mafia de l’État ouvrier dégénéré. Le 13e congrès du PCC d’octobre 1987 choisit de recourir un peu plus au marché et d’accélérer les « réformes ».

La mort de Hu Yaobang sert de détonateur au mécontentement étudiant

Le 15 avril 1989, l’ancien secrétaire du PCC meurt. Les funérailles de Hu sont l’étincelle qui met le feu aux poudres. Des étudiants de plusieurs universités de Pékin décident de profiter des obsèques pour manifester.

En 2001, les procès-verbaux des indicateurs de la police, des présidents d’université et les comptes-rendus de réunions du comité permanent du bureau politique du PCC, la véritable direction de la RPC, sont divulgués.

Entre le 15 avril et le soir du 19 avril, 1 654 dazibaos sont apparus dans 31 établissements d’enseignement supérieur de Pékin. À partir du 18, certains étudiants ont commencé à afficher et à crier des slogans réactionnaires visant des camarades hauts dirigeants tels que Xiaoping, Ziyang et Li Peng. (Zhang Liang, Les Archives de Tiananmen, Félin, 2004, p. 84)

Le 18 avril, le bureau politique du PCC refuse de recevoir les pétitionnaires qui ont établi 7 revendications.

Rendre publiques les revenus des dirigeants de l’État et de leurs familles, lever l’interdiction des journaux privés, augmenter les crédits à l’éducation et les salaires des intellectuels, mettre fin aux restrictions de manifestations de rue à Pékin, organisation d’élections démocratiques pour remplacer les membres du gouvernement qui avaient adopté de mauvaises politiques. (p. 74)

Les bureaucrates en chef envoient la police contre les représentants des étudiants qui attendent devant la porte Xinhua de Zhongnanhai, siège du gouvernement, place Tiananmen.

Le 19 avril, à partir de 23 heures, les étudiants de plusieurs universités apportent des couronnes sur la place.

En chemin, plus d’un millier d’étudiants de l’ENSP brandissait des banderoles et criait des slogans tels que « Yaobang n’est pas mort », « À bas la dictature ! » « À bas le despotisme ! » (p. 78)

Le 20 avril, les étudiants qui manifestent sont arrêtés. Cela déclenche la colère. Les étudiants se réunissent pour fonder un « comité provisoire » d’une organisation autonome qui prendra rapidement fin avril le nom de Fédération autonome des étudiants de Pékin (FAE). Elle lance un appel à la grève pour les 21 et 22 avril « pour protester contre les agissements illégaux de la police, pour que le gouvernement punisse les auteurs, que la police fasse des excuses » (p. 92). Le mouvement fait tache d’huile en province : Xi’an, Nankin, Wuhan, Shanghai, Canton, Shenzhen… Le 22 avril, l’assistance est massive aux funérailles de Hu.

Pour le secrétaire général Zhao Ziyang, il faut « empêcher les étudiants de manifester, punir sévèrement ceux qui ont commis des exactions, essentiellement recourir à la persuasion ». (p. 104). Lors d’une réunion du bureau politique le 24 avril, Chen Xitong, maire de Pékin invité à exposer la situation, manifeste son inquiétude.

À ce jour, près de 70 000 étudiants sont en grève dans 39 établissements. (…) Certains fondent des organisations illégales, prennent d’assaut les radios des universités, dissolvent les Unions des étudiants [sous le contrôle de l’État] par la force, envoient des gens dans les usines, les collèges et les écoles, prennent contact avec la province, cherchent à organiser une grève des cours et même une grève générale à l’échelle nationale. (p. 116)

Deng décide, le 25 avril lors d’une nouvelle réunion du BP, d’interdire les manifestations et les rassemblements. L’éditorial du Quotidien du peuple du 26 avril indique que c’est une « conspiration bien planifiée (…) pour plonger le pays dans les troubles (…) Son objectif réel est de renverser le Parti communiste chinois et le système socialiste… ». (p. 136).

