1848 : la révolution en Europe et la Ligue des communistes

Bibliographie

Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d’Allemagne. (Manifeste du parti communiste, 1847)

En 1847, la Ligue des communistes mise sur la révolution

En 1830, le peuple de Paris (boutiquiers, manœuvres, domestiques…) se mobilise contre la monarchie de absolue de Charles X. Mais la bourgeoisie, qui ne s’est guère battue, tire les marrons du feu : Lafayette, Guizot, Thiers, le banquier Laffitte, le général Sabastiani… imposent la monarchie constitutionnelle de Louis-Philippe.

L’expérience de 1830 a appris au peuple que la simple lutte ne saurait suffire, que l’ennemi, une fois battu, il lui faut prendre des mesures qui garantissent la stabilité de ses conquêtes… (Engels, The Northern Star, 20 décembre 1847)

En 1831, les ouvriers du textile de Lyon (les canuts) se rendent brièvement maîtres de la ville, après des affrontements avec la garde nationale et l’armée ; en 1832, ils reprennent la ville et sont écrasés par le troupe et l’artillerie au prix de 190 victimes, 10 000 prisonniers sont jugés et condamnés à la prison ou la déportation.

La vague révolutionnaire ne se borne pas à la France. En 1830, le suffrage est étendu en Suisse. La même année, la Grèce et la Belgique obtiennent leur indépendance. Les Polonais se soulèvent en 1830 contre l’Empire russe mais sont vaincus en 1831. En 1837, une révolution démocratique commence au Canada pour l’indépendance nationale, mais le gouvernement anglais de Lamb (Parti Whig) écrase les « rebelles » anglophones et les « patriotes » francophones. En 1838, en Grande-Bretagne, le premier mouvement ouvrier de masse, le chartisme, réclame en vain l’extension du droit de vote. En 1842, une grève générale pour les salaires et le droit de vote s’étend dans le pays ; la répression du gouvernement Peel (Parti conservateur) est violente. En 1846, la bourgeoisie polonaise appuyée par le peuple chasse l’administration autrichienne à Cracovie ; le gouvernement Tyssovski et de Dembowski annonce une réforme agraire et émancipe les Juifs ; l’armée impériale écrase les insurgés.

C’est surtout l’Allemagne qui doit se féliciter de cette explosion des passions démocratiques de la Pologne. Nous sommes, nous-mêmes, sur le point de faire une révolution démocratique; nous aurons à combattre les hordes barbares de l’Autriche et de la Russie. Avant 1846, nous pouvions avoir des doutes sur le parti que prendrait la Pologne en cas de révolution démocratique en Allemagne. La révolution de Cracovie les a écartés. Désormais, le peuple allemand et le peuple polonais sont irrévocablement alliés. Nous avons les mêmes ennemis, les mêmes oppresseurs, car le gouvernement russe pèse aussi bien sur nous que sur les Polonais. La première condition de la délivrance et de l’Allemagne et de la Pologne est le bouleversement de l’état politique actuel de l’Allemagne, la chute de la Prusse et de l’Autriche, le refoulement de la Russie. (Engels, Discours sur la Pologne, 22 février 1848)

Le Manifeste du parti communiste est écrit par Marx fin 1847 à la demande du 2e congrès de la Ligue des communistes, une organisation dont les « communes » (sections ou cellules) regroupent moins d’une centaine de militants. Le programme est imprimé en allemand par des ouvriers imprimeurs de la LC à Londres en février 1848. Le mot « parti » n’a pas au XIXe siècle le sens qu’il a au XXIe. Le « parti communiste » du titre ne désigne pas une organisation précise, mais plutôt le mouvement communiste dont l’expression la plus structurée et la plus avancée est la Ligue qui est clandestine par force. Élaboré sur la base d’une approche scientifique de l’histoire en termes de conflits sociaux et de progrès économique, il annonce la révolution sociale à venir, la lutte de la classe ouvrière contre la classe capitaliste qui débouchera sur le pouvoir des travailleurs, vers le communisme.

Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives. (LC, Manifeste du parti communiste, 1847)

L’Europe est alors la partie du monde la plus avancée économiquement, scientifiquement, techniquement et culturellement. Mais cela vaut surtout pour sa partie occidentale (Belgique, France, Allemagne…) qui suit la Grande-Bretagne, le pays qui a inventé la grande industrie. Le reste de l’Europe reste à dominante agricole.

Politiquement, l’Europe est largement monarchique et cléricale. La Sainte-Alliance (roi de Prusse, empereur d’Autriche et tsar de Russie), issue du traité de Vienne de 1815, constitue le cœur de la réaction en Europe. Les États européens sont généralement coiffés de monarques héréditaires (à l’exception de la Suisse) et appuient une religion officielle. La Pologne est éclatée entre royaume de Prusse, empire d’Autriche et empire de Russie. L’Italie est découpée en huit États. La Confédération germanique regroupe une quarantaine d’États mais est partagée entre deux pôles réactionnaires mais rivaux : l’Autriche et la Prusse. Sans parler des brutales conquêtes coloniales dans les autres continents, de nombreux peuples sont maintenus sous le joug d’États oppresseurs : Irlandais, Polonais, Hongrois, Tchèques, Croates…

Dans l’immédiat, la Ligue des communistes, tout en affirmant la nécessité pour le prolétariat de se constituer en classe, envisage une collaboration contre les monarchies, les aristocraties et les clergés en commun avec la fraction libérale de la bourgeoisie et la fraction démocratique de la petite-bourgeoisie.

En France, les communistes se rallient au parti démocrate-socialiste contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phrases et les illusions léguées par la tradition révolutionnaire. En Suisse, ils appuient les radicaux, sans méconnaître que ce parti se compose d’éléments contradictoires, moitié de démocrates socialistes, dans l’acception française du mot, moitié de bourgeois radicaux. En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit, dans une révolution agraire, la condition de l’affranchissement national, c’est-à-dire le parti qui fit, en 1846, l’insurrection de Cracovie. En Allemagne, le parti communiste lutte en accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue… (LC, Manifeste du parti communiste, 1847)

Le but immédiat de la LC est de créer les conditions économiques et politiques les plus favorables à la classe ouvrière : suppression des barrières féodales au développement économique, libertés démocratiques, unification de l’Allemagne, indépendance de la Pologne, refoulement du tsarisme…

Février 1848 : révolution en France

En Suisse, en 1847, la Sonderbund, une minorité de cantons conservateurs, liés secrètement entre eux ainsi qu’à l’Église catholique et à l’empire autrichien, affronte l’armée fédérale.

La guerre civile qui a éclaté ne peut que servir la cause de la démocratie. Il est nécessaire, urgemment nécessaire, que ce bastion de germanisme brutal et primitif, de bigoterie, de simplicité patriarcale, de pureté morale, d’immobilisme, de loyauté jusqu’à la mort pour le plus offrant… soit enfin liquidé. Plus énergiquement l’assemblée suisse s’y mettra, plus violemment elle secouera ce vieux nid de prêtres, plus elle bénéficiera du soutien de tous les démocrates résolus… Bien sûr, les cinq grandes puissances veillent et les radicaux eux-mêmes sont effrayés devant la tâche. (Engels, Deutsche-Brüsseler-Zeitung, 14 novembre 1847)

En 1848, la majorité victorieuse des cantons aux mains des « radicaux » instaure le suffrage universel masculin et un marché unifié : abolition des droits de douane cantonaux, adoption d’une monnaie commune.

En France, une fraction réduite de la haute-bourgeoisie (de la banque, des grandes propriétés foncières, des mines, des chemins de fer) tient depuis 1830 les rênes du pouvoir. Sa rapacité, son caractère parasitaire et ses manigances spéculatives exaspèrent les autres fractions de la bourgeoisie, industrielle et commerciale, tenues en minorité politique, et encore plus les classes intermédiaires (artisans, commerçants, paysans…) souhaitant la fin du suffrage censitaire. En 1846, des mauvaises récoltes de céréales et des maladies de la pomme de terre entrainent des crises de subsistance au sein des classes laborieuses, même si elles ne conduisent pas à la famine que connait l’Irlande. Par suite, en 1847, l’affaiblissement des stocks provoque la flambée des prix, et des émeutes de la faim. À cela, vient s’ajouter une crise financière suite à l’éclatement d’une bulle spéculative dans les chemins de fer. Le resserrement du crédit conduit aux faillites d’entreprises capitalistes, jetant au chômage de nombreux ouvriers, notamment à Paris.

Il n’y a pas de parti au sens d’aujourd’hui, ce qui en tient lieu est la presse : Le National pour la bourgeoisie, La Réforme pour la petite bourgeoisie. À partir de 1847, ces deux journaux mobilisent l’opposition sous forme de banquets (payants) dont sont écartés de fait les ouvriers et les femmes.

Il ne faut pas considérer que le mouvement de la réforme représente à l’heure actuelle toute l’agitation qui se déroule en France. Loin de là ! Dans tous ces banquets, qu’ils soient libéraux ou démocratiques, la bourgeoisie est prédominante… Le mouvement ouvrier marche à côté de ces banquets, de manière tout à fait silencieuse, souterraine, presque imperceptible pour celui qui ne le suit pas de près. Le gouvernement le sait fort bien : il a autorisé tous les banquets de la classe bourgeoise, mais lorsque les ouvriers typographes de Paris ont à leur tour demandé à Paris l’autorisation de tenir leur banquet annuel qui n’a jamais eu de caractère politique, elle leur fut refusée. (Engels, The Northern Star, 20 décembre 1847)

Ils prennent de plus en plus une tournure républicaine, si bien que Guizot, président du Conseil des ministres, interdit le banquet prévu le 22 février 1848 à Paris. La mesure suscite une manifestation massive d’étudiants et d’ouvriers. Le lendemain, le mécontentement populaire est aggravé par la fusillade par l’armée d’une cinquantaine d’insurgés. Le roi Louis-Philippe est acculé et abdique le 24 février. Les artisans, les ouvriers et les étudiants en armes, qui ne voulaient pas revivre l’escamotage de la révolution de 1830, imposent aussitôt aux représentants politiques de la bourgeoisie d’instaurer la République.

La République n’aurait point été proclamée sans la pression extérieure des combattants armés dont Raspail se fit l’orateur et la pression intérieure des hommes de « La Réforme » siégeant à l’Hôtel de Ville. Raspail, échappé des prisons, lança un ultimatum ordonnant la proclamation officielle de la République dans un délai de deux heures… Le délai n’était pas écoulé que les murs de la capitale se couvraient d’affiches répondant au vœu le plus pressant du peuple. (Dommanget, Auguste Blanqui et la Révolution de 1848, 1972)

Le 24 février, les canuts descendent à Lyon, s’emparent de l’hôtel de ville, proclament la Seconde République depuis son balcon et prennent la préfecture. Le lendemain, ils se rendent au fort de Saint-Laurent pour y prendre les armes. Ils hissent le drapeau rouge et brûlent les métiers à tisser installés dans les communautés religieuses. Mais les jours suivants, le gouvernement provisoire rejette le drapeau rouge qu’exigent les ouvriers parisiens et maintient officiellement le drapeau tricolore (adopté précédemment par la monarchie constitutionnelle et conservé plus tard, en 1852, par le Second empire).

Nous ne sommes plus en 1793, nous sommes en 1848 !… Le drapeau tricolore s’est baigné vingt fois dans le sang des ouvriers. Le peuple a arboré les couleurs rouges sur les barricades de 48… Républicains, ouvriers, c’est votre drapeau qu’on renverse ! Écoutez bien : s’il tombe, ce drapeau, la République ne tardera pas le suivre. (Blanqui, 26 février 1848)

En mettant fin à la monarchie, en obtenant les libertés politiques et en arrachant le suffrage universel masculin, le prolétariat parisien montre qu’il est le moteur du progrès même s’il joue encore le rôle de pression sur la bourgeoisie libérale.

