Les luttes de classes au Soudan de 1956 à 2019

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Le 11 avril 2019, le porte-parole de l’armée soudanaise annonce la destitution du président Bachir, après 30 ans au pouvoir, à la suite des manifestations qui se sont poursuivies depuis le 19 décembre 2018 dans tout le pays malgré une répression violente.

Une bourgeoisie incapable d’unifier le pays

Les royaumes du Soudan adoptent l’islam comme religion d’État pour éviter une invasion arabe au 15e siècle. Le Soudan est unifié en 1820 quand l’empire ottoman et le califat égyptien envahissent la région pour se procurer directement de l’or et des esclaves. En 1885, Muhammad Ahmad ibn Abd Allah Al-Mahdi chasse les troupes égyptiennes et anglaises pour instaurer un régime islamique. L’armée britannique conquiert brutalement le Soudan en 1898. La puissance coloniale oppose le Nord et le Sud où elle exacerbe le tribalisme.

Au temps du capitalisme ascendant, les révolutions et les indépendances ont parfois assuré l’unification nationale, assuré une certaine laïcité de l’État et confié la gestion commune des affaires de la bourgeoisie à des parlements où s’affrontaient et négociaient les différentes fractions des exploiteurs (Pays-Bas, États-Unis d’Amérique, France…). Mais les classes dominantes des premiers pays devenus capitalistes ont profité de leur supériorité technique et militaire pour s’emparer par la violence du reste du monde. Ainsi, survenues tardivement, les indépendances de la seconde moitié du 20e siècle n’ont généralement pas soudé la nation autour de sa bourgeoisie naissante, ni débouché sur un régime démocratique.

Au Soudan, la classe dominante embryonnaire hérite au milieu du 20e siècle des ressources naturelles du plus vaste pays d’Afrique et du prestige d’une tradition anticoloniale appuyée sur la religion musulmane. La majeure partie de la population parle arabe, une langue répandue, et ses élites connaissent l’anglais, la langue internationale de fait. Mais le pays reste économiquement dépendant de l’impérialisme mondial et sa partie sud n’a pas bénéficié des infrastructures bâties par le colonisateur au nord.

Au moment de l’indépendance officielle (1956), la bourgeoisie soudanaise naissante se divise politiquement entre deux options. L’une mise sur la religion pour dominer les autres classes ; elle s’incarne en plusieurs mouvements : l’Oumma (née en 1945) hostile à l’Égypte mais aussi les Frères musulmans qui se nomment Front de la charte islamique (ICF). L’autre table sur le nationalisme arabe qui a le vent en poupe dans l’Égypte voisine : le Parti national unioniste (NUP), le terme « unioniste » désignant la volonté initiale du parti pronassérien d’unifier la Soudan et l’Égypte.

Les deux factions ne sont pas si opposées car le NUP est clérical, l’Oumma et l’ICF sont pénétrés de racisme contre les Noirs. Par leur comportement, les partis bourgeois du Nord vont susciter la méfiance et l’hostilité des minorités religieuses et ethniques.

Faute d’une accumulation suffisante de capital à l’échelle nationale, la bourgeoisie soudanaise a du mal à s’unifier à l’échelle de tout le pays, à stabiliser l’État, à assurer son hégémonie sur les autres classes sociales. Par conséquent, le capitalisme national reste très dépendant. Les puissances impérialistes (surtout Grande-Bretagne et États-Unis), les puissances régionales (Égypte, Israël, Arabie saoudite, Iran) et même des États voisins (Érythrée, Tchad, Éthiopie, Ouganda…) interfèrent dans la vie politique et contribuent à la balkanisation du pays. Les partis politiques sont souvent basés sur une base religieuse ou ethnique. Plus que les élections et le parlement, les coups d’État militaires et les soulèvements populaires vont rythmer la vie politique du pays.

Un prolétariat paralysé par le stalinisme

Si la bourgeoisie soudanaise est incapable de mener une révolution démocratique et nationale, une autre classe du pays en a la capacité. La classe ouvrière, malgré sa taille limitée, si elle se porte à la tête de tous les opprimés, si elle reste indépendante de la bourgeoisie nationale, si elle défend les libertés démocratiques, peut affronter l’impérialisme, unifier le pays, le développer et le moderniser. Évidemment, en prenant le pouvoir, elle ne se limiterait pas à une révolution démocratique mais entamerait la révolution socialiste africaine. Pour accomplir cette tâche, il lui faut un instrument, c’est-à-dire un parti ouvrier révolutionnaire.

Le parti dont dispose le prolétariat à l’indépendance, le Parti communiste du Soudan (SCP), est un des plus importants partis ouvriers d’Afrique. Il est présent aussi bien au sud qu’au nord. Il dirige la jeune classe ouvrière, en particulier du rail, il influence nombre de paysans, d’étudiants, d’intellectuels, de soldats et d’officiers. Mais, malgré le nom « communiste », il est en fait stalinien, menchevik. Il n’a aucune confiance dans la classe ouvrière. Il subordonne le prolétariat à la petite bourgeoisie et à la bourgeoisie nationales au nom de « l’unité des forces vives de la nation », de « l’union de la classe ouvrière, de la paysannerie, de la bourgeoisie nationale, des intellectuels progressistes » (SCP, 1 janvier 1956).

Ne serait à l’ordre du jour qu’une révolution « démocratique » accomplie par la bourgeoisie locale. La révolution socialiste menée par la classe ouvrière étant renvoyée à un avenir lointain. Or, le « front uni anti-impérialiste » et la « révolution par étapes » sont démentis par plus d’un siècle d’expérience et a trop souvent conduit à des défaites sanglantes (Chine, 1927 ; Espagne, 1937 ; Indonésie, 1965 ; Chili, 1973 ; Iran, 1979…).

