Rosa Luxemburg
La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916)

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Note de lecture
Rosa Luxemburg
La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916)
Agone-Smolny, octobre 2014, 18 euros

Le vrai visage de la barbarie impérialiste

Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, dégoulinante de boue », voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu’elle est. Ce n’est pas quand, vertueuse et tirée à quatre épingles, elle prend le masque de la civilisation, de la philosophie et de l’éthique, de l’ordre, de la paix et de l’Etat de droit, c’est quand elle apparaît telle une bête féroce, un sabbat de l’anarchie, un souffle pestilentiel répandu sur la civilisation et l’humanité qu’elle se montre nue, sous son vrai jour. Et au beau milieu de ce sabbat de sorcières s’est déroulée une catastrophe historique d’importance mondiale : la capitulation de la social-démocratie internationale. (Luxemburg, Brochure Junius, avril 1915, Œuvres t. 4, Agone-Smolny, p. 75)

Voici en quels termes Rosa Luxemburg décrivait la situation du capitalisme en Europe il y a tout juste un siècle, dans la fameuse brochure de Junius (signée par prudence, du nom d’un pamphlétaire anglais du 18e siècle combattant la tyrannie du roi George III), et sous-titrée « La crise de la social-démocratie ». Écrite en prison en mars-avril 1915, elle ne fut publiée qu’un an plus tard à Zürich et alors largement diffusée en Allemagne et en Europe au sein des partis de feue la 2e Internationale dont les militants fidèles au programme de Marx, cherchaient à tirer le bilan de l’effondrement politique du réformisme. Éditée en français en 1934 seulement, la Brochure de Junius vient de sortir dans une nouvelle traduction, formant le tome 4 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg, dans une coédition chez Agone et Smolny (octobre 2014, 18 euros). Le texte est accompagné de documents passionnants, la plupart inédits en français, notamment les deux contributions de Rosa Luxemburg à la revue « L’Internationale » dont le seul numéro, paru à l’hiver 1915, allait donner naissance au groupe puis à la Ligue Spartacus.

A part les militants révolutionnaires regroupés autour de Lénine dans la fraction bolchevique du parti russe et aussi Trotsky qui sut donner, quoiqu’isolé, des analyses marxistes de la crise du mouvement ouvrier que ses chefs s’efforçaient de rallier à la politique d’Union sacrée imposée par les bourgeoisies impérialistes en guerre, la brochure de Rosa Luxemburg, dans les pays de langue allemande surtout, est alors la seule analyse capable d’ouvrir les yeux aux révolutionnaires et de leur donner une perspective pour le combat de classe.

Lénine félicite Junius-Rosa Luxemburg

Lénine l’a tout de suite apprécié, dans son compte rendu critique, publié en juillet 1916 :

La brochure, comme le dit l’auteur dans l’introduction datée du 2 janvier 1916, a été écrite en avril 1915 et « imprimée sans aucune modification ». Sa parution a été retardée par « des circonstances extérieures ». Elle est consacrée moins à « la crise de la social-démocratie » qu’à l’analyse de la guerre, à la réfutation de la légende relative à son caractère national et libérateur, à la démonstration de sa nature impérialiste du côté de l’Allemagne aussi bien que des autres grandes puissances et enfin à la critique révolutionnaire de l’attitude du parti officiel. Ecrite dans un style extrêmement vivant, la brochure de Junius a certainement déjà joué et jouera encore un grand rôle dans la lutte contre l’ex-parti social-démocrate d’Allemagne, passé du côté des junkers et de la bourgeoisie et nous félicitons très cordialement son auteur. (Lénine, À propos de la brochure de Junius, juillet 1916, Œuvres t. 22, p. 328-329)

Cet éloge n’empêche pas Lénine de « constater que l’argumentation de Junius est très incomplète et qu’il commet deux erreurs », notamment la thèse : « A l’époque de cet impérialisme déchaîné (c’est Junius-Rosa qui écrit), il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu’une mystification qui a pour but de mettre les classes populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l’impérialisme ». À cela, Lénine rétorque :

L’erreur serait d’exagérer cette vérité, de manquer à la règle marxiste qui veut qu’on soit concret, d’étendre le jugement porté sur la guerre actuelle à toutes les guerres possibles à l’époque de l’impérialisme, d’oublier les mouvements nationaux contre l’impérialisme. (Lénine, À propos de la brochure de Junius, juillet 1916, Œuvres t. 22, p. 332)

« L’autre erreur de jugement de Junius, selon Lénine, concerne la défense de la patrie ». A la guerre impérialiste, Junius entend paradoxalement opposer le « vieux programme véritablement national des patriotes et des démocrates de 1848, le programme de Marx, d’Engels et Lassalle : le mot d’ordre de grande et indivisible République allemande ».

Junius n’applique la dialectique marxiste qu’à moitié… Junius serre de près la réponse juste et le mot d’ordre juste : la guerre civile contre la bourgeoisie pour le socialisme mais, comme s’il eût craint de dire la vérité jusqu’au bout, il a reculé vers la chimère de la guerre nationale en 1914, 1915, 1916. (Lénine, À propos de la brochure de Junius, juillet 1916, Œuvres t. 22, p. 340)

Une tâche essentielle : se libérer du centrisme

Passant de la théorie à la pratique, Lