Karl Marx (1818-1883)

Twitter Facebook

L’œuvre de Karl Marx, tant pratique que théorique, constitue une clé dans l’émergence du socialisme scientifique et de la lutte pour la révolution prolétarienne. Né voici 100 ans à Trêves d’un père juif converti au protestantisme (le seul moyen d’exercer légalement sa profession d’avocat), Marx étudie le droit à Bonn (sous contrainte familiale) puis la philosophie à Berlin, où il obtient un doctorat en 1841, portant sur la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure. Il avait également une certaine connaissance de Platon, Aristote, Spinoza, Hobbes, Locke, Kant, Hegel…

Marx et Engels, sans être encore liés, étaient à l’aile gauche des partisans de Hegel, avec les Jeunes hégéliens, qui pensaient que dans la mesure où « tout ce qui est rationnel est réel », la réalité non conforme à la raison doit se transformer. La pensée la plus radicale des Jeunes hégéliens était une critique de l’oppression religieuse (Strauss, La Vie de Jésus, 1835 ; Feuerbach, L’Essence du christianisme, 1841 ; Stirner, L’Unique et sa propriété, 1844), que Marx dépasse en affirmant que « la religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit des conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple » (Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843). Il est insuffisant de critiquer la religion, il faut critiquer et transformer la cause fondamentale de la domination. « Une fois qu’on a découvert que la famille terrestre est le secret de la famille céleste, c’est la première désormais dont il faut faire la critique théorique et qu’il faut révolutionner dans la pratique » (Thèses sur Feuerbach, 1845). Aussi les buts des hommes sont choisis, « ils poursuivent uniquement leur intérêt particulier » (L’Idéologie allemande, 1845) mais pas le contexte ni les résultats : les hommes font leur histoire, « dans des conditions directement données et héritées du passé » (18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, 1852). Aussi la transformation du monde ne peut pas se contenter de réflexion, et s’impose la nécessité de l’action politique, d’où le rapprochement avec le socialisme français, pour le socialisme et contre l’utopie.

Pour autant, il n’a jamais été un philosophe ce à quoi l’idéologie dominante le réduit souvent : « la philosophie est à l’étude du monde réel ce que la masturbation est à l’amour sexuel » (L’Idéologie allemande). Il est toute sa vie d’adulte un théoricien et un militant révolutionnaire. Il est tôt convaincu de la nécessité de la compréhension du monde et de l’action pour le transformer, au sens où et où il est nécessaire d’associer la critique théorique à la révolution pratique. Il devient éditeur d’un quotidien libéral (au sens de démocratique) dès 1842 (Rheinische Zeitung), ce qui lui vaut en 1843 son premier exil, à Paris. C’est là, en août 1844, qu’il se noue d’amitié, à la fois personnelle, intellectuelle et politique, avec Engels. Ses conditions matérielles furent précaires, et si ses dernières années le furent moins, ce n’est que grâce à la générosité d’Engels, qui fut le premier à comprendre l’importance de la contribution de Marx. Sa vie est celle d’un engagement à la fois intellectuel et politique afin non seulement d’« interpréter le monde mais surtout de le transformer » (Thèses sur Feuerbach, 1845). Ses ouvrages en portent la marque puisqu’outre un travail éditorial dans plusieurs journaux (dont le New York Tribune), sa contribution fut à la fois théorique et pratique.

En 1844, il fréquente les cercles communistes clandestins en France. De son côté, Engels participe au mouvement chartiste en Grande-Bretagne et rejoint son aile révolutionnaire. Leur deuxième rencontre en avril 1845 inaugure un engagement amical et intellectuel d’une vie au service de la classe ouvrière.

La France était alors le pays où les luttes politiques étaient les plus avancées, et il parvient à la conclusion que toute lutte de classes est en dernière analyse une lutte pour le pouvoir politique, que la loi et l’État ne créent pas de rapports sociaux, mais au contraire les rapports sociaux émergeant du processus économique construisent la loi et l’État selon ses besoins. Marx cherche donc à construire une science, qui s’oppose à l’utopie, non pas en tant que rêve mais en tant que modèle de société élaboré en l’absence de moyens pour y parvenir, soit le prolétariat.