En fait, sur consigne de la bureaucratie conservatrice de l’URSS, le SCP est réduit à chercher une aile de la bourgeoisie et de l’armée à qui s’allier, à qui subordonner les travailleurs et les étudiants, les syndicats, les associations qu’il influence. Ses trahisons répétées l’affaiblissent et renforcent soit les nationalistes qui se portent à la tête des minorités opprimées, soit les islamistes qui prétendent incarner l’aspiration anti-impérialiste des masses populaires.

1956 : le premier gouvernement civil entame la guerre civile

La transition vers l’indépendance commence en 1953. Avant même son aboutissement en 1956, un conflit éclate en 1955 entre le nord contrôlé par une bourgeoisie commerçante et agraire qui se veut arabe et le sud aux mains de survivances d’exploiteurs précapitalistes dont l’expression principale est la guérilla de l’Anyanya.

Le premier gouvernement bourgeois résulte des élections de 1953 gagnée par le NUP. En février 1956, le premier ministre Azhari (NUP) est porté par une coalition NUP-Oumma au parlement. Mais le NUP scissionne en juin : Mirghani fonde le Parti de la démocratie du peuple (PDP). Aux élections de 1958, la coalition Oumma-PDP l’emporte mais des petits partis régionaux réclament plus de fédéralisme. Le gouvernement du premier ministre Khalil (Oumma) se divise sur la question de « l’aide » américaine qui vise à isoler l’Égypte de Nasser.

En 1958, le général Abboud renverse le gouvernement civil Oumma-PDP, s’empare du pouvoir et interdit les partis. Il collabore avec les États-Unis et multiplie les mesures discriminatoires à l’égard des populations du Sud, notamment l’obligation de l’arabe et de l’islam dans les écoles.

En 1964, un soulèvement populaire renverse le tyran. Des élections se tiennent en 1965 : le Front du Sud boycottant, les vieux partis semblent triompher : l’Oumma obtient 90 sièges, le NUP : 59, le SCP : 8, l’ICF : 5… Le NUP et le PDP fusionnent en 1967 sous le nom de Parti unioniste démocratique (DUP).

L’instabilité parlementaire et l’impuissance gouvernementale conduisent à la convocation d’élections ancipitées en 1968. La représentation du Sud est améliorée mais le suffrage n’a pas dégagé de majorité claire. L’économie est fragilisée par les propriétaires terriens absentéistes et le gonflement de l’administration qui sert de débouché aux enfants des anciennes et nouvelles classes dominantes. La guérilla reçoit au Sud l’aide militaire d’Israël à partir de 1969.

1969, 1971 : deux coups d’État militaires soutenus par le parti stalinien

En 1969, le parti « communiste » SCP soutient le coup d’État du colonel Nimeiri d’inspiration nassérienne qui prétend bâtir le « socialisme soudanais » (sic). La junte militaire nationalise des entreprises. Elle dissout le parlement et interdit les partis politiques, poursuit la guerre contre le Sud. Cela n’empêche pas le SCP de participer au gouvernement car l’URSS considère jusqu’en 1972 que le gouvernement est un allié pour desserrer l’étreinte étatsunienne.

Le colonel Nimeiri écrase en 1970 un soulèvement de l’Oumma. En 1971, Nimeiri se retourne contre le mouvement ouvrier : il place les syndicats sous le contrôle de l’État, interdit les associations liées au SCP et proclame un parti unique, l’Union « socialiste » du Soudan (SSU).

Alors, le SCP mise sur un noyau de l’armée qui, autour du major Atta, tente un coup d’État en 1972. Celui-ci proclame qu’il va allier le Soudan aux « pays socialistes », mais les chefs des États voisins (Sadate en Égypte, Kadhafi en Libye…) remettent Nimeiri vite en selle.

1971 : le maréchal Nimeiri passe du nassérisme à la charia

En 1972, le maréchal Nimeiri conclut le traité d’Addis-Ababa avec le SSLM qui accorde l’amnistie et une large autonomie au sud. En 1973, il convoque une Assemblée constituante qui entérine la domination de la présidence sur l’État et un régime de parti unique. En 1977, l’État est incapable de rembourser ses emprunts extérieurs.

Des liens avec les États-Unis, Israël et l’Allemagne s’établissent ; en particulier, l’État américain fournit des armes à partir de 1976. Cette année-là, l’ICF (Frères musulmans) se renomme Front national islamiste (NIF). En 1979, Nimeiri prend un dirigeant du NIF comme ministre de la justice. Il emprunte au Fonds monétaire international. En 1981, il prend des mesures d’austérité sous la pression du FMI. Les cheminots déclenchent une grève et des émeutes se produisent à Khartoum.

De 1978 à 1981, des gisements de pétrole sont découverts par Chevron (États-Unis), surtout au sud du pays. La bourgeoisie du Nord convoite la rente potentielle.

En 1983, son représentant politique de l’époque, Nimeiri, impose la charia, au détriment des minorités chrétiennes et animistes, et revient sur l’autonomie accordée au Soudan du Sud. Comme dans tant d’autres pays, l’État américain « démocratique » soutient le despote. Nimeiri apparaît comme obéissant et hostile à la Libye comme à l’URSS.

Au Sud, John Garang (issu de la première guérilla Anyanya) fonde l’Armée de libération du peuple du Soudan (SPLA). La SPLA intègre au sud le Parti « communiste » SCP (comme le SACP fait partie de l’ANC en Afrique du Sud). Elle se prononce non pour l’indépendance, mais pour un Soudan uni, démocratique et laïque.

Face aux avions du gouvernement, fournis par la coopération militaire américaine, la SPLA s’appuie sur la Libye et surtout l’Éthiopie proche. Garang et Mengistu s’affichent « marxistes », bien qu’étant totalement étrangers à la classe ouvrière et à la théorie communiste. Ce n’est qu’un artifice, fréquent à l’époque, pour assoir leur popularité chez les opprimés, légitimer leur vive répression interne et solliciter à l’extérieur l’aide matérielle de la bureaucratie « marxiste-léniniste » (sic) de l’URSS. La guérilla du Soudan du Sud assassine, entre autres, des techniciens du groupe américain Chevron, ce qui met fin à l’extraction du pétrole.

1986 : le gouvernement bourgeois « démocratique » maintient la charia et poursuit la guerre civile

En 1984, le NIF retire son soutien à Nimeiri. En 1985, les masses du nord du pays multiplient les manifestations contre la vie chère et déclenchent la grève générale. Un coup d’État du général Dahab renverse Nimeiri. Il est soutenu par le Part « communiste » soudanais pour qui les travailleurs doivent abandonner leur méfiance légitime envers l’état-major, fondée sur l’expérience.

Le terme « coup militaire » a une mauvaise résonance dans notre pays en raison des souffrances subies par notre peuple durant les 22 ans de règne militaire sur les 29 ans d’indépendance (1956 à 1985). Mais le fait objectif est que l’armée est une institution bien établie qui ne peut être effacée. On ne peut ignorer son impact sur la vie politique et la lutte pour le pouvoir et par conséquent son enjeu dans la lutte politique entre les classes sociales : influencer l’armée et obtenir une alliance avec elle. Cette lutte se prolonge à l’intérieur de l’armée. (SCP, Conclusions du Comité central, 1985)

Des élections ont lieu en 1986 : l’Oumma obtient 99 sièges, l’Union démocratique UDP : 63, le Front national islamiste NIF : 51, le SCP : 6… La charia est maintenue. Le NIF noyaute méthodiquement l’université, les médias et l’appareil d’État.

Le gouvernement de coalition des trois principaux partis bourgeois nordistes Oumma-DUP-NIF poursuit la guerre contre le Sud. Il arme des tribus qui se revendiquent « arabes » et aide le mouvement rival Anyanya contre la SPLA. Cependant, en 1987, la plus grande part de l’Anyanya passe au SPLA. Celui-ci chasse du Sud 35 000 réfugiés de l’Ouganda.

1989 : le putsch du cheikh Tourabi et du colonel Bachir

En 1989, le colonel Omar Al-Bachir renverse le gouvernement Al-Mahdi et prend le pouvoir avec l’aide du NIF. Il proclame un État islamique, interdit les partis politiques et les syndicats indépendants (la centrale SWTUF devient un appendice de l’État). Le NIF purge massivement l’armée, la police et l’administration civile. Il instaure un parti unique, islamiste, le Parti du congrès national (NCP).

Le régime islamiste (Inquaz) met en place :

  • l’éviction des capitalistes issus du commerce qui soutenaient le DUP ou le NUP au profit de ceux issus de la finance qui ont propulsé le NIF ; ces derniers deviennent les fournisseurs de l’État, les propriétaires des réseaux de téléphone mobile ou des spéculateurs immobiliers,
  • l’austérité budgétaire (sauf dans une brève période entre 2000 et 2008) qui épargne les services de renseignement (NISS, etc.) et l’armée,
  • la privatisation des entreprises nationalisées et des services publics,
  • l’islamisation et l’arabisation de la société : discrimination entérinée par la loi (envers les femmes, les non-musulmans…), peine de mort pour les « apostats », amputations des voleurs (pas ceux de la classe dominante), etc.
  • la surveillance et l’encadrement de la population par la police politique et des « comités populaires » dans les quartiers et les villages.

L’opposition bourgeoise (DUP, Oumma, etc.) et le seul parti ouvrier de masse (SCP) s’unissent en 1989 dans une Alliance nationale démocratique (NDA). La classe ouvrière est ainsi subordonnée à la classe capitaliste, ce qui l’empêche de pouvoir prétendre prendre la tête de la lutte démocratique et sociale.

En 1990, le général Bachir soutient l’invasion du Koweït par l’Irak. Les États-Unis commencent à sanctionner le Soudan qui abrite à partir de 1992 Ben Laden, expulsé d’Arabie saoudite. Israël arme à grande échelle la dissidence au Soudan du Sud tandis que l’Iran équipe l’armée officielle.

En 1991, Bachir contribue aux bouleversements politiques en Érythrée et en Éthiopie, dont les dictatures militaires étaient soutenues par l’URSS mais que Gorbatchev abandonne dans les années 1980 pour trouver un compromis avec les États-Unis. La chute de la junte en Éthiopie fragilise la SPLA qui se fracture. Une minorité revendique l’indépendance et se divise à son tour. Les différentes cliques, à base plus ou moins ethnique, s’affrontent militairement et massacrent tout autant les civils que les milices tribales fomentées et armées par l’État soudanais.

L’Érythrée et l’Éthiopie, confrontées au soutien du Soudan à leurs islamistes, prennent leurs distances, ce qui isole le régime islamiste et facilite la guérilla du SPLA qui peut s’appuyer, entre autres, sur le parti stalinien et l’Ouganda.

1997 : l’islam plus le FMI, la charia plus l’austérité

En 1995, les services secrets soudanais sont impliqués dans un attentat manquant contre le président égyptien Moubarak en visite en Éthiopie. La SPLA rejoint l’opposition unie (NDA) qui reçoit l’appui des États-Unis.