Forces et faiblesses du mouvement étudiant

Malgré la menace, le 27 avril, les manifestations étudiantes se déroulent dans tout le pays, y compris des villes petites et moyennes. À Pékin, ils sont au moins 200 000. Les slogans pour la démocratie sont accompagnés par ceux qui dénoncent la corruption des chefs et le despotisme du pouvoir. Massivement, la jeunesse scolarisée, rejointe par de nombreux professeurs, se dresse face au pouvoir. Mais elle n’est pas capable à elle seule d’obtenir les libertés fondamentales. Seule la masse des travailleurs peut les arracher, mais une fois en mouvement, elle ne s’arrêtera pas à celles-ci, elle voudra arracher le pouvoir à la clique qui l’usurpe.

La force du mouvement est telle que des journalistes refusent parfois de signer les articles corrigés par les bureaucrates dirigeant la presse. La grève s’étend.

Le 29 avril, le porte-parole du gouvernement Yuan Mu rencontre 45 étudiants dont une partie est membre de la FAE de Pékin, mais il rejette toutes les revendications. Le lendemain, une partie des délégués boycotte une rencontre avec le maire de Pékin. Deux porte-parole étudiants, Wang Dan et Wuerkaixi, déclarent que le dialogue est « bidon ».

Le 1er mai, la Fédération autonome des étudiants de Pékin organise des élections « de délégués à un comité préparatoire à la création d’une association nationale des organisations étudiantes autonomes. » (p. 166). En plus d’exiger la reconnaissance de leurs syndicats indépendants, les étudiants rassemblent les preuves de la corruption des bureaucrates. À Shanghai, ils exigent notamment des explications sur le bail accordé à des capitalistes étrangers sur l’île de Hainan devenue une « zone économique spéciale » en 1988. Mais quand la base réclame des résultats et veut arracher des droits démocratiques, la FAE reste marquée par l’illusion du dialogue avec le gouvernement.

Le 2 mai, une nouvelle pétition est lancée dans les universités pour la commémoration du 4 mai 1919. Ce jour-là, les étudiants de Pékin avaient protesté contre le traité de Versailles qui attribuait au Japon les territoires chinois annexés par l’Allemagne. Le 3 mai, Yuan Mu rejette les « 12 propositions ».

Le 4 mai, les rassemblements sont officiellement interdits. Les cordons de police cèdent devant un flux de manifestants bien organisés : service d’ordre, radio diffusant les mots d’ordre, repli organisé…

Mais le Manifeste du 4 mai de la direction étudiante est confus. Il ne sait pas répondre à la question cruciale : quel pouvoir garantira les droits démocratiques et les revendications ? Il se réclame de la « démocratie », de « l’État de droit ». Il supplie le gouvernement d’« accélérer la réforme politique et économique », promet que les étudiants « reprendraient les cours dès le 5 mai » (p. 180). Ce manifeste ne s’adresse pas aux travailleurs salariés ni aux paysans pauvres.

La direction étudiante clive entre reprise des cours et poursuite de la grève. Les tenants du « dialogue » sont influents malgré les refus répétés des autorités. Certains veulent remplacer les manifestations par une grève de la faim à la Gandhi. Le hasard a aussi sa part dans les événements : Gorbatchev –qui prétend mener de pair en URSS démocratisation politique et modernisation de l’économie au moyen de réformes de marché– est attendu le 15 mai pour une visite officielle de 3 jours. Les dirigeants étudiants comptent dialoguer avec lui.

La classe ouvrière s’engouffre dans la brèche

Deux camps s’affrontent au sein du comité permanent du BP du PCC : autour de Zhao Zyiang, revenu de Corée du nord le 30 avril, les partisans du dialogue ; autour de Li Peng, ceux de la répression. Ce qui inquiète les deux fractions, c’est le risque de l’intrusion de la classe ouvrière. Le secrétaire du PCC de Pékin alerte le BP le 10 mai.

C’est au bureau municipal des mines que la situation est la plus grave. Du 25 avril à hier, il y a déjà eu dix cas de pétitions, le plus important ayant impliqué 280 personnes. Sur les 6 000 membres des familles des ouvriers dépendant du bureau, un tiers a déjà participé aux pétitions. Essentiellement des paysans devenus mineurs temporaires, des paysans qui habitent près des mines et de leurs familles. Ils réclament surtout l’amélioration de leur traitement, la transformation de leur hukou agricole [passeport paysan] en hukou non agricole et la possibilité de bénéficier de la sécurité sociale et des droits à la retraite. (p. 204)

Le 13 mai, la grève de la faim est lancée. Plus de 10 000 étudiants s’installent place Tienanmen et promettent de ne plus manger si le dialogue n’est pas établi, n’est pas retransmis par les médias et si le qualificatif de « troubles » n’est pas retiré par les maîtres du pays.