Grâce à cette révolution victorieuse, le peuple français prend de nouveau la tête du mouvement européen. Honneur et gloire aux ouvriers de Paris ! (Engels, Deutshe Brüsseler Zeitung, 27 février 1848)

Alors, les émigrés allemands et polonais se divisent : les uns, avec Bakounine et Herweg, forment l’Association démocratique allemande qui prépare, avec le soutien du gouvernement provisoire de Lamartine, une Légion des démocrates allemands pour mener une guerre révolutionnaire en Allemagne et contre la Russie ; les autres, avec Marx, Schapper, Bauer, Engels, Moll et Wolff constituent, en réponse, un Club des ouvriers allemands qui préconise l’incorporation à la lutte du prolétariat en France ou en Allemagne.

À Paris sévissait alors la manie des légions révolutionnaires. Italiens, Espagnols, Belges, Hollandais, Polonais, Allemands, se groupaient en troupes pour délivrer leurs patries respectives. La légion allemande avait à sa tête Herwegh, Bornstedt, Börnstein. Comme tous les ouvriers étrangers se trouvaient, au lendemain de la révolution, non seulement sans travail, mais encore en butte aux tracasseries, ces légions avaient beaucoup de succès. Le nouveau gouvernement y vit le moyen de se débarrasser des ouvriers étrangers ; il leur accorda donc le statut de soldat jusqu’à la frontière, avec 0,50 F. d’indemnité de route par jour ; mais, quand ils arrivaient à la frontière, le toujours larmoyant ministre des Affaires étrangères, le beau parleur Lamartine, trouvait toujours l’occasion de les trahir et de les livrer à leurs gouvernements respectifs. Nous prîmes parti, de la façon la plus nette, contre cet enfantillage révolutionnaire. Importer, au beau milieu de l’effervescence allemande du moment, une invasion qui devait y introduire de vive force, et en partant de l’étranger, la révolution, c’était donner un croc-en-jambe à la révolution en Allemagne même, consolider les gouvernements, et — Lamartine en était le sûr garant — livrer sans défense les légionnaires aux troupes allemandes. (Engels, Quelques mots sur l’histoire de la Ligue des communistes, septembre 1890)

Mars 1848 : révolution en Italie, en Autriche et en Allemagne

La Ligue et le Club ont raison : la tentative d’intervention militaire en Allemagne est écrasée facilement en avril, alors que le soulèvement du prolétariat français insuffle un élan révolutionnaire à travers la Confédération germanique et presque toute l’Europe. La révolution qui a débuté en Suisse en 1847 n’épargnera que la périphérie du continent, encore peu capitaliste à l’époque : Empire russe, Empire ottoman, Grèce et Scandinavie.

En Grande-Bretagne, le chartisme renait de ses cendres en 1848 : 2 millions de travailleurs signent une nouvelle pétition (charte) pour le suffrage universel (masculin). La classe ouvrière est à ce moment la plus nombreuse du monde ; mais, en face, la grande bourgeoisie réussit à lui opposer un bloc de toutes les classes plus ou moins possédantes (elle-même, l’aristocratie, les paysans, la petite bourgeoisie des villes). En avril 1848, O’Connor, fondateur de la Northern Star et député chartiste, convoque un meeting à Kennington Common, au sud de Londres, pour la porter au Parlement. Le gouvernement Russel (parti Whig) interdit aux manifestants de traverser la Tamise, se préparant à les faire canonner par l’armée. Au même moment, à Manchester, des jeunes prennent d’assaut les « workhouses » (maisons de détention pour vagabonds et chômeurs) mais la police finit par prendre le dessus après trois jours d’affrontements.

La Légion républicaine belge qui franchit la frontière française est écrasée le 29 mars par l’armée de la monarchie. En Espagne, un soulèvement démocratique est réprimé le 26 mars. L’Italie est le foyer depuis les années 1830 de revendications nationales. La bourgeoisie naissante et l’intelligentsia aspirent à s’émanciper de l’Empire d’Autriche et à unifier la péninsule. En janvier et en février, dans les centres urbains comme Naples (21 janvier), Turin et Florence (8 et 11 février), les ouvriers, étudiants et artisans dressent des barricades. Le 22 mars, Venise et Milan se soulèvent.

L’empire d’Autriche est secoué par des revendications démocratiques et nationales en Pologne, en Hongrie, en Tchéquie et en Croatie. Vienne se soulève les 13 et 14 mars. En Allemagne, le 3 mars, le soulèvement pacifique conduit à Cologne par Gottschalk et Willich est victorieux. Le soulèvement de Berlin, les 16-18 mars, contraint le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV à accorder plusieurs concessions dont la liberté de la presse. Le 19 mars, le roi de Bavière abdique. Un préparlement de toute l’Allemagne se réunit à Francfort le 30 mars ; il se transforme en Assemblée constituante le 15 mai. Une Assemblée nationale prussienne se réunit à partir du 22 mai.

L’autorité centrale (comité central) de la Ligue des communistes publie en mars un programme d’action pour l’Allemagne, les Revendications du parti communiste allemand. Une fois rentrés d’exil, la plupart des membres de la LC construisent, avec ceux qui militaient sur place dans la clandestinité, des associations ouvrières qui préfigurent les conseils ouvriers de la révolution allemande de 1918-1919.

Les révolutions de mars en Allemagne déclenchent une véritable floraison d’associations ouvrières qui rapidement regroupent des centaines voire des milliers de membres. (Claudín, Marx, Engels et la Révolution de 1848, 1975)

Marx et Engels choisissent en avril 1848 de s’installer à Cologne, la capitale de la Rhénanie relativement démocratique mais périphérique, où Marx avait des relations (il avait été rédacteur en chef de l’ex-Rheinische Zeitung, la Gazette rhénane interdite par la monarchie prussienne en 1843). Ils adhérent à l’Association démocratique fondée par la bourgeoisie locale et publient le journal Neue Rheinische Zeitung (Nouvelle gazette rhénane) qui se veut « l’organe de la démocratie ». Marx et Engels dissolvent, en mai ou juin 1848, la Ligue qui leur parait encombrante et dépassée en tant qu’organisation clandestine.