Sous la pression internationale grandissante, le régime islamiste se fissure : Bachir se résout en 1996 à expulser Ben Laden mais les États-Unis décrètent l’embargo. L’extraction du pétrole commence grâce à un accord avec l’État chinois. Une entreprise pétrolière est fondée par la CNPC chinoise (40 % des actions), la Petronas malaisienne (30 %) et l’ONGC Videsh indienne (25 %). En outre, des entreprises chinoises construisent un terminal pétrolier à Port-Soudan et un oléoduc de 1 400 kilomètres reliant le bassin de Melut à Port-Soudan. Le Soudan devient la tête de pont en Afrique de l’impérialisme chinois émergent. En 1997, le gouvernement commence à appliquer des mesures prônées par le FMI.

En 1998, Clinton (Parti démocrate) fait bombarder par l’armée américaine l’usine pharmaceutique de Shifa, au nord de Khartoum, accusée faussement de fabriquer des « armes de destruction massive ». La destruction retentit sur la santé de la population soudanaise. La violence impérialiste alimente le terrorisme d’une branche de l’islamisme qui échappe au contrôle de ses protecteurs d’origine, Al-Qaida.

La même année, une guerre oppose deux des États voisins, l’Érythrée et l’Éthiopie. Le gouvernement, apeuré, se rapproche de l’Égypte, puis directement des États-Unis. L’État islamique se fracture entre la plupart des chefs des services secrets et des généraux d’une part, une fraction du parti NCP d’autre part. En 1999, Tourabi tente en vain de renverser Bachir. Il scissionne du NCP pour fonder le Parti du congrès populaire (PCP).

Tenant compte de la capitulation de Bachir, le nouveau gouvernement américain (Bush fils, Parti républicain) fait pression sur la SPLA et sur le gouvernement soudanais pour stabiliser l’Afrique de l’Est. En 2002, des pourparlers commencent entre le gouvernement islamiste et la SPLA, facilités par les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Norvège, le Kenya et l’Afrique du Sud. Après 2 millions de morts, des accords de paix sont signés en 2003 et 2004 :

  • une transition de 6 ans est prévue avant un référendum au Soudan du Sud,
  • les deux armées coexistent,
  • la charia est garantie au Nord, où vivent des centaines de milliers de travailleurs venus du Sud, et la neutralité religieuse au Sud,
  • les revenus du pétrole sont partagés.

Le Soudan se met à extraire et exporter du pétrole. De 2000 à 2008, le pays connait une expansion économique grâce à la rente pétrolière, des routes sont construites et la capitale Khartoum s’étend et s’équipe. Mais, comme en Arabie saoudite, en Libye, en Algérie, au Venezuela, etc., une couche bourgeoisie s’enrichit de manière parasitaire et se révèle incapable d’industrialiser le pays et de développer l’agriculture.

2003 : la guerre au Darfour

Faute de base populaire, le régime islamiste renforce l’appareil de répression qui capte déjà plus de 5 % du budget. Au sommet sont les « services de sécurité » qui fusionnent la police politique héritée de Nimeiri et la branche militaro-policière du NIF. Les milices réorganisées en FDP, bien plus que l’armée régulière (SAF) peu motivée, sont les principales forces combattant la guérilla au sud : elles massacrent les prisonniers et les civils, pillent et violent, mettent en esclavage. Le passage dans les FDP, où le régime endoctrine à l’islamisme, est obligatoire pour poursuivre ses études à l’université. Parallèlement, des gradés de la SAF deviennent des capitalistes, grâce à la Banque nationale d’Omdurman, à la construction de camions militaires et civils, aux fournitures à l’armée, à l’écoulement du bétail pillé au Sud…

Le Darfour, à l’ouest, était un centre d’échanges est une région rattachée dans les années 1920 par la Grande-Bretagne au Soudan. Peuplée de 6 millions d’habitants et grande comme la France, elle est mal reliée au reste du pays, très sous-développée en dépit de gisements de pétrole et d’or. En 2003, il n’y a que 26 médecins. L’activité principale, l’agriculture, est partagée entre cultivateurs (dont les Furs, majoritaires) et bergers. Toutes les populations qui peuplent le Darfour sont musulmanes et ont la peau foncée, les pastorales se considèrent généralement comme « arabes », alors que les sédentaires sont conçues comme « indigènes » ou « africaines » mais pas tous et les frontières sont poreuses entre les ethnies grâce aux mariages. Même la langue n’est pas vraiment un critère de séparation : des Berti et les Birgid parlent arabe, alors que les Misseriya Jebel et les Fellata parlent d’autres langues.

Des conflits locaux s’intensifient avec les sécheresses récurrentes (sans doute liées au réchauffement climatique) et la pression démographique (causée par la natalité et aggravée par les flux de réfugiés du Tchad limitrophe). Une famine frappe sévèrement la région en 1983-1985. La tradition de liberté de déplacement est mise en cause. Les rivalités s’exacerbent entre 1987 et 1989. Le régime oscille entre indifférence et aggravation des conflits.

Deux organisations de guérilla apparaissent : le Mouvement Justice et Egalité (JEM), inspirée au départ par Tourabi (PCP islamiste) ; l’Armée de libération du Soudan (SLA) liée à ses débuts à Garang (SPLA), laïque. En février 2003, les rebelles attaquent des avions militaires à El-Fasher. Le régime décide alors de maintenir le Darfour par la force dans ses frontières, avec les mêmes méthodes qu’au Soudan du Sud auparavant. Comme l’armée se montre peu offensive, il paye et équipe des milices « arabes » nommées Janjawids. La rébellion est soutenue par les puissances impérialistes occidentales (EU, Grande-Bretagne, France), avec l’aide d’Israël, pour soumettre le gouvernement et contrer le rival impérialiste chinois. En 2004, le gouvernement américain et les médias occidentaux parlent, abusivement, de génocide.