Commencée samedi 13 avec l’arrivée de 10 000 jeunes, la seconde occupation de Tiananmen s’était étoffée le lendemain, passant à 100 000. Lundi 15, les curieux et les délégations d’autres instituts ne cessaient d’amplifier leur présence – parmi ceux-ci, 500 cyclistes de l’université de Fudan de Tianjin, qui avaient bravement avalé sur leurs lourdes bécanes les 140 kilomètres les séparant de la capitale. Constatant l’aspect illusoire de toute tentative d’évacuation, quelques milliers de policiers ayant fait leur apparition dans la matinée, étaient bien vite repartis. (Éric Meyer, Pékin place Tian An Men, Babel, 2019, p. 130-131)

Les intellectuels descendent dans la rue, forts d’une pétition de plusieurs centaines de noms. Partout dans le pays, les étudiants manifestent en soutien aux grévistes de la faim. Pour éviter tout contact avec eux, Gorbatchev n’est pas accueilli au siège du gouvernement officiel qui est place Tiananmen.

Le 17 mai, des manifestations massives des travailleurs et des étudiants déferlent dans le pays. Des mots d’ordre pour la démission de Deng Xiaoping et de Li Peng sont scandés. Les slogans sont tous centrés contre le pouvoir, une banderole affirme à Pékin : « Le peuple soutient l’État mais peut aussi le renverser ! ».

En milieu d’après-midi, il était impossible d’estimer l’importance de la manifestation : un million ? deux millions ? La population entière semblait avoir pris possession de la rue. À pied, en voiture, en charrette à cheval, en camion… Des autobus bardés d’affiches et remplis de manifestants. Des tambours en tête des cortèges, rythmant le pas. Des jeunes, et des moins jeunes, s’égosillant dans des mégaphones. Toute circulation était devenue impossible, les cortèges occupant toute la largeur de la chaussée. Dès le matin, la composition de la manifestation quotidienne avait changé du tout au tout par rapport aux comités de soutien jusqu’alors remarqués dans les rues de la ville. Cette fois, ce sont les ouvriers qui manifestent. Des usines entières déferlaient, certaines distantes de plusieurs dizaines de kilomètres du centre. Des banderoles proclament fièrement : « La classe ouvrière est là ! » (Le Monde, 21 mai 1989)

Le 18 mai, Deng Xiaoping tranche : il faut réprimer pour mettre fin à une situation qui devient révolutionnaire.

Après avoir longuement et murement réfléchi à tout cela, j’ai conclu que nous devons faire intervenir l’Armée populaire de libération et proclamer la loi martiale à Pékin. (Zhang Liang, Les Archives de Tiananmen, Félin, 2004, p. 275)

Tout en se préparant, les chefs du PCC donnent le change en palabrant avec les représentants étudiants qui y sont d’autant plus portés qu’ils n’ont aucune solution en termes de pouvoir. Ceux-ci sollicitent Li Peng le 18 mai pour que le mouvement soit déclaré « patriotique » et que le dialogue soit « retransmis à la télévision ».

Partout dans les grandes villes, les fédérations autonomes ouvrières (FAO) naissent, celle de Pékin comptera en quelques jours 20 000 membres. L’avant-garde de la classe ouvrière, elle, revendique le pouvoir.