Marx acquiert une interprétation très fine des réalités complexes du travail, de l’exploitation sociale, et parvenir à la conviction à la fois que le prolétariat a pour vocation d’être le moteur de la transformation sociale et que la question des rapports sociaux de production est centrale. En juillet-août 1845, Engels et Marx se rendent en Angleterre, où ils rencontrent les dirigeants de la Ligue des justes, une organisation internationale qui rassemble des travailleurs surtout allemands, mais aussi scandinaves, hongrois, néerlandais, slaves dans plusieurs pays d’Europe. Début 1846, Marx et Engels constituent les Comités de correspondance communistes. Ils espèrent qu’ils seront l’embryon d’un parti ouvrier révolutionnaire international. Marx anime un comité à Bruxelles, Engels à Paris. C’est à cette époque que Marx prend contact avec Proudhon pour qu’il rejoigne les CCC. Proudhon refuse, et il conteste les conceptions économiques développées par Marx, ce qui lui vaudra une réponse cinglante (Misère de la philosophie, 1847). En 1847, la Ligue des justes se rapproche des comités. La fusion a lieu lors du 1er congrès de la Ligue des communistes (LC) avec réorganisation et modification du programme. Les nouveaux statuts s’ouvrent par : « Le but de la Ligue est le renversement de la bourgeoisie, la domination du prolétariat, la suppression de l’ancienne société bourgeoise fondée sur l’antagonisme des classes, et l’établissement d’une nouvelle société sans classe ni propriété individuelle ». Lors du 2e congrès, la Ligue charge Marx et Engels de rédiger le programme de l’organisation. Cela donnera naissance au Manifeste du Parti communiste, à la fois tableau historique de la lutte des classes, critique des courants socialistes et communistes existants et programme d’action de la Ligue des communistes.

Marx et Engels, après avoir participé à l’élaboration du programme d’action de la LC pour l’Allemagne (Revendications du parti communiste en Allemagne, mars 1848), y retournent en avril 1848 pour participer à la révolution européenne, d’abord comme l’aile gauche de la démocratie bourgeoise et petite-bourgeoise (ce qui les conduit à dissoudre la LC) et, en avril 1849, après l’expérience de la pleutrerie de toute la bourgeoisie allemande et de l’inconsistance de la petite-bourgeoisie démocratique, au sein des organisations ouvrières indépendantes. Ils en tirent les leçons à destination de la Ligue des communistes reconstituée (Marx, Adresse du comité central à la LC, 1850 ; Marx, Les Luttes de classes en France, 1850) mais la LC éclate à cause du reflux et disparaît. Comprendre et transformer le monde reste le but d’autres contributions politiques importantes (Engels, Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1851-52 ; Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, 1852). Marx précise sa théorie de l’État et l’analyse du fractionnement politique de la bourgeoisie à travers l’étude de la prise de pouvoir en 1850 par un personnage grotesque.

Marx se réfugie en août 1849 à Londres et Engels s’installera en 1850 à Manchester. La Grande-Bretagne domine l’économie mondiale, en raison à la fois de son avance technique et de sa puissance coloniale. C’est ainsi que Marx, qualifié par Lassalle de Ricardo socialiste ou de Hegel économiste, qui a déjà étudié le mode dialectique d’analyse en Allemagne de 1837 à 1843 et les idées socialistes en France de 1843 à 1845, se remet à l’étude des réalités économiques et de l’économie politique classique, de 1849 à sa mort.

L’histoire personnelle de Marx faite de plusieurs exils le conduit à parler plusieurs langues, dont le français, à vivre dans plusieurs pays, notamment ceux qui constituaient la « triarchie européenne » pour re0²&prendre les termes de son ami Moses Hess, chacun étant associé à une forme de savoir : la philosophie allemande, le socialisme français, l’économie politique britannique. Le reflux de la révolution conduit Marx à reprendre l’étude de l’économie politique pour y trouver le fondement des rapports sociaux et politiques, avec la conviction que « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience » (Contribution à la critique de l’économie politique, 1859).

La préoccupation centrale de Marx est de comprendre la contradiction entre un développement prodigieux des forces productives, dans un contexte de révolution industrielle, et la persistance de la misère pour la majeure partie de la population. Son ouvrage fondamental et inachevé, Le Capital, se présente comme une critique de l’« économie politique classique, soit toute économie quicherche à pénétrer l’ensemble réel et intime des rapports de production dans la société bourgeoise, par opposition à l’économie vulgaire qui se contente des apparences » (Le Capital, I, 1867).

Par « économie vulgaire », il fait référence à l’économie néoclassique qui était alors naissante et est devenue aujourd’hui dominante. Ses contributions théoriques peuvent être synthétisées comme une science de l’histoire (le matérialisme historique) et une science de l’économie capitaliste (la théorie de la valeur, de l’exploitation, de l’internationalisation et de la socialisation de l’économie, des contradictions du capitalisme), au service du communisme, conçu comme « abolition positive de la propriété privée (elle-même aliénation humaine de soi) et par conséquent appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme ; donc retour total de l’homme pour soi en tant qu’homme social, c’est-à-dire humain, retour conscient et qui s’est opéré en conservant toute la richesse du développement antérieur » (Manuscrits, 1844).

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », mot d’ordre emblématique de l’internationalisme, figure à la fois dans le manifeste de la confidentielle LC et dans l’adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs (AIT) qui réunit des milliers de travailleurs. Karl Marx n’est pas l’initiateur de l’AIT, toutefois il joue dès le départ, en septembre 1864, un rôle décisif dans son élaboration et dans son fonctionnement, tout en refusant toute proposition de titre honorifique. Au prix de quelques concessions aux cadres français et italiens, les documents qu’il rédige sont adoptés par le Conseil général en novembre comme donnant la meilleure interprétation des exigences de la classe ouvrière (Adresse inaugurale, Statuts provisoires, 1864).

Comme dirigeant de l’AIT, Marx apporte son soutien à « la Commune de Paris qui, pendant deux mois, mit pour la première fois aux mains du prolétariat le pouvoir politique, et a démontré que la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine d’État et de la faire fonctionner pour son propre compte » (Préface à l’édition allemande du Manifeste du parti communiste, 1872). Il sait désormais par quoi remplacer l’État bourgeois : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat » (Engels, Préface à La guerre civile en France, 1891).

Le reflux de la classe ouvrière en 1871 et aussi les manœuvres de la société secrète de Bakounine depuis 1868 entrainent la crise puis la disparition de l’AIT. Marx continue sous d’autres formes le combat entamé en 1850 pour organiser la classe ouvrière. Avec Engels, il conseille les communistes de toute l’Europe et des États-Unis. Ainsi, ils aident à la constitution en 1869 du Parti ouvrier social-démocrate allemand (SDAP dirigé par August Bebel et Wilhelm Liebknecht), en 1882 du Parti ouvrier en France (PO dirigé par Jules Guesde et Paul Lafargue), en 1883 du groupe Émancipation du travail russe (comprenant Gueorgui Plekhanov, Pavel Axelrod, Véra Zassoulitch et Lev Deutsch), etc.

Ainsi, Marx contribue à la rédaction du programme de fondation du PO : « l’émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe ni de raceles producteurs ne sauraient être libres qu’autant qu’ils seront en possession des moyens de production (terres, usines, navires, banques, crédit)… ». Il apporte également une contribution acérée au projet de programme du SAP (renommé plus tard SPD) résultant de la fusion du SDAP et de l’ADAV fondée en 1863 par le socialiste étatiste Lassalle (Critique du programme de Gotha, 1875). Il précise que le travail n’est pas la seule source de la richesse, que le droit bourgeois doit disparaître au profit de « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » comme règle d’organisation sociale. Il affirme que la lutte des classes doit dépasser le cadre national, rappelle que l’État bourgeois ne peut pas être mis au service du prolétariat, que l’État ouvrier ne peut se justifier que dans une période de transition révolutionnaire et doit disparaître, avec les classes, dans le mode de production supérieur au capitalisme.

S’il ne découvrit pas la lutte des classes et s’il ne fut pas le premier communiste (d’autres avant lui, dont Babeuf, ont porté ce drapeau), Karl Marx fut le premier à construire une théorie systématique et à lutter pour le communisme en s’inscrivant dans la lutte de classes, aux côtés de la classe ouvrière. Si Marx n’était pas un prophète, il avait une compréhension des rapports sociaux, à l’échelle nationale comme internationale, qui lui pour écrire peu de temps avant sa mort dans, que « « si la révolution russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste » (Préface à l’édition russe du Manifeste, 1882). La pensée de Marx toujours fertile, comme en témoigne la presse bourgeoise qui se sent obligée de déterrer à chaque crise économique le cadavre de Marx ; elle doit ainsi servir de guide pour comprendre les contradictions du capitalisme et combattre pour le communisme, aux antipodes de la caricature figée et grotesque portée si longtemps par ses adversaires, qu’ils soient bourgeois, travaillistes ou staliniens.