8 juin : la Première ministre de Grande-Bretagne joue et perd

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Le Royaume-Uni d’Angleterre, du Pays de Galles, d’Irlande du Nord et d’Écosse conserve des traits féodaux : le chef de l’État est un monarque, la deuxième chambre parlementaire est la Chambre des Lords (nobles, prélats de l’Église anglicane, nommés par les chefs du gouvernement), etc.

Les élections législatives désignent les 650 députés de la « Chambre basse » ou « Chambre des communes ». Une majorité de 326 sièges est donc nécessaire pour atteindre la majorité absolue. La désignation est très différente du système français à deux tours, uninominal à un tour : dans chacune des 650 circonscriptions, la/le candidat/e qui obtient le plus de voix est élu/e. Depuis les législatives de 2015, le Conservative Party (CP, Parti conservateur) avait la majorité absolue avec 330 sièges.

Ce parti, comme le parti gaulliste en France, a toujours été divisé sur la question de l’Union européenne. Le Premier ministre Cameron était plutôt favorable au maintien dans l’Union européenne, avait joué avec le feu en organisant un référendum le 23 juin 2016 pour contrer l’aile europhobe de son propre parti et le parti xénophobe UKIP [voir Révolution communiste n° 17]. À la suite du vote légèrement majoritaire (51,9 %) pour la sortie de l’Union européenne, il avait démissionné et le parti avait confié le gouvernement à Theresa May [voir Révolution communiste n° 18]. May vient de confirmer, comme Cameron précédemment (ou Fillon en France), que les partis bourgeois les plus expérimentés se trompent parfois lourdement.

Des élections anticipées

Un an après le référendum, la Première ministre conservatrice Theresa May a convoqué des élections générales anticipées le 8 juin 2017. Cette manœuvre politique résumée par le slogan de campagne « un leadership fort et stable » était destinée à renforcer sa majorité au Parlement pour négocier un « hard Brexit » face à l’UE (en fait, dans l’ordre, le gouvernement allemand, le Président français et la Commission européenne) avant que la situation économique et politique se détériore.

La Grande-Bretagne a connu des élections législatives il y a seulement deux ans. À ce moment-là, le pays était un pont entre l’Union européenne et l’Amérique d’Obama. Il était en reprise économique après des années de détérioration du niveau de vie. L’indépendance de l’Écosse était écartée… Aujourd’hui, la Grande-Bretagne est dans une situation bien différente. Le vote pour le Brexit l’oblige à quitter son plus grand partenaire commercial et à se recroqueviller vers d’autres, dont des États-Unis moins bien disposés. L’économie a mieux tenu que la plupart pronostiquait, mais la croissance ralentit, les investisseurs sont inquiets. L’union est de nouveau ébranlée. (The Economist, 3  juin 2017)

De fait, l’inflation est en hausse depuis le référendum (2,7% depuis un an) et la livre a perdu 12 % par rapport aux autres principales devises depuis un an. May souhaitait aussi profiter de la faiblesse supposée du Labour Party (LP, Parti travailliste) qui depuis le Brexit perdait élection partielle après élection partielle.

Aux États-Unis, Trump a gagné les primaires en dénonçant les élites de Washington et en affichant une xénophobie répugnante et un protectionnisme assumé qu’il ne peut appliquer que partiellement [voir Révolution communiste n° 23]. En France, les quatre premiers candidats à la présidentielle (Macron, Le Pen, Fillon et Mélenchon) dénonçaient tous « le système », aucun le capitalisme et tous brandissaient le drapeau tricolore. En Grande-Bretagne, aucun des deux premiers partis ne s’en prenait au capitalisme non plus et le Parti conservateur a tourné casaque en tempérant la doctrine libérale qui servait à justifier depuis un quart de siècle les attaques contre la classe ouvrière.

Le Premier ministre, Theresa May, a présenté le «manifeste» – en français, on dirait le programme – du Parti conservateur, qui marque une rupture majeure avec la philosophie du laisser-faire chère à Margaret Thatcher… Dans le prolongement du vote pour le Brexit, elle s’est assignée pour mission de prendre en compte les échecs économiques et culturels de la gouvernance libérale en Grande-Bretagne depuis la fin de la Guerre froide en rééquilibrant le rapport de l’État nation à la globalisation. On peut même dire qu’il émane du manifeste un fort parfum de populisme. Il déclare que «plutôt que de poursuivre un programme fondé sur un supposé espace central défini et délimité par les élites de Westminster, nous gouvernerons conformément aux intérêts de la plus grande partie de la population britannique». Le manifeste ajoute également que les conservateurs auront le souci d’aider «les familles des travailleurs ordinaires» qui «ont trop longtemps été ignorées par les politiciens et par ceux qui disposent du pouvoir». Ce qui est au coeur des efforts de Theresa May pour s’adresser à l’électorat ouvrier des travaillistes, c’est le patriotisme… Le manifeste inclut nombre de mesures politiques qui tendent à instaurer un État plus interventionniste… (Le Figaro, 25 mai 2017)

Une opposition donnée perdante

L’UKIP, dont le but principal était le Brexit, est paradoxalement déstabilisée par le référendum. Le Labour Party (LP, Parti travailliste) était affaibli par les décennies de trahison précédentes et par sa défense de l’unité du royaume contre le particularisme écossais [voir Révolution communiste n° 14]. Les grands médias considéraient que le sursaut de la base et de la jeunesse, désignant en septembre 2015 comme « leader » un « rouge » (en fait un représentant de l’aile gauche du réformisme), Jeremy Corbyn, ne pouvait que lui faire perdre toute consultation électorale. Les sondages d’avril 2017 donnaient d’ailleurs au LP 21 % de retard sur le CP.

Depuis sa désignation, Corbyn n’avait que mollement réagi aux attaques forcenées de l’aile droite, les blairistes qui contrôlent l’appareil et le groupe parlementaire du LP. La fraction de Corbyn, Momentum, est dénuée de toute démocratie, par crainte que les jeunes et les travailleurs s’en emparent et avancent un programme incompatible avec la monarchie, l’État bourgeois et le capital britannique.

Corbyn a repris pour les législatives la rhétorique traditionnelle du Parti travailliste d’avant Blair : promesses aux travailleurs (qui ne sont généralement pas tenues une fois qu’il accède au gouvernement), politique étrangère moins agressive (un engagement jamais tenu) et confiance absolue dans l’État bourgeois. La seule nouveauté était la revendication d’un Brexit modéré (qu’il partage avec le Parti libéral-démocrate et toute une aile des conservateurs) : acceptation de la liberté d’installation des ressortissants de l’UE en échange de l’ouverture des frontières de l’UE aux marchandises britanniques.

Le manifeste électoral du LP avançait l’augmentation du salaire minimum, la renationalisation de certains secteurs de l’économie, la gratuité des frais d’universités, etc. Il a réuni des meetings de masse pour la première fois depuis 1983 et même attiré dans le parti des dizaines de milliers de nouveaux membres qui n’ont pas vécu les trahisons répétées depuis 1914 de de ce vieux « parti ouvrier bourgeois » (ouvrier par sa base électorale et ses liens avec les syndicats de salariés, bourgeois par son programme depuis sa naissance).

Certes, le Labour est en majeure partie composé d’ouvriers. Mais, est-il véritablement un parti politique ouvrier ? Cela ne dépend pas seulement de la question de savoir s’il est composé d’ouvriers, mais également quels sont ceux qui le dirigent et quel est le caractère de son action et de sa tactique politique. Seuls ces derniers éléments nous permettent de juger si nous sommes en présence d’un véritable parti politique du prolétariat. De ce point de vue, le seul juste, le Parti travailliste est un parti foncièrement bourgeois, car, bien que composé d’ouvriers, il est dirigé par des réactionnaires, par les pires réactionnaires, qui agissent tout à fait dans l’esprit de la bourgeoisie ; c’est une organisation de la bourgeoisie, organisation qui n’existe que pour duper systématiquement les ouvriers. (Lénine, 6 août 1920)

Le LP aurait très fortement grossi passant de 570 000 membres au printemps 2017 à près de 720 000 après le 8 juin, ce qui peut faire rêver un parti français comme LFI sans implantation solide, sans parler du PS qui est de nouveau exsangue. Mais il est impossible de répondre aux aspirations des travailleurs et des futurs travailleurs en respectant la monarchie, la Chambre des Lords, les privilèges de l’Église anglicane (Church of England), l’espionnage et la répression de l’appareil de l’État, les interventions militaires contre d’autres pays (Irlande, Syrie, Irak, Afghanistan…) le maintien dans l’OTAN, la domination de l’économie (et de la politique) par les grands groupes capitalistes britanniques de l’industrie, du commerce et de la finance. Or, le manifeste travailliste ne reposait pas sur la lutte des classes, n’envisageait aucune perspective socialiste et promettait même 10 000 policiers supplémentaires (For the many, not the few, p. 5, p. 75), la modernisation de l’armement nucléaire Trident (p. 119) et l’appui de l’État à l’industrie d’armement (p. 120).