Le 19 mai, la Fédération autonome des travailleurs de Pékin annonce sa fondation officielle et déclare que si les revendications des étudiants ne sont pas satisfaites dans les 24 heures par le bureau politique une grève générale d’une journée sera lancée. Les revendications étudiantes sont rejetées par le bureau politique et la loi martiale instaurée. Sur ordre du gouvernement, l’armée et les chars entrent dans la ville, ce qui provoque une situation quasi-révolutionnaire à Pékin. Défiant la loi martiale, un million de personnes descendent à nouveau dans la rue au cours des 2 journées suivantes. La Fédération autonome des travailleurs de Pékin met alors en place des groupes appelés « Oser mourir » et appellent ses membres à bloquer les convois militaires et les forces armées pénétrant dans la ville. Le durcissement du conflit entre le PCC et les manifestants politise très vite les travailleurs et la Fédération autonome. Celle-ci publie le 21 mai un Manifeste des travailleurs : « Le prolétariat est la classe la plus progressiste de la société. Nous devons montrer notre force comme la force centrale du mouvement pour la démocratie. La classe travailleuse est l’avant-garde de la République… C’est pourquoi nous ne laisserons pas faire du mal à nos étudiants qui ont été élevés dans notre société. ». (Au Loong Yu, La Chine, un capitalisme bureaucratique, Syllepses, 2013, p. 128)

Le même jour, après avoir rendu visite aux étudiants grévistes de la faim sur la place Tiananmen pour les faire partir, Zhao Zyiang est mis sur la touche par Deng qui fait converger 180 000 soldats et policiers sur Pékin.

Le massacre du 4 juin

Le 20 mai, la FAO de Pékin adopte un appel commun avec la FAE et le Centre de commandement de la grève de la faim. La clique de Deng y est qualifiée d’« ennemis du peuple ». Le texte appelle les « citoyens de Pékin à s’opposer au contrôle militaire » et demande que « les officiers et les soldats de l’APL s’opposent aux dictateurs qui les trompent et retournent leurs armes contre ces tyrans ». (Zhang Liang, Les Archives de Tiananmen, Félin, 2004, p. 334).

Le 21 mai, l’APL est bloquée par la fraternisation et les barricades dans tout Pékin ainsi qu’un soutien massif du pays avec des manifestations dans 131 villes. Toutes trouvent le soutien des travailleurs et cherchent la fraternisation avec les soldats. Des grèves touchent les entreprises, la question d’une grève générale est posée. De son côté, Deng fait fortifier le palais gouvernemental par des mitrailleuses et des herses.

La manifestation du 23 mai contre la loi martiale rassemble plus de 300 000 personnes à Pékin, 400 000 à Canton. 87 villes connaissent des manifestations massives. À chaque fois, la participation ouvrière est nombreuse. La direction étudiante envisage d’évacuer la place Tiananmen. Elle se borne à demander la démission de Li Peng. Mais, du 23 au 26 mai, les étudiants de province prennent littéralement d’assaut les trains pour monter à Pékin. Finalement, le rassemblement est maintenu.

Fin mai, le mouvement décline faute d’avancer, quelques milliers d’étudiants seulement restent sur la place Tiananmen. De son côté, Deng mobilise de nouvelles troupes d’origine rurale et préservées de tout contact avec la population. Le 29 mai, il commence à réprimer le prolétariat.

Lorsqu’on apprit que la police avait arrêté Shen Yinhan, le fondateur de la Fédération autonome des ouvriers de Pékin, quelques 300 étudiants partirent en pleine nuit manifester en faveur de sa libération. (p. 439)

Le 30 mai, 3 autres dirigeants de la FAO de Pékin sont arrêtés. Les cours reprennent dans les établissements scolaires. Les billets de train pour quitter Pékin sont gratuits. Le 2 juin, la clique de Deng lance l’offensive. Le 3 juin au petit matin, la résistance spontanée des habitants et des militants surprend les troupes.

Dans tout Pékin, durant les heures précédant et suivant l’aube, des véhicules de l’armée furent arrêtés ou retournés, eurent les pneus crevés, et environ 500 soldats se retrouvèrent encerclés dans des poches urbaines. (p. 496)

Le 3 juin à minuit, les chars entrent massivement dans la capitale, des hélicoptères sont en soutien et les soldats tirent à vue. Les insurgés disposent de moyens de défense dérisoires. Venant de l’ouest, l’armée progresse vers la place Tiananmen en passant dans les quartiers ouvriers qui résistent glorieusement comme à Muxidi.