Le Parti « communiste » soudanais se prononce pour l’intervention de l’ONU. En 2006, celle-ci envoie des troupes d’interposition. Le SLA se fragmente : un bout signe l’accord d’Abuja avec le gouvernement en 2006 ; d’autres rejoignent en 2008, le JEM, officiellement désislamisé. Le rapprochement du Tchad et du Soudan fragilise le JEM. Ce dernier signe une trêve en février 2013 une trêve sous l’égide du Qatar. L’armée lance une offensive contre une fraction du SLA en janvier 2016, dont 30 attaques chimiques jusqu’à septembre 2016.

Le conflit aurait causé 300 000 morts et 2,5 millions de déplacés.

2011 : le Soudan est amputé

Le chef de la SPLA, John Garang, est victime d’un accident d’hélicoptère en 2005. Son successeur Salva Kiir appelle à l’indépendance. Tourabi (PCP) est emprisonné de 2004 à 2008.

L’effondrement de l’URSS en 1991 et la restauration du capitalisme en Russie à partir de 1992 suppriment la subordination du le Parti « communiste » soudanais à la bureaucratie stalinienne du Kremlin. Le SCP garde le nom de « communiste » pour continuer à trahir les travailleurs, désormais directement au compte de la bourgeoisie soudanaise. Contre la lutte de classe, le parti réformiste appelle à la collaboration de classes, à l’unité nationale de « toutes les forces politiques », donc avec la représentation politique de la bourgeoisie (y compris les islamistes de l’Oumma et du PCP).

La situation désespérée rend nécessaire une action immédiate de toutes les forces politiques au Soudan, afin qu’elles ravivent leur patriotisme et mettent en veilleuse leur intérêts partisans étroits, et que soit lancé un appel à l’unité de toutes les forces politiques au Soudan, afin de réaliser tous les efforts possibles pour que le pays se dirige vers une conclusion pacifique et s’assure un avenir. (SCP, 11 janvier 2011)

En 2011, la partition entre Nord et Sud a lieu à la suite du référendum. Le Soudan du Sud hérite de la plus grande partie des gisements de pétrole (entre 70 % et 80 %) mais les oléoducs conduisent à Port-Soudan. Il est dévasté et divisé, et encore plus dépendant de l’impérialisme mondial. En 2012, le gouvernement du Soudan du Sud expulse le directeur chinois du groupe pétrolier CNPC, accusé de favoriser le Soudan.

Dès 2012, les affrontements entre l’armée soudanaise (SAF) et l’Armée populaire de libération du Soudan (SPLA) reprennent dans les régions d’Abyei, du Kordofan du Sud et du Nil-Bleu, frontalières du Soudan du Sud et où se trouvent la plupart des gisements de pétrole qui restent au Soudan du Nord. Le nouvel État plonge lui-même dans la propre guerre civile de 2013 à 2018 avec plus de 300 000 morts et 4 millions de déplacés. Sous l’égide des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la Chine, un accord de paix est signé par les différentes cliques en septembre 2018. L’ONU, en particulier grâce à l’armée chinoise, assure le respect de la trêve. L’exploitation du pétrole reprend.

La rente pétrolière se tarit pour l’État qui garde le nom de Soudan. Pour les masses, l’austérité y devient la règle alors qu’une minorité capitaliste liée au régime (les membres du service de renseignement NISS, les pontes du parti unique PCP, les chefs des milices, l’état-major de l’armée…) continue à s’enrichir.

2012 & 2013 : des révoltes urbaines violemment réprimées

La moitié de la population a moins de 20 ans. L’État a ouvert une trentaine d’universités depuis l’indépendance. Le poids de la répression ne suffit pas à terroriser la jeunesse concentrée dans les universités. Les partis d’opposition (SCP, DUP, NUP, Oumma, PCP) y constituent des associations et s’opposent au Mouvement étudiant islamiste (SIM) du NCP qui dispose de nervis fascistes (les « unités djihadistes »). La lutte porte sur des revendications matérielles et l’oppression politique. Elle concerne surtout l’Université de Khartoum et l’Université du Soudan, dans une moindre mesure celles de Juba et d’Ahlia.

En 2009, le régime islamiste annonce des élections générales. Un mouvement composé surtout d’étudiants apparait dans les villes : Nous en avons marre (Girifna). Girifna mène en 2010 une campagne empreinte d’électoralisme pour inciter à s’inscrire sur les listes électorales et voter contre Omar Al-Bachir et les candidats du NCP, avec graffitis sur les murs, prises de parole de quelques minutes et distribution rapide de tracts dans les rues, les bus, les marchés. Ces interventions risquées (la répression de la police politique NISS est violente) sont ensuite diffusées sur les « réseaux sociaux ». Néanmoins, Bachir est élu en avril 2010 avec plus de 60 % des voix.

Girifna continue son agitation dans l’espace urbain, ainsi qu’une autre organisation étudiante, Le Soudan change maintenant (SCN), apparu plus tard et qui ajoute une dimension d’étude et de propagande. Ces deux mouvements petits-bourgeois pensent et agissent en termes uniquement démocratiques : droits de l’homme et de la femme, dénonciation de la corruption et du népotisme, dénonciation des discriminations raciales et régionales… Le SCN s’adresse d’ailleurs aux ONG et aux États impérialistes « démocratiques » pour trouver des points d’appui.

Avec les associations étudiantes et les syndicats clandestins, Girifna et le SCN jouent un grand rôle dans la révolte étudiante qui commence le 16 juin 2012 dans le dortoir des étudiantes de l’Université de Khartoum. La population protège les étudiants et s’engouffre dans la brèche qu’ils ont ouverte. Ce mouvement des masses soudanaises est contemporain d’une poussée des masses en Afrique du Nord et en Asie de l’Ouest contre les tyrans en place : le soulèvement post-électoral de juin 2009 en Iran, le début de révolution en Tunisie en décembre 2010, le début de révolution en Égypte en janvier 2011, le soulèvement de Bahreïn en février 2011, le début de révolution en Syrie en mars 2011, le mouvement du parc Gezi en Turquie en mai 2013… Dans toutes les grandes villes, les manifestations se multiplient le vendredi (le jour férié de la semaine dans les pays musulmans). Ainsi, le 22 juin 2012, il y en plus de 30, dont 22 à Khartoum (la capitale est très étendue et peu dense). 12 étudiants sont tués par la NISS à Nyala (Darfour), des blessés sont privés de soins, plus de 2 000 personnes sont arrêtées. Le régime expulse des ONG. Une partie des militants part en exil.

Cependant, la guerre civile (au Darfour, au Kordofan du Sud, au Nil bleu), l’austérité adoptée par le gouvernement privé de la rente pétrolière et soumis à la pression du FMI nourrit le mécontentement des classes exploitées et semi-exploitées.

Des inondations frappent le pays en juillet et en août 2013. Girifna et le SCN organisent l’aide. Contre les hausses des tarifs de carburant, les manifestations débutent à Wad Medani le 23 septembre et se propagent dans tout le pays le lendemain, mettent en cause le pouvoir. L’insurrection populaire s’attaque parfois aux postes de police, malgré les consignes pacifistes de l’opposition politique (SCP, Oumma, DUP, PCP…) et des organisations de jeunesse. Les 25 septembre, le gouvernement réagit brutalement. Il ferme internet, les routes, les universités. Les « services de sécurité » et les milices écrasent le mouvement au prix d’au moins 200 morts, plusieurs milliers de blessés, d’arrestations souvent suivies de tortures.

Pour autant, les travailleurs continuent à résister dans les hôpitaux, dans l’enseignement et les docks. Comme les syndicats indépendants sont interdits, ils agissent sous forme d’associations professionnelles.

Les étudiants originaires du Darfour et les Noubas constituent des associations étudiantes séparées qui réclament l’application des accords de Dona (2008) qui prévoyaient l’exemption des droits d’inscription. Ces mobilisations sont attaquées par les étudiants NCP-SIM, causant plusieurs morts.

Les fermiers de la Gezira et de Managi, font de même. Ils essaient, entre autres, d’empêcher la vente de terres agricoles.

En 2013, les services de renseignement (NISS) réorganisent les milices (dont les Janjawids) en Forces de soutien rapide (RSF) pour mener la guerre au Darfour, au Nil bleu, au Kordofan… Les corps de répression sont équipés, dans l’ordre d’importance, par la Russie, la Biélorussie, l’Ukraine et la Chine.

En 2014, le Soudan, dont la brutalité du régime alimente les flux de réfugiés, fait partie des États qui reçoivent de l’argent de l’Union européenne (200 millions d’euros) pour bloquer les migrants d’Érythrée et d’Éthiopie. L’État soudanais confie la mission aux Forces de soutien rapide (RSF) qui se transforment parfois en passeurs.

En 2014 et 2015, des révoltes secouent les quartiers touchés par les coupures d’eau à Khartoum, Gedaref, Port-Soudan… De même, des quartiers se mobilisent contre les expropriations et les expulsions à Soba, Gereif, Shajara… Des Nubiens s’opposent à la construction de barrages hydrauliques dans le Nord, à Dal et Kejabar en lien avec des projets agricoles de l’Arabie saoudite.

Girifna et le SCN mènent une campagne de boycott des élections présidentielle et législatives de mai 2015, à laquelle se rallient les partis d’opposition. À peine plus de 50 % des électeurs votent. À la suite de nouvelles mesures d’austérité, ils lancent en novembre 2016 un appel à la désobéissance civile (assian medani) par les réseaux sociaux. Du 27 au 29 novembre, les rues de Khartoum sont quasiment vides. Le gouvernement menace de licenciement les fonctionnaires et la NISS dresse des listes de magasins fermés et de conducteurs de bus publics en grève. Le second appel, pour le 19 décembre, est peu suivi.

En janvier 2016, le Soudan rompt avec l’Iran. Il se rapproche de l’Égypte et des monarchies du Golfe pour amadouer les États-Unis. L’Arabie saoudite vend du carburant à bas prix et prête un milliard de dollars (environ 900 millions d’euros) ; en échange, le Soudan soutient l’invasion du Yémen et fournit des troupes, surtout des milices. Les États-Unis lèvent leurs sanctions en octobre 2017.

La Chine devient le principal fournisseur du Soudan (devant l’Inde et les Émirats). Le parti unique NCP invite le parti unique de Chine, le PCC, à son congrès de 2017. Il envoie des cadres s’instruire à l’école de formation des hauts fonctionnaires chinois, l’université de Pudong (Shanghai).

En 2018, le gouvernement de Bachir discute avec l’État chinois, dans le cadre des « nouvelles routes de la soie », de la création de « zones franches » autour de Port-Soudan pour attirer les multinationales chinoises à la recherche de main-d’œuvre bon marché.

2018 : le début d’une révolution

Le PIB baisse de 2,3 % en 2018. Le déficit commercial s’accroît malgré les exportations clandestines d’or. L’inflation est d’au moins 70 % ; les distributeurs automatiques, nombreux dans la capitale, ne délivrent plus de billets. 3,3 milliards de dollars (70 % des dépenses budgétaires !) sont alloués aux corps de répression, l’essentiel allant aux services secrets.

Le 19 décembre 2018, le gouvernement soudanais annonce, parmi d’autres mesures, le triplement du prix du pain. Dès le lendemain, la population, dont de nombreuses femmes, manifeste aux cris de : « Liberté, paix et justice ! », « Tombe et c’est tout ! », « Nous sommes tous Darfour ! », « Liberté, paix et justice ! », « La révolution est le choix du peuple ! », « Le peuple vaut le renversement du régime ! », « Révolution ! ».

Ce soulèvement s’inscrit dans les luttes démocratiques en cours en Angola, en Éthiopie, en Gambie et surtout en Algérie. Les manifestations sont organisées par une structure petite-bourgeoise, l’Association des professionnels soudanais (SPA) qui regroupe des ingénieurs, des avocats, des médecins, des universitaires… La répression est violente : arrestations, tabassages, tirs sur la foule de la NISS et des RSF. Le bilan est de 90 journalistes arrêtés, 9 femmes condamnées au fouet pour conduite inconvenante, 800 condamnations à de longues peines de prison et au moins de 60 morts. L’Égypte, la Chine et la Russie soutiennent Bachir comme elles avaient soutenu les tyrans de Syrie et de Bahreïn en 2011.

Mais les masses, au bout de quatre mois de sacrifices, font basculer des conscrits et des sous-officiers. Certains les protègent contre les exactions de la police politique : le 8 avril, des soldats affrontent une force de réaction rapide (la 5RSF du colonel Daglo dit « Hemetti »). Des formes d’auto-organisation apparaissent dans les quartiers. La révolution commence.

La classe dominante prépare depuis longtemps des solutions de rechange avec le secours des bourgeoisies impérialistes occidentales. L’appareil d’État, les partis bourgeois, les chefs de la guérilla, les clergés, les puissances régionales et les États impérialistes ne sont d’accord que sur une seule chose : faire refluer la révolution, empêcher les exploités et les opprimés de prendre le pouvoir.

D’une part, la police politique et l’état-major de l’armée sont prêts à sacrifier le fusible Bachir (comme leurs équivalents ont évincé Bouteflika en Algérie), solution à laquelle se résigne aussi la Chine.

D’autre part, les partis politiques bourgeois intègrent à leurs alliances et à leur stratégie de défense du capitalisme et de sauvegarde de l’État bourgeois l’organisation militante de la petite bourgeoisie, la SPA, et le seul parti ouvrier, le SCP. L’union nationale de tous les partis bourgeois qui remplace l’AND est nommée Alliance pour la liberté et le changement (AFC).

Le 1er janvier, l’AFC publie une Déclaration de la liberté et le changement. Elle n’est même pas démocratique : il n’est pas question d’un gouvernement élu, mais d’un gouvernement civil dirigeant le pays pendant 4 ans sans consulter la population qui est envoyée sans armes affronter le régime.

La SPA, si elle organise les manifestations, supplie l’état-major d’évincer Bachir et prêche aux masses le pacifisme. Les ouvriers et les employés lui servent de troupes, car ils n’ont pas d’organisation propre, indépendante (véritablement communiste). Le Parti « communiste » qui avait déjà constitué un front populaire avec les débris politiques du panarabisme et même l’Oumma s’aligne totalement sur la petite bourgeoisie et même la grande.

Le secrétariat du comité central du PC soudanais a lancé deux appels les 31 décembre et 1er janvier, appelant à la poursuite des actions de masse, basées sur l’unité des forces de l’opposition et autour de leur revendication déclarée : le renversement du régime, son démantèlement et sa liquidation… En outre, il a appelé les masses à rester fermes et à s’unir autour de leurs aspirations à un avenir radieux fondé sur l’égalité, l’état de droit et la participation indépendante des travailleurs au processus décisionnel et à la mise en œuvre. Il a affirmé son attachement aux principes contenus dans l’alternative démocratique adoptée par l’opposition. (SCP, 8 janvier 2019)

Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, exhorte le gouvernement et les manifestants à « faire preuve de la plus grande retenue et à éviter la violence ». La triplette impérialiste qui a patronné la sécession du Soudan du Sud incite à un coup militaire.

Le temps est venu pour les autorités soudanaises de répondre aux aspirations populaires de façon sérieuse et crédible. Le peuple soudanais demande une transition vers un système politique plus ouvert et avec une plus grande légitimité. (États-Unis, Grande-Bretagne, Norvège, Communiqué, 5 avril 2019)

Le 10 avril, le maréchal Sissi, le président de l’Égypte, se rend à Washington. Le 11 avril, il y a 500 000 manifestants. Une junte appelée Conseil militaire de transition (TMC) destitue Bachir, libère les manifestants et opposants prisonniers et prend le pouvoir pour 2 ans. À sa tête, le général Aouf, ancien chef des services secrets de l’armée, nommé peu de temps avant vice-président par Bachir. Le TMC décrète un état d’urgence pour 3 mois.

L’opposition bourgeoise, toujours évincée du pouvoir, appelle le peuple à continuer à faire pression sur l’armée mais supplie (et même menace) de ne pas s’en prendre aux troupes de choc de la répression ni à l’État bourgeois.

Nous appelons notre peuple à se contrôler et à ne pas attaquer quiconque ou les biens gouvernementaux et privés. Quiconque fera ça sera puni par la loi. Notre révolution est pacifique, pacifique, pacifique. (AFC, 11 avril 2019)

Le soir même, en dépit du couvre-feu, la population fête la chute du tyran et réclame un gouvernement civil. La réaction des manifestants et les dissensions au sommet du régime sont telles que, le 12 avril, le TMC écarte Aouf et le remplace par le général Abdel Fattah Al-Burhan. Il entame des discussions avec les partis politiques (sauf le NCP). Burhan est un des chefs de la répression du Darfour et le responsable de l’intégration des milices sanguinaires, dont celles de Hemetti, à l’appareil d’État sous forme des RSF. Or, Hemetti est le numéro 2 du TMC. Les deux compères sont réputés proches des monarchies absolues de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Les deux États annoncent une aide de 3 milliards de dollars au TMC.

Le Parti « communiste » soudanais continue à prêcher le pacifisme et à tenter d’empêcher toute lutte de classe prolétarienne.

Le SCP et toutes les forces de l’opposition poursuivent leur révolution jusqu’à la mise en place d’un gouvernement civil qui représente les masses et met en œuvre le programme alternatif démocratique accepté par toutes les forces. (SCP, 12 avril 2019)

Sa politique de collaboration de classes, de soumission abjecte à l’islamisme est approuvée par les opportunistes qui osent se réclamer de la 4e Internationale fondée par Trotsky sur le refus de tout bloc politique avec la bourgeoisie. Ils noient la classe ouvrière dans « toutes les composantes du peuple » et prétendent même que la bourgeoisie conduirait « l’émancipation du peuple ».

La révolution s’est dotée d’une direction politique et organisationnelle plurielle nommée Forces de la Liberté et du Changement, avec un document fondateur du même nom qui pose les bases d’une rupture démocratique avec le régime et ses politiques… Nous appelons à soutenir le peuple soudanais, et à se lier à ses activistes qui luttent pour faire vaincre et prospérer le soulèvement pour l’émancipation du peuple soudanais dans l’ensemble de ses composantes. (4e Internationale pabliste-mandélienne, Inprecor, 4 mars 2019)

Néanmoins, avec plus d’instinct de classe que tous les réformistes, les 13 et 14 avril, les masses révoltées s’en prennent aux installations du NISS dans plusieurs villes (Golo, Zelingei, Kas, Mornei, Nertiti…).

La SPA annonce que l’opposition est prête à partager le pouvoir avec les généraux.

Nous voulons la dissolution du Conseil militaire et son remplacement par un conseil civil qui comprenne des représentants de l’armée. (Mohamed Naji, 15 avril 2019)

Le 25 avril, l’ambassadeur de Chine apporte son soutien au TMC. Quant à l’AFC-Déclaration pour les libertés et le changement, elle discute avec la junte militaire. Le 27 avril, l’AFC et le TMC annoncent un accord pour un gouvernement transitoire mixte, composé de bourgeois civils et de gradés.

2019 : pour la révolution permanente

Vu l’interdiction des syndicats et la persécution subie par le parti ouvrier depuis 30 ans, la classe ouvrière ne doit pas, sous peine de s’isoler des autres classes exploitées ou semi-exploitées, s’opposer à la convocation d’une assemblée constituante et encore moins à la tenue d’élections, toutes choses que repoussent l’armée et aussi l’opposition bourgeoise.

Les libertés de débattre, de s’exprimer, de faire grève, de manifester, de s’organiser… ne peuvent pas être garanties par un gouvernement de bourgeois non élus, dont les islamistes ennemis de la démocratie, et encore moins un gouvernement de généraux qui ont été nommés par Bachir et qui ont fait leurs preuves contre leur propre peuple au Soudan du Sud, au Darfour et au Nil bleu. Elles doivent être étendues à l’armée avec le droit pour les soldats de se réunir, de s’organiser, d’élire les officiers.

Les libertés fondamentales doivent être conquises par les travailleurs et servir à la classe ouvrière à prendre la tête des masses, à construire des organes de type soviétique, à désarmer la NISS et les RSF, à miner l’armée bourgeoise et à gagner les soldats, avec leurs armes, à la cause de la révolution. Les conquêtes démocratiques serviront à avancer des revendications économiques et sociales urgentes qui heurteront de plein fouet les intérêts de la bourgeoisie que la SPA et le SCA ménagent.

La combinaison des exigences politiques et sociales de la classe ouvrière, des paysans travailleurs, des fonctionnaires de base, des étudiants, des conscrits, etc. poseront le problème de la prise du pouvoir par les travailleurs.

La victoire de la révolution démocratique n’est concevable qu’au moyen de la dictature du prolétariat qui s’appuie sur son alliance avec la paysannerie et résout, en premier lieu, les tâches de la révolution démocratique. (Trotsky, La Révolution permanente, 1929)

Pour mener la révolution à la victoire, l’avant-garde des travailleurs et des étudiants doit s’organiser, en lien avec les révolutionnaires prolétariens de la région et du monde entier, en un parti ouvrier indépendant de l’impérialisme, de l’État bourgeois, des partis capitalistes qu’ils soient nationalistes arabes ou islamistes, un parti du type bolchevik.

  • Libertés démocratiques ! Séparation de l’État et de la religion ! Interdiction effective de l’excision des filles ! Égalité juridique pour les femmes ! Respect des minorités nationales et religieuses ! Droit de séparation ou de rattachement au Soudan du Sud des peuples opprimés !
  • Nationalisation sans indemnité ni rachat de toutes les entreprises privatisées ! Annulation de la dette de Bachir au FMI ! Contrôle ouvrier et populaire sur les entreprises !
  • Rupture des syndicats ouvriers et du SCP avec la bourgeoisie ! Conseils de travailleurs, de soldats et d’étudiants ! À bas la junte TMC ! Gouvernement ouvrier et paysan reposant sur les conseils et l’armement des travailleurs ! Fédération socialiste de l’Afrique de l’Est !

6 mai 2019