Leur quotidien jouit rapidement d’une audience nationale : il s’attelle à promouvoir les démocrates de tous les pays d’Europe, tant Marx et Engels pressentent que la victoire de la bourgeoisie allemande n’est concevable sans une guerre révolutionnaire contre l’intervention armée contre-révolutionnaire du tsarisme. Pour l’instant, l’Association démocratique de Cologne et la Neue Rheinische Zeitung servent le projet de liquider l’absolutisme, de réaliser l’unification de l’Allemagne sur des bases démocratiques, de mener la révolution bourgeoise au bout de son processus en en tirant un maximum de profit pour le prolétariat. Seule cette voie permettra, selon Marx et Engels, d’en venir à l’antagonisme entre les deux classes modernes : bourgeoisie et prolétariat.

Le binôme s’efforce donc de pousser en avant une partie de la bourgeoisie allemande contre la monarchie absolue.

L’unité allemande, ainsi que la Constitution allemande, ne peuvent être que le résultat d’un mouvement où conflits intérieurs et guerres avec l’Est pousseront à prendre une décision. L’organisation définitive ne peut pas être décrétée; elle va de pair avec le mouvement que nous avons à accomplir… L’Assemblée nationale a comme unique tâche de faire dans l’immédiat les pas pratiquement possibles… Pour que l’Allemagne se fédère avec d’autres pays, il faut avant tout qu’elle devienne un pays. (Neue Rheinische Zeitung, 6 juin 1848)

Ainsi, à son début, le quotidien néglige la classe ouvrière. Par contre, deux autres militants de la LC, Moll et Schapper, rejoignent l’Union ouvrière de Cologne.

L’Union ouvrière de Cologne que Gottschalk avait fondée avait rapidement rallié à elle tous les éléments prolétariens de la ville. Elle comptait 7 000 membres, ce qui est beaucoup pour une ville de 80 000 habitants. Cette société ouvrière entra bientôt en conflit avec l’organisation à laquelle Marx et Engels étaient affiliés. (Riazanov, Marx et Engels, 1922)

Juin 1848 : de la contre-révolution en France à l’attentisme en Allemagne et en Autriche

Malgré l’illusion lyrique d’une fraternité de façade entre exploiteurs et exploités, malgré l’avènement de la IIe République, les ouvriers ne désarment pas et maintiennent la pression sur le gouvernement provisoire. Ils réclament la réduction de la journée de travail à 10 heures et la création d’un ministère du travail. Mais ce gouvernement est majoritairement composé de républicains bourgeois modérés. Les rares membres démocrates socialistes comme Ledru-Rollin et Blanc n’obtiennent que la mise en place d’une commission et la création le 28 février des Ateliers nationaux (des grands travaux pour embaucher les chômeurs).

Les élections de l’Assemblée constituante du 4 mai dans un pays où la paysannerie l’emporte nettement encore sur le prolétariat donnent une majorité conservatrice (regroupée autour du quotidien Le National), avec une minorité réactionnaire (monarchistes plus ou moins ouverts) et une autre progressiste (vaguement socialiste). Le lendemain des élections, une manifestation ouvrière se déroule à la mairie de Rouen ; les travailleurs sont réprimés par la garde nationale (la milice de la bourgeoisie) et la cavalerie (l’armée héritée de la monarchie). Les canons détruisent les barricades qui s’ensuivent dans les quartiers populaires. Le 15 mai, une manifestation parisienne en faveur de la Pologne déborde tous les dirigeants des travailleurs, y compris Blanqui, et occupe l’Assemblée. La répression qui s’ensuit décapite le mouvement révolutionnaire.

La dissolution des Ateliers nationaux, insupportables pour le gouvernement (la Commission exécutive élue par l’Assemblée), provoque le soulèvement des ouvriers parisiens le 23 juin. L’armée de la République et la garde nationale, dirigées par le général Cavaignac, massacrent plus de 4 000 insurgés et en fusillent 1 500 autres sans jugement. En tout, 40 000 personnes sont tuées, condamnées ou déportées pendant la contre-révolution. Malgré la défaite, le soulèvement parisien de Juin marque une grande étape dans l’indépendance du mouvement ouvrier, après les premiers pas accomplis par le chartisme britannique et l’insurrection des canuts. La classe ouvrière s’est battue pour sa propre cause… et elle a trouvé en face d’elle la classe de ses exploiteurs, prête à la plus grande violence au nom de l’ordre et de la « démocratie ».

Après Juin révolution voulait dire : subversion de la société bourgeoise, alors que, avant Février, cela avait signifié : subversion de la forme de l’État. (Marx, Les Luttes de classes en France, 1850)

Tout comme Février fut le déclencheur des révolutions allemandes et autrichiennes, Juin va en sonner le reflux. Dès lors que la bourgeoisie prussienne acquit le droit d’être associée au pouvoir monarchique, elle s’empresse de refermer l’issue derrière elle, ses partis veulent passer un pacte avec la monarchie. La classe ouvrière, ainsi que la petite bourgeoisie, restent sur le pas de la porte, leurs revendications de progrès et de justice sociale faisant long feu.