À mesure de leur progression vers la Ciré interdite, la masse humaine se fait plus dense pour leur opposer le barrage des corps. Étudiants et ouvriers font preuve d’un stupéfiant courage, honorant le voeu de défendre Tiananmen au prix de leur vie. Déjà sur Chang’An [grande avenue de Pékin débouchant sur la place], douze tanks se trouvent bloqués. Les fantassins s’interposent, les mettent en joue avec leurs AK-47. Quoique terrifiés, personne ne bouge : ils tirent, causant une vingtaine de morts. Au moins un millier de véhicules avance ainsi au pas, pour un défilé sinistre qui durera deux heures. (Éric Meyer, Pékin place Tian An Men, p. 203)

Sur la place elle-même, il n’y a plus que quelques milliers d’étudiants et d’ouvriers. En quelques heures, ils sont encerclés, passés à tabac. Ceux qui tentent de s’échapper ou de résister sont tués sur le champ. Les derniers évacués chantent L’Internationale.

Durant les jours qui suivent, de nombreux habitants de Pékin manifestent leur hostilité aux soldats occupant leur ville et abattant tout contrevenant au couvre-feu. Des manifestations ont lieu dans toutes les capitales de province rassemblant des dizaines de milliers de personnes. À Shanghai, des étudiants et des ouvriers dressent même des barricades.

La porte ouverte à la restauration du capitalisme

Finalement, le 10 juin, les organisations « contre-révolutionnaires » sont démantelées, les militants arrêtés ou en fuite. Le bilan est au moins de 5 000 morts.

Pour passer de la lutte pour la démocratie à l’éviction de la bureaucratie, il fallait un parti. Pour profiter des failles de la bureaucratie, il fallait une direction aux étudiants et aux ouvriers, un parti. Pour rallier les soldats de base aux ouvriers et aux paysans, il fallait un parti. Pour surmonter les illusions et les inconséquences des dirigeants étudiants et rallier les jeunes en formation aux ouvriers, il fallait un parti. Pour généraliser les FAO, les FAE, les services d’ordre, les centraliser dans des soviets capables de remplacer la bureaucratie, il fallait un parti. Pour empêcher la restauration du capitalisme et avancer vers le socialisme mondial, il fallait un parti.

L’usurpation du prestige de la révolution d’Octobre 1917 par le parti-mao-stalinien, la persécution des bolcheviks-léninistes de Chine par la bureaucratie accédant au pouvoir, la prosternation devant Tito, Mao, Ho… de la direction de la 4e Internationale entre 1949 et 1951 et la destruction qui s’en suit de celle-ci en 1952-1953 ont considérablement entravé la construction d’un tel parti.

Après le 4 juin 1989, la fraction prudente semble l’emporter : les mesures de marché sont bloquées un temps. Mais la majorité de la bureaucratie, n’étant plus menacée par les travailleurs, décide en 1992, après une tournée de Deng dans le sud, de généraliser l’expérience des ZES et se convertit consciemment au capitalisme. Les enfants des bureaucrates deviennent des patrons, les paysans sont expulsés en masse des campagnes, les travailleurs doivent vendre leur force de travail.

L’intermède « conservateur » post-Tienanmen est de courte durée puisque Deng Xiaoping parvient, à la suite de sa fameuse « tournée du Sud » début 1992, à imposer un changement de tendance à Pékin en faveur d’une nouvelle vague de libéralisation économique… L’expression « économie planifiée » tombe en déshérence dans le vocabulaire politique chinois. Le XIVe congrès du PCC, en octobre 1992, introduit comme substitut la notion « économie socialiste de marché ». Dans les dix années suivantes, sous Jiang Zemin et Zhu Rongji, l’économie urbaine est violemment restructurée, dans un grand mouvement de fermetures, de privatisations et de licenciements qui touche un peu plus de la moitié de la main-d’œuvre et met fin au principe de l’emploi à vie dans l’industrie d’État. (Nathan Sperber, « La planification chinoise à l’ombre du capitalisme d’État », Actuel Marx, premier semestre 2019)

Le PCC qui avait autrefois muté de groupe communiste internationaliste (1921) en aile gauche du nationalisme bourgeois sur l’ordre de la direction Zinoviev-Staline-Boukharine de l’Internationale communiste (1923), en guérilla paysanne s’appuyant sur l’URSS voisine (1927), en couverture de la bureaucratie étatique chinoise privilégiée (1949-1952), devient un parti au service de la bourgeoisie chinoise et peuplé de patrons (1992).

19 septembre 2019