Journées d’action à répétition et blocages dispersés ou grève générale ?

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La dispersion des luttes

Le 16 mai, les routiers, craignant à juste titre la baisse de la rémunération de leurs heures supplémentaires avec la loi El Khomri, ont entamé à l’appel de la CGT une semaine de grève. À la SNCF, après un mouvement de grève chaque mercredi et jeudi contre la remise en cause des statuts, voilà maintenant que la CGT rejointe par la CFDT et l’UNSA a lancé un mot d’ordre de grève reconductible à partir du 31 mai tandis que SUD a déposé un préavis courant jusqu’au… 11 juillet. Dans l’aviation civile, les personnels sont appelés à la grève du 3 au 5 juin contre la baisse des effectifs et pour la défense des régimes indemnitaires. À la RATP, la CGT appelle à la grève illimitée à partir du 2 juin pour l’augmentation des salaires. Le 23 mai, les 8 raffineries du pays étaient plus ou moins touchées par la grève à l’initiative essentiellement de la CGT pour le retrait de la loi El Khomri et environ 25 % des dépôts de carburant étaient bloqués. La CGT appelle à la grève le 25 mai les travailleurs des 19 centrales nucléaires. Il y a des grèves, mais il n’y a pas la grève !

L’intersyndicale a appelé à des journées d’action avec grèves et manifestations contre la loi El Khomri le 9 mars, le 31 mars, le 5 avril, le 9 avril, le 28 avril, le 12 mai, le 18 mai, le 26 mai, le 14 juin. Encore faut-il rajouter les appels séparés pour la jeunesse étudiante et lycéenne de l’UNEF et des organisations lycéennes. Il y a des actions, des grèves et des manifestations, mais il y n’y a pas la grève générale !

Pourquoi ? Parce qu’aucune centrale n’a boycotté les multiples réunions (25 février, 7 mars, 17 mars) convoquées par le gouvernement PS-PRG pour mettre au point le projet de loi Hollande-Valls-El Khomri, parce qu’aucun dirigeant d’une centrale ou d’une fédération ne se prononce pour la grève générale.

Aucune force politique significative se réclamant du socialisme, pas un seul PS « frondeur », pas le PdG ni le PCF, pas LO ni le NPA, aucun des POI ni AL, ne mène de campagne pour imposer aux directions syndicales d’appeler à la grève générale contre le gouvernement. Au contraire, elles font de plus en plus partie des bureaucraties du « syndicalisme de proposition » et de « journées d’action » : PCF, PdG, LO, NPA, POI et POID dans la CGT ; NPA et AL dans Solidaires ; POI et POID dans FO ; PCF, PdG, NPA et Ensemble dans la FSU… Ce sont les mêmes qui expliqueront, si la loi passe, que les travailleurs n’ont pas assez lutté.

Évidemment, on trouvera aisément toutes les vieilles ficelles utilisées déjà en 2010 pendant le mouvement en défense des retraites pour dévoyer la recherche par la classe ouvrière du combat centralisé contre le gouvernement. La grève « reconductible » à la base site par site, lancée par l’appareil de la CGT quand la colère monte, et soutenue par les pseudo-trotskystes de tous poils, c’est le contraire de l’appel à la grève générale ! C’est laisser site par site les travailleurs isolés, sans visibilité, sans perspective, sans aucune centralisation, s’épuiser chacun dans son coin.

Le vote PCF de la motion LR à l’Assemblée

Valls l’a dit, Hollande l’a répété : « nous ne céderons pas ». L’utilisation du 49.3 le 10 mai pour faire adopter la loi El Khomri témoigne de l’impasse du gouvernement. Il réussit le tour de force, comme déjà avec l’échec de la réforme constitutionnelle portant la pérennisation de l’état d’urgence et la déchéance de nationalité, de dresser contre lui une majorité de députés, ceux des partis bourgeois, dont il croyait pourtant combler les attentes, plus une fraction du groupe PS de l’Assemblée nationale.

Les députés « frondeurs » ont pour motivation principale leur propre avenir et, au-delà, de préserver le PS comme parti ouvrier bourgeois, donc de conserver l’électorat des salariés et des liens avec les syndicats. Cela leur impose, sans rompre avec la maison-mère, de préserver une apparence d’opposant quand la couleuvre est trop grosse pour l’avaler sans broncher. Ils avaient été reçus à Matignon avant la décision d’engager la responsabilité du gouvernement, mais n’avaient pu trouver d’arrangement : « Manuel Valls n’a pas envie d’aller vers un compromis sur la loi travail », déclarait à la sortie le député Christian Paul. On est loin de l’exigence du retrait ! Ils ont donc cherché, sans réussir, à déposer leur motion de censure, moyennant quoi les députés PCF votaient sans honte le lendemain avec le FN la motion de censure déposée par LR et l’UDI, laquelle s’offusquait que la loi n’aille pas assez loin dans les attaques contre les travailleurs.

Mais en même temps, l’utilisation du 49.3, c’est un bras d’honneur adressé aux manifestants que Hollande et Valls ont pensé suffisamment rincés par les journées d’action à répétition pour ne pas s’encombrer d’une perte de temps et d’atermoiements supplémentaires. Dès le soir du 10 mai, une manifestation de 500 personnes issue du rassemblement Nuit debout s’est rendue à l’initiative d’AL, du NPA et du PdG devant l’Assemblée nationale aux cris de « Assemblée nationale, Assemblée du capital » ou bien «on emmerde le 49.3 », mais, faute d’un combat national centralisé contre le gouvernement, bien loin des préoccupations du mouvement Nuit debout, la loi va son chemin.

Gouvernement PS-PRG, briseur de grève !

Le gouvernement Hollande-Valls-Cazeneuve a considérablement renforcé les services secrets, l’armée et la police grâce à l’union nationale réalisée en février et en novembre 2015 avec la complicité du PCF, du PS, du PdG, de toutes les directions syndicales (y compris CGT, FO, Solidaires…).

« L’État policier s’instaure de manière pérenne », déclarait le 3 février la Secrétaire générale de l’USM à L’Obs au sujet du projet de loi de réforme pénale dite « anti-terroriste ». Ce projet de loi avait déjà été renforcé pour rendre permanente l’utilisation de nombreuses dispositions relevant de l’état d’urgence : possibilité étendue aux préfets d’ordonner la fouille des bagages et des voitures et de faire des contrôle d’identité pendant 12 heures en cas de suspicion d’activité terroriste, possibilité étendue aux procureurs d’interception téléphonique et de pose de micros à domicile etc. Les sénateurs notamment l’ont depuis « enrichi » de plusieurs mesures liberticides, allant jusqu’à prévoir l’irresponsabilité pénale des forces de l’ordre faisant usage d’arme pour empêcher un ou plusieurs meurtres.

Comme Révolution communiste l’avait annoncé, l’union nationale, la générosité budgétaire pour l’appareil répressif de l’État, le recrutement à tour de bras de soldats et de policiers représente un danger pour le mouvement ouvrier et la jeunesse. Depuis mars, le gouvernement PS-PRG s’en est servi pour matraquer systématiquement les jeunes laissés sciemment isolés par les directions syndicales.

Le gouvernement utilise sans hésiter les corps de répression qui ont violemment chargé les grévistes et militants rassemblés à Fos-sur-mer, à Lorient, Vannes, au Grand-Quevilly, à Cournon-d’Auvergne, etc. Sarkozy n’avait pas fait autre chose en 2010, réquisitionnant même certains salariés grévistes. Il peut le faire car il n’a pas face à lui la force unie du prolétariat dressé dans la grève générale, mais un éparpillement de luttes site par site, malgré le courage des piquets et la solidarité de salariés d’autres secteurs.

Les « casseurs » sont bien pratiques pour le gouvernement, mais ce n’est qu’un prétexte pour avancer méthodiquement vers l’instauration d’un État policier. Interdiction individuelle de participer à des manifestations, présence de plus en plus massive de flics en civil dans les manifestations, organisation d’une manifestation des syndicats réactionnaires de policiers contre la « haine anti-flics » soutenue par le gouvernement et les partis bourgeois (LR, FN, UDI..), campagne médiatique jusqu’à l’écoeurement autour de la voiture de police incendiée en marge de cette manifestation alors que les multiples brutalités policières ne font pas la une des journaux télévisés.

Mailly et Martinez, un pied dans les piquets de grève, un pied chez les CRS

Martinez et Mailly, qui ont accepté de discuter avec le gouvernement et le patronat du projet de loi travail, qui refusent d’appeler à la grève générale, défendent les mercenaires de la classe capitaliste (dont la moitié vote FN).

« Bien sûr que oui, nous condamnons toutes les violences » a déclaré le numéro un de la CGT sur France 2, invité à dire s’il condamnait celles visant les forces de l’ordre… « En même temps, il y a eu des violences policières », a-t-il souligné, tout en ajoutant qu’elles « peuvent s’expliquer ». Il a évoqué l’absence d’ordres donnés aux policiers pour contenir les débordements et les sous-effectifs. « C’est pour cela que la CGT police manifestera aussi mercredi » avec les gardiens de la paix, appelés par l’ensemble de leurs organisations à se rassembler à Paris pour dénoncer la haine anti-flic. (AFP, 12 mai)

« Moi je ne remets pas en cause les policiers », a déclaré Mailly sur RTL, rappelant qu’il avait condamné l’affiche controversée d’un syndicat… ils font un métier pas facile avec parfois ordres, contre-ordres pas faciles à suivre sur le terrain », a expliqué le leader de FO. « Ils sont un peu en burn-out, faut bien comprendre aussi, entre l’état d’urgence, les manifs aujourd’hui, l’Euro 2016 demain », a-t-il ajouté… « Donc je n’incrimine pas les policiers », a insisté M. Mailly, assurant que des membres de FO participeraient à la manifestation prévue mercredi à l’appel notamment d’Alliance (syndicat majoritaire) contre la haine anti-flic. (AFP, 16 mai)

Non content de matraquer et de gazer les jeunes et moins jeunes manifestants, d’user de divers stratagèmes pour disloquer les manifestations comme celle du 1er mai à Paris, le gouvernement appelle maintenant les organisations syndicales « à prendre leurs responsabilités » pour marcher main dans la main avec la police.

Si, à chaque manifestation, il y a aujourd’hui des casseurs, on doit s’interroger sur la pertinence d’un certain nombre de ces manifestations. En tout cas, les services d’ordre syndicaux, avec le soutien bien sûr de la police, doivent prendre toutes les mesures pour empêcher les casseurs de se mêler à la foule des manifestations. (Manuel Valls, 19 mai)

Dans la plupart des grandes villes, les dirigeants syndicaux ont abandonné le centre-ville sur injonction du préfet. Le gouvernement peut persister dans son projet, dénoncer les grèves, réprimer les travailleuses et travailleurs en lutte car l’intersyndicale défend les forces de répression et refuse de se prononcer pour la grève générale. Pourtant, ce que disent les grévistes des raffineries, c’est qu’il faut bloquer l’économie pour faire céder le gouvernement. Or, qu’est-ce que le blocage de l’économie, sinon la grève générale ?

Pour une issue victorieuse : grève générale jusqu’au retrait !

L’issue de la bataille engagée par des millions de salariés, de chômeurs, d’étudiants et de lycéens en formation pour le retrait de la loi El Khomri n’est pas encore scellée.

Malgré tous les obstacles mis par les appareils pour empêcher l’affrontement avec le gouvernement, la classe ouvrière et la jeunesse continuent de résister au pouvoir et au capital. Elles ont facilement imposé le mot d’ordre de retrait pur et simple du texte, contre les tenants de la discussion pour une bonne réforme, sans pour autant imposer la rupture des négociations entre les directions syndicales et le gouvernement.

Mais, à cause du bloc des bureaucrates, des sociaux-patriotes et de tous leurs flancs-gauches, les masses ne parviennent pas jusqu’à présent à déborder le cadre des « journées d’action » symboliques et des « blocages » dispersés. Tel est le prix à payer pour l’absence d’une internationale ouvrière révolutionnaire et d’une organisation communiste révolutionaire d’envergure nationale.

De l’issue de ce combat ne dépend pas seulement la mise en place ou non de la loi El Khomri. L’échec du mouvement sur les retraites de 2010, à cause de méthodes qui sont de nouveau employées aujourd’hui, a fait reculer le mouvement ouvrier pendant plus de 5 ans, introduisant le découragement et la lassitude, permettant au parti fascisant de grossir.

Si la classe ouvrière et la jeunesse en formation imposent la grève générale, le gouvernement capitulera probablement en rase campagne. L’atmosphère, dans les entreprises, les administrations, l’université changera ; les luttes seront encouragées ; la perspective du socialisme reprendra corps. À l’inverse, si comme en 2010, ce combat n’aboutit pas, un nouveau recul, plus important encore qu’en 2010, frappera le mouvement ouvrier et donnera des ailes à la bourgeoisie.

Le temps presse : dans les syndicats, dans les assemblées générales, les travailleuses, les travailleurs et les jeunes doivent imposer la grève générale, l’élection de coordinations locales, régionales et nationale, l’auto-défense des occupations et des manifestations.

24 mai 2016