Le parlement de Francfort n’était même pas un club de débats : on n’y discutait pratiquement rien, mais on y récitait le plus souvent de longues litanies, préparées à l’avance comme des dissertations académiques. On y prenait des résolutions qui devaient enthousiasmer le philistin allemand et dont personne d’autre ne se souciait. L’Assemblée de Berlin avait certes plus d’importance, faisant face à une véritable puissance. Ses débats et décisions s’effectuaient sur la terre ferme, et non dans les nuages, comme dans la maison de coucou de Francfort… Mais les idoles berlinoises de la gauche, les Schultze-Delitzsch, Berends, Elsner, Stein et tutti quanti, nous les traitions aussi durement que les francfortoises, en découvrant impitoyablement leurs hésitations, leurs louvoiements et leurs petits calculs, afin de leur démontrer comment, de compromis en compromis, ils s’étaient laissé aller à trahir la révolution. Cela hérissait naturellement le petit-bourgeois démocrate qui venait tout juste de se fabriquer lui-même ces idoles pour son usage propre. (Engels, Marx et la « Neue Rheinische Zeitung », mars 1884)

Le trône est épargné par les bourgeois libéraux. L’appareil bureaucratique de l’État absolutiste prussien (l’état-major, l’administration civile, l’armée et la police) est préservé. Deux capitalistes rhénans, Camphausen et Hansemann, conduisent les affaires gouvernementales de la Prusse en espérant que l’agitation ouvrière, qui leur fait tant horreur, soit calmée par une simple révolution de palais. L’agitation ouvrière, la diffusion des idées communistes, le soulèvement ouvrier français de juin refroidissent les ardeurs des représentants politiques des capitalistes.

La bourgeoisie allemande s’était développée avec tant de veulerie, de lâcheté et de lenteur qu’au moment où elle dut faire face, menaçante, au féodalisme et à l’absolutisme, elle se vit elle-même menacée par le prolétariat. (Engels, Marx et la « Neue Rheinische Zeitung », mars 1884)

À la gauche de la bourgeoisie libérale, le parti démocratique, dominé par la petite bourgeoisie des commerçants et des boutiquiers, rassemble dans les premiers temps la majorité des travailleurs.

La démocratie petite-bourgeoise se divisait à cette époque en deux fractions : celle d’Allemagne du Nord qui se satisfaisait d’un empereur de Prusse démocratique, celle de l’Allemagne du Sud, se bornant pratiquement au pays de Bade, qui voulait transformer l’Allemagne en une république fédérative sur le modèle suisse. L’intérêt du prolétariat interdisait tout autant la prussianisation de l’Allemagne que la perpétuation du système des petits États. C’est pourquoi nous affrontions aussi la petite bourgeoisie démocratique partout où elle cherchait à dissimuler son opposition de classe vis-à-vis du prolétariat avec sa formule préférée : « ne voulons-nous pas tous finalement la même chose ? ». (Engels, Marx et la « Neue Rheinische Zeitung », mars 1884)

Il réclame la reconnaissance de l’assemblée nationale allemande, le parlement de Francfort-sur-le-Main, à côté de la Diète prussienne. Hors cette dernière, représentant l’absolutisme déchu, n’avait nullement l’intention de s’effacer à son profit. Les tergiversations de la bourgeoisie libérale, majoritaire au parlement de Francfort, sa passivité face à la réaction, son manque d’énergie à poursuivre le combat révolutionnaire pour établir, non sur le papier, mais dans les faits l’unité allemande, provoquent contre elle l’indignation populaire et consolident le système contre-révolutionnaire un temps ébranlé.

La Révolution de 1848 favorise les idées d’indépendance nationale parmi les peuples opprimés. L’Irlande souffre de la famine et de l’oppression britannique ; en juillet 1848, l’organisation Young Ireland se soulève pour arracher l’indépendance mais les insurgés sont massacrés par la police britannique et les survivants sont déportés. La noblesse et l’intelligentsia polonaises réclament le retour aux frontières d’avant 1772. Les éléments révolutionnaires les plus avancés en Allemagne considèrent cette perspective comme nécessaire pour entretenir le mouvement continental et soutiennent les Polonais. Mais le parti bourgeois majoritaire à l’Assemblée n’a aucune envie d’un conflit avec la monarchie prussienne et l’autocratie russe. Au mépris de leurs promesses, Frédéric-Guillaume IV et le premier ministre libéral Camphausen décident en avril d’annexer unilatéralement une partie du territoire de la Pologne. L’armée prussienne écrase la révolte des Polonais conduite par Dombrovski.

Les « Ruthènes » (Ukrainiens) ne soutiennent pas l’indépendance polonaise car les paysans travailleurs parlant ukrainien sont exploités par des grands propriétaires polonais. De même, les Croates, les Serbes, les Slovaques, les Roumains, les Ukrainiens, les Allemands et les Juifs supportent mal d’être rattachés à la Hongrie dont ils constituent alors plus de 60 % de la population. Engels condamne les Slaves du Sud, qui sont bernés par le tsar, comme des « peuples non historiques ».

La Neue Rheinische Zeitung, d’une part, affirme son soutien aux insurgés français de juin et, d’autre part, fustige l’attitude conciliatrice de l’Assemblée constituante allemande, de l’Assemblée constituante prussienne et du gouvernement de Camphausen. La bourgeoisie rhénane retire son soutien au quotidien.

Octobre 1848 : contre-révolution en Europe centrale

Au plus fort de la poussée révolutionnaire à Vienne, l’empereur et sa cour se réfugient en mars 1848 à Innsbruck. Ferdinand Ier sacrifie le comte Metternich. Le 27 avril, il abolit le servage. À l’abri des troupes du maréchal Radetzky, qui les protègent de l’armée sardo-lombardienne, la camarilla peut intriguer avec les chefs slaves et réorganiser l’armée dispersée dans les différentes provinces de l’empire. La bourgeoisie pense la partie gagnée sur la noblesse et s’occupe à rétablir l’ordre et la tranquillité nécessaires à la conduite de ses affaires.

Un congrès panslave est convoqué le 2 juin à Prague. Il fait apparaître l’antagonisme entre les conservateurs qui veulent aménager l’empire d’Autriche et les démocrates qui veulent s’allier aux révolutions allemande et hongroise. Le 27 juin, l’armée autrichienne du général Windischgrätz écrase le soulèvement des ouvriers et des étudiants tchèques. Elle bat la coalition italienne, dont le Pape et plusieurs princes italiens se sont retirés, à Custoza le 25 juillet.