Les aléas de la période électorale

Les travailleurs ont été précarisés et les syndicats (unis dans une confédération unique –TUC- qui soutient le LP) affaiblis, tant par les gouvernements conservateurs que travaillistes. Sous couvert de « libéralisme », l’austérité budgétaire a concerné les services publics (étranglement du NHS, diminution du financement des collectivités locales, hausse considérable des droits d’inscription dans l’enseignement supérieur…) tandis que les impôts des riches étaient allégés, les dépenses militaires accrues et que les banques étaient sauvées par l’argent public.

La classe ouvrière a arraché le droit de vote lors de la vague révolutionnaire internationale qui a suivi la 1re Guerre mondiale. Comme tout grand parti bourgeois, le CP a donc besoin d’une base électorale plus large que les patrons, les généraux et les évêques. La petite-bourgeoisie qui est propriétaire de son logement en fait partie. Elle est en temps normal exemptée partiellement des impôts qui pèsent lourdement sur les salariés. Le calcul de May était que, même si le gouvernement faisait contribuer un peu plus les propriétaires âgés ou leurs héritiers pour les dépenses quand ils deviennent dépendants, ils n’iraient pas pour autant voter pour le Labour Party (LP, Parti travailliste).

Dans le programme électoral du Parti conservateur, figurent, outre la restriction de l’immigration qui est dans le droit fil du Brexit, un volet qui heurte une partie de son électorat traditionnel.

Parmi les mesures phares, une baisse drastique du solde migratoire et une série de sacrifices demandées aux retraités, coeur habituel de l’électorat conservateur. Son plan de financement de l’assurance sociale, passe par des sacrifices demandés aux retraités : exit à partir de 2020 la garantie d’augmentation des retraites de 2,5% minimum par an (autre mesure mise en place par David Cameron) ; pour la première fois, le montant des frais pour les personnes âgées ayant besoin de soins à domicile tiendra compte de la valeur de leur lieu de vie ; enfin, l’allocation universelle de 300 livres versées aux « pensioners » pour l’achat de fuel l’hiver sera accordée en fonction de leurs moyens. (La Tribune, 19 mai 2017)

La presse conservatrice a dénoncé ce projet comme une « taxe sur la démence », comme le rédacteur de l’Evening Standard Osborne, ancien ministre de l’économie (Chancellor of the Exchequer) écarté par May. Quatre jours plus tard, May reculait en fixant un plafond aux prélèvements.

Deux attentats islamistes ont frappé la population civile à Manchester le 22 mai (22 morts) et à Londres le 3 juin (10 morts). En règle générale, le terrorisme sert aux partis bourgeois à légitimer les atteintes aux libertés, le renforcement des corps de répression et les expéditions militaires (qui suscitent elles-mêmes des recrues pour Al-Qaïda, Daech et compagnie). À cette occasion, le Parti conservateur a subi l’inconvénient d’être au pouvoir et la Première ministre d’avoir réduit l’effectif de la police quand elle était ministre de l’Intérieur (Home Secretary) dans le gouvernement Cameron.

Des résultats inattendus

Le 8 juin, la participation augmente par rapport à 2015 : 68,7 % soit 2,6 points de plus, se rapprochant du chiffre record de 1997. Ce regain est dû à une forte implication de la jeunesse : 72 % des inscrits de 18 à 24 ans participent au scrutin, une première depuis 1987.

 

Résultats en voix et en % des exprimés

Parti Voix 2017 Part % 2017 Voix 2015 Part % 2015 Écart en %
Conservative and Unionist Party (Tories) 13 650 900 42,4 11 300 303 36,8 +5,6
Labour Party 12 858 652 40 9 344 328 30,4 +9,6
Liberal Democrats (LibDems) 2 368 048 7,4 2 415 888 7,9 -0,5
Scottish National Party (SNP) 977 569 3 1 454 436 4,7 -1,7
UK Independence Party (UKIP) 593 852 1,8 3 881 129 12,6 -10,8
Green Party 524 604 1,6 1 157 613 3,8 -2,2
Autres 874 936

 

Élus au parlement de Westminster

Parti Elus 2017 Elus 2015 Ecarts
Conservative and Unionist Party (Tories) 318 330 -12
Labour Party 262 232 +30
Scottish National Party (SNP) 35 56 -21
Liberal Democrats (LibDems) 12 8 +4
Democratic Unionist Party (DUP) 10 8 +2
Sinn Féin 7 4 +3
Plaid Cymru 4 3 +1
Green Party 1 1 =
UKIP 0 1 -1

Les partis bourgeois (CP, LD, DUP, SNP, UKIP, AP, UUP…) regroupent plus de 17,6 millions de voix et le mouvement ouvrier (LP, SDLP…) nettement moins avec 12,9 millions de voix.

Le Parti conservateur, même s’il progressé tant en voix (plus 2,35 millions) qu’en pourcentage n’a pas atteint son but, renforcer sa majorité absolue au Parlement. Au contraire, il la perd puisqu’il n’obtient que 318 sièges alors qu’il en faut 326. Le Parti libéral-démocrate qui s’en distingue par l’acceptation des migrations intra-européennes et son hostilité au Brexit a maintenu ses positions. Les nationalistes bourgeois écossais du Scottish National Party (SNP) chutent lourdement. Le Democratic Unionist Party (DUP, Parti unioniste démocrate) est le parti pro-impérialiste britannique d’Irlande du Nord qui avait constitué des milices fascistes à partir des bigots et des fanatiques protestants contre l’IRA dans les années 1970-1980. Le DUP est hostile au droit à l’avortement et au mariage homosexuel. Il progresse légèrement en voix (292 316) et gagne deux sièges.

Du côté du mouvement ouvrier, le Parti travailliste renforce considérablement son influence auprès des travailleurs (plus de 3,5 millions de voix) et en particulier chez les jeunes (71 % des votes des 18-24 ans). Le LP a renoué avec son électorat traditionnel, à Londres et dans les grandes villes populaires du nord de l’Angleterre. Il a sauvé le bastion gallois qu’on disait menacé et a repris pied en Écosse dans les banlieues ouvrières. Le réformiste et social-impérialiste Corbyn est aujourd’hui approuvé et vanté par les organisations centristes dont certaines avaient édifié autrefois contre le LP un front électoral avec les Frères musulmans (SWP) ou qui proclamaient voici deux ans qu’il était devenu un simple parti bourgeois (SPEW). Les rares candidats de groupes se prétendant révolutionnaires  (WRP…) n’obtiennent que quelques centaines de votes.

Après l’annonce des résultats et quelques tractations, May forme un gouvernement de coalition avec les unionistes du DUP qui ont 10 députés. Cette alliance de circonstance provoque de nombreux remous au sein du CP et en Irlande du Nord. En effet, il risque de remettre en cause l’équilibre en Irlande du Nord obtenu par l’impérialisme britannique moyennant quelques concessions au parti nationaliste irlandais IRA-Sin Fein. Ces accords dits du « vendredi saint » maintiennent la division de l’île et le rattachement du nord à la Grande-Bretagne mais prévoient explicitement que le gouvernement britannique observe une stricte neutralité dans la vie politique. Or, une alliance avec le DUP la remet en question.

Ce gouvernement de coalition est fragile et de nouvelles élections anticipées ne sont pas à exclure, ni une démission de May au profit d’un autre dirigeant conservateur. D’ores et déjà, les négociations sur le Brexit qui commencent le 19 juin seront plus difficiles à mener pour l’État qui gère les intérêts communs des capitalistes britanniques. Le député conservateur Nigel Evans le résume ainsi le 9 juin : « Nous ne nous sommes pas tiré une balle dans le pied, nous nous sommes tiré une balle dans la tête ».

Ces élections ont servi d’exutoire aux masses qui restent prisonnières de leurs directions traditionnelles, les bureaucraties syndicales et le Parti travailliste (repeint en rose par Corbyn et les courants centristes). Un éventuel gouvernement de Corbyn, dont les communistes n’ont pas à empêcher la venue, ne ferait que trahir une nouvelle fois la classe ouvrière et rejeter en arrière les millions d’ouvriers et d’employés qui viennent ou reviennent au LP, sauf si un parti ouvrier révolutionnaire et internationaliste est construit sur la base du programme communiste.

Au sein du Parti travailliste et en dehors, il faut regrouper l’avant-garde : assemblées générales sur les lieux de travail, de vie et d’études pour discuter et décider ! Fin des expéditions militaires ! Ouverture des frontières aux travailleurs, aux étudiants, aux réfugiés ! République ! Armement du peuple ! Nationalisation sans indemnité ni rachat des groupes capitalistes ! Gouvernement des travailleurs ! États-Unis socialistes d’Europe !