Après la réunion de l’Assemblée constituante, fin juillet, la cour peut rentrer à Vienne. Revigorée par les victoires de Radetzky en Italie, elle se sent assez forte pour affronter le torrent populaire. Aidée par la Garde nationale, constituée de bourgeois, elle mate une manifestation ouvrière fin août. La bourgeoisie libérale rompt elle-même l’alliance de classes qui donnait sa force à la révolution.

En octobre, la monarchie dissout la Diète hongroise ; le général Jelacic, déjà gouverneur de la Croatie, est promu à la tête de la Hongrie. Mais, à Vienne, le peuple et la garde nationale se soulèvent contre le coup militaire. Une fois encore, la cour doit s’enfuir. Elle trouve refuge à Olmütz, au cœur des provinces slaves, position plus avantageuse encore que dans le Tyrol. Battu près de Budapest par l’armée hongroise, Jelacic bat en retraite et opère sa jonction avec le général Windischgrätz. Ils marchent ensemble sur Vienne où ils écrasent le 2 novembre l’insurrection car les ouvriers autrichiens ont été désarmés précédemment par la bourgeoisie et parce que l’Assemblée constituante refuse d’appeler à son secours les troupes hongroises. L’insurrection d’octobre à Vienne est le dernier souffle du printemps révolutionnaire et sa défaite, le 1er novembre, décide du même coup du sort de l’Allemagne et de la Hongrie.

Le 10 décembre 1848, Louis-Napoléon Bonaparte est élu président en France avec 5,5 millions de voix (contre 1,5 million pour le républicain modéré et général massacreur d’ouvriers Cavaignac, 400 000 pour le candidat démocrate-socialiste Ledru-Rollin, moins de 40 000 pour le candidat révolutionnaire et emprisonné Raspail).

La chute de Vienne encourage le roi de Prusse à transférer l’Assemblée constituante, qui n’avait élaboré aucune constitution, de Berlin à Brandebourg, ville plus favorable au gouvernement et loin des masses. Le 9 novembre 1848, il dissout l’Assemblée constituante. Le roi proclame le 28 mars 1849 une constitution qui préserve son pouvoir. Une fois encore, les députés de gauche de l’Assemblée de Francfort sont proprement incapables de relever la tête et d’affronter l’ennemi.

Le ministre-président de l’Autriche désigné en novembre 1848, Schwarzenberg, refuse que l’Assemblée de Francfort étende son autorité aux provinces allemandes de l’empire d’Autriche pour constituer un État national allemand. Début 1849, il dissout le Reichstag autrichien. Les monarques de Prusse et d’Autriche sont débarrassés du contrôle parlementaire. Ils peuvent concentrer leurs efforts contre les petits États allemands, les petits États italiens et la Hongrie. Après la proclamation de la République hongroise, le 14 avril 1849, par le général Kossuth, Schwarzenberg demande l’aide de la Russie. Le tsar Nicolas Ier s’emploie avec constance à réprimer toutes les révolutions (moldaves, valaques et hongroises) aux frontières de son empire. De son côté, la gauche du parlement de Francfort, à force de reculades, en vient à accepter une constitution impériale sur un territoire rabougri.

La révolution est un processus au cours desquels les classes, les partis (et les dirigeants) changent eux-mêmes.

Pour nous, février et mars ne pouvaient avoir le sens d’une véritable révolution que si, au lieu de représenter un terme, ils devenaient au contraire le point de départ d’un long processus révolutionnaire au cours duquel, comme dans la grande révolution française, le peuple évoluait lui-même grâce à ses propres luttes, tandis que les partis se délimitaient les uns des autres de manière de plus en plus antagonique jusqu’à ce qu’ils correspondissent tout à fait avec les grandes classes — bourgeoisie, petite bourgeoisie, prolétariat — et que le prolétariat ait conquis ses positions respectives en une série de violentes journées de lutte. (Engels, Marx et la « Neue Rheinische Zeitung », mars 1884)

Marx et Engels, tout en refusant toujours de reconstruire la Ligue des communistes, changent d’orientation.

La perspective du passage de la bourgeoisie à la contre-révolution et du rôle croissant du prolétariat explique plusieurs actes de Marx dans les premiers mois de 1849. Le 5 janvier 1849, parait le premier article de Marx dans la « Neue Rheinische Zeitung » dénonçant les conditions d’exploitation du prolétariat allemand… Entre le 5 et le 11 avril, la NGR édite « Travail salarié et capital », basé sur des conférences données par Marx à Bruxelles en 1847… En mars, Marx et son groupe renoncent à leurs postes dirigeants dans le parti démocrate et se consacrent à unifier les associations ouvrières. (Claudín, Marx, Engels et la Révolution de 1848, 1975)

En avril 1849, Hohenzollern (Frédéric-Guillaume IV) refuse d’être désigné par l’Assemblée de Francfort empereur de toute l’Allemagne.

Étant donné les victoires des Hongrois, la déliquescence de l’Autriche, la fureur du peuple en Prusse contre les trahisons des Hohenzollern-Radowitz-Manteuffel, un soulèvement ostensible de Francfort et de l’Allemagne du Sud en faveur de la Constitution d’empire pourrait former momentanément, le centre d’un nouveau mouvement révolutionnaire, appuyé sur la Hongrie. Mais alors ces Messieurs ne devraient pas craindre de proclamer la guerre civile, et ce à la dernière extrémité, quand il s’agira de trancher, de préférer la république allemande une et indivisible à la restauration de la Diète fédérale allemande… Ils feront quelque bruit, regimberont un moment et puis ils accepteront tout ce que Hohenzollern leur dictera. Le peuple construira peut-être çà et là des barricades et il sera trahi. (Engels, Neue Rheinische Zeitung, 2 mai 1849)

La répression du mouvement démocratique s’étend. Le 22 mai, la Neue Rheinische Zeitung est fermée par les autorités. L’affrontement inévitable éclate entre l’assemblée et les monarchies de la Prusse, de la Bavière, de la Saxe, etc. En mai 1849, Engels, qui est poursuivi par la justice, rejoint la milice démocratique d’Edelberg, dont la bourgeoisie préfère capituler devant l’armée prussienne. Une partie des travailleurs est prête à s’armer pour affronter la réaction, se débarrasser des chaines féodales et conquérir la démocratie. Plusieurs insurrections victorieuses à Dresde (à laquelle participe Bakounine), Bade, Wurtemberg… le montrent.

La bourgeoisie allemande, au lieu de prendre fait et cause pour l’insurrection, de reprendre l’offensive en s’appuyant sur le peuple et de déclarer hors la loi princes et ministres, abandonne les insurgés à leur sort face aux armées de la réaction. Engels participe aux combats de l’armée révolutionnaire sous les ordres de Willich, un ancien officier prussien devenu démocrate qu’il gagne au communisme. Réfugiée à Stuttgart, puis à Bade, l’Assemblée nationale finit par capituler à Rastatt, le 23 juillet. La bourgeoisie libérale et la petite bourgeoisie sont moins défaites par suite des circonstances adverses que par leur couardise répétée dans les moments décisifs.

1850 : la Ligue pour la « révolution en permanence »

Le capitalisme va se développer en Europe plus lentement qu’aux États-Unis à cause de la survivance de nombreuses barrières féodales et du morcellement du continent qui débouchera sur la 1re Guerre mondiale en 1914. Mais il poursuit inéluctablement son chemin (à la fin du siècle, l’Allemagne unifiée dépassera la Grande-Bretagne et même la Russie deviendra capitaliste).

Dans cette prospérité universelle, où les forces productives de la société bourgeoise se développent avec l’exubérance qui est compatible avec les rapports bourgeois eux-mêmes, il ne peut être question d’une véritable révolution… Toutes les tentatives de la réaction pour arrêter le développement bourgeois s’y briseront. (Engels & Marx, Neue Rheinische Zeitung – Politisch-ökonomische Revue, novembre 1850)

Le mouvement ouvrier recule considérablement sous l’effet de la contre-révolution. Mais, théoriquement et stratégiquement, son aile communiste progresse considérablement à travers l’expérience de la lutte des classes et son implication pratique.

La Ligue des communistes a été reconstituée fin 1848 par Moll qui tombe durant la guerre de Baden en juillet 1849. De nombreux protagonistes de la révolution européenne se réfugient en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. Engels, Marx, Schapper, Willich… rejoignent le comité central de la LC à Londres. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Mazzini, Kossuth, Ruge, Kinkel, Goegg, etc., font des plans sur la révolution qui continuerait, proclament toutes sortes de gouvernements provisoires en exil. Engels et Marx s’en moqueront en mai-juin 1852 dans le pamphlet Les Grands hommes de l’exil.

Hélas, le même état d’esprit contamine en 1850 les réfugiés de la LC. Pour sa part, Marx met sur pied en décembre 1849 une revue théorique pour tirer les leçons et renforcer l’avant-garde du prolétariat.

Lors de l’année de bilan de 1850, Marx et Engels en viennent à formuler une série de conclusions importantes : 1) la nécessité de la dictature du prolétariat durant la phase de transition à la société communiste ; 2) la nécessité de rendre « permanente » la révolution jusqu’à ce que le prolétariat international concentre dans ses mains les principales forces productives mondiales ; 3) le nécessité, pour assurer cette « permanence », que le prolétariat se constitue en parti indépendant, avec sa politique propre, et applique une orientation qui permettra de constituer un potentiel et de le fortifier en face de la bourgeoisie libérale et de la petite bourgeoisie démocratique, jusqu’à les remplacer et instaurer sa domination de classe. (Claudín, Marx, Engels et la Révolution de 1848, 1975)

La Neue Rheinische Zeitung – Politisch-ökonomische Revue (Nouvelle gazette rhénane, revue d’économie politique) publie :

Les Luttes de classes en France (Marx, 1849-1850),

La Campagne constitutionnelle en Allemagne (Engels, 1850),

La Guerre des paysans en Allemagne en 1525 (Engels, 1850),

Révélations sur le procès des communistes à Cologne (Marx, 1852).

En outre, le tandem poursuit le bilan de la révolution et de la contre-révolutiion1851 dans :

Le 18 Brumaire de L. Bonaparte (Marx, 1851),

écrit pour Die Revolution (une revue de langue allemande créée par Weydemeyer, membre de la LC et émigré aux États-Unis en 1851) ;

Révolution et contre-révolution en Allemagne (Engels, 1851-1852),

Rédigé pour le quotidien New York Tribune.

Tout en venant en aide aux réfugiés à travers l’Association ouvrière culturelle allemande de Londres (GWEA), la LC tente aussi de regrouper l’avant-garde en fondant au printemps 1850, avec les blanquistes et des chartistes, la Société universelle des communistes révolutionnaires.

Le but de l’association est la déchéance de toutes les classes privilégiées, de soumettre ces classes à la dictature du prolétariat en maintenant la révolution en permanence jusqu’à la réalisation du communisme, qui doit être la dernière forme de constitution de la famille humaine. (SUCR, Statuts, avril 1850)

La stratégie est modulée suivant les pays. En France, la démocratie est à reconquérir, mais le prolétariat s’est déjà confronté à la bourgeoisie en juin et il ne peut la battre qu’en alliance avec la petite bourgeoisie urbaine et la paysannerie. Mais sa victoire n’est pas possible dans les frontières de la France.

La nouvelle révolution française sera obligée de quitter aussitôt le terrain national et de conquérir le terrain européen, le seul où pourra l’emporter la révolution sociale du XIXe siècle. (Marx, Les Luttes de classe en France, janvier 1850)

En Allemagne, la démocratie reste à conquérir, mais le rôle de la classe ouvrière est désormais affirmé plus précisément que dans le Manifeste. En mars 1850, l’autorité centrale (comité central) de la LC adopte une circulaire (souvent publiée en français comme « adresse ») et envoie un émissaire en Allemagne.

Marx et Engels rédigèrent une circulaire de « l’autorité centrale » de la Ligue datée de mars 1850 destinée à reconstituer la Ligue des communistes… Bauer, armé de cette circulaire, rencontra en Allemagne un grand succès dans l’accomplissement de sa mission. Il réussit à nouer les fils rompus et à nouer de nouveaux. (Mehring, Vie de Karl Marx, 1918)

La consigne est de préserver l’indépendance du prolétariat envers la bourgeoisie libérale et la petite bourgeoisie démocratique. Les travailleurs doivent construire leurs propres organisations, pousser et étendre le processus révolutionnaire, conserver les armes.

En ce moment où les petits bourgeois démocratiques sont partout opprimés, ils prêchent en général au prolétariat l’union et la réconciliation ; ils lui tendent la main et s’efforcent de mettre sur pied un grand parti d’opposition, qui embrasserait toutes les nuances du parti démocratique ; en d’autres termes, ils essaient de prendre les ouvriers au piège d’une organisation de parti où prédomine la phraséologie social-démocrate générale, qui sert de paravent à leurs intérêts particuliers et où, pour ne pas troubler la bonne entente, les revendications particulières du prolétariat ne doivent pas être formulées… Le prolétariat perdrait toute sa position indépendante, conquise au prix de tant de peines, et retomberait au rang de simple appendice de la démocratie bourgeoise officielle. Cette union doit donc être repoussée de la façon la plus catégorique. Au lieu de se ravaler une fois encore à servir de choeur aux démocrates bourgeois, les ouvriers, et surtout la Ligue, doivent travailler à constituer, à côté des démocrates officiels, une organisation distincte, secrète et publique du parti ouvrier, et faire de chaque communauté le centre et le noyau de groupements ouvriers où la position et les intérêts du prolétariat seraient discutés indépendamment des influences bourgeoises… Il importe surtout que les ouvriers, pendant le conflit et immédiatement après le combat, réagissent autant que faire se peut contre l’apaisement préconisé par les bourgeois et forcent les démocrates à mettre à exécution leurs présentes phrases terroristes… Mais, pour pouvoir affronter de façon énergique et menaçante ce parti dont la trahison envers les ouvriers commencera dès la première heure de la victoire, il faut que les ouvriers soient armés et bien organisés. (LC, Circulaire, mars 1850)

La circulaire a toujours gêné ou indigné les opportunistes ; or, elle n’a été reniée par Marx et Engels que sous l’angle des rythmes, pour rectifier une erreur de pronostic (le rebond attendu dans l’immédiat de la révolution). La stratégie de la LC de 1850 jouera un grand rôle dans la formation du POSDR en Russie en 1902-1903. Lénine et la fraction bolchevik lui resteront toujours fidèles, à l’encontre de Plekhanov, Martov et des mencheviks. La circulaire inspirera aussi les premières formulations de la stratégie de la révolution permanente, formulées par Parvus et Trotsky après la révolution russe de 1905.

Pourtant, la LC souffre du reflux du mouvement ouvrier : elle subit la répression et se divise en septembre 1850 sur les perspectives. Le comité central se partage entre une majorité de 6 (Marx, Engels, Bauer, Eccarius, Pfänder, Schrammm) et une minorité de 4.

La Ligue subit une grave scission en 1850. Le conflit surgit à cause de la conclusion à laquelle parviennent Marx et Engels lors de l’été de 1850… c’est-à-dire qu’il ne faut pas espérer dans l’immédiat une nouvelle explosion révolutionnaire… La nouvelle appréciation de Marx et Engels est considérée comme une « hérésie » par de nombreux membres de la Ligue, à commencer par 4 membres du comité central : Schapper, Willich, Fränkel et Lehmann… La Ligue des communistes se fracture en deux qui gardent le même nom. Celle de Willich-Schapper regroupe la quasi-totalité des branches de l’émigration (Londres, Paris, Suisse). Celle de Marx et Engels a l’appui de la majorité des membres et sections en Allemagne. (Claudín, Marx, Engels et la Révolution de 1848, 1975)

Marx fustige ce jour-là l’irréalisme de la minorité du comité central.

À la place de la conception critique, la minorité en met une dogmatique, à la place de l’interprétation matérialiste, l’idéaliste. Au lieu que ce soient les rapports véritables, c’est la simple volonté qui devient le moteur de la révolution… Vous flattez de la façon la plus lourde le sentiment national… Comme les démocrates, vous substituez à l’évolution révolutionnaire la phrase révolutionnaire. (Marx, Révélations sur le procès des communistes à Cologne, décembre 1852)

Les blanquistes et les chartistes de gauche se divisant aussi, la Société universelle des communistes révolutionnaires disparait rapidement. En novembre 1850, Engels part à Manchester gagner sa vie (et aider financièrement la famille Marx) comme cadre d’entreprise. En mai 1851, la police prussienne arrête de nombreux responsables de la LC et invente, à l’instigation du roi lui-même, un complot au moyen de sévices, de chantages, de faux documents et d’agents provocateurs. Le 10 novembre 1852, 7 militants sont condamnés de 3 à 6 années de prison. La majorité de la LC, après avoir aidé à monter les dossiers de la défense, organisé la solidarité avec les inculpés et leurs familles, démonte minutieusement la machination (Engels, Le Procès récent à Cologne, 29 novembre 1852 ; Marx, Révélations sur le procès des communistes à Cologne, 2 décembre). Willich gagne les États-Unis en 1853 ; comme Weydemeyer, il combattra durant la Guerre de sécession.

En novembre 1852, Marx dissout la LC et se consacre surtout à la théorie économique. Il s’efforce aussi de gagner sa vie avec ses publications. Pour autant, il entretient un réseau politique international avec ses anciens camarades et de nouvelles recrues.

Les perspectives de notre parti sont bien plus favorables… Nous avons grossi, nous pouvons compter sur une nouvelle génération en Allemagne… Le parti Marx travaille bien… (Engels, Lettre à Weydemeyer, 12 avril 1853)

Ce noyau se révélera décisif quand le mouvement ouvrier se reconstituera et créera l’Association internationale des travailleurs en 1864.

27 juillet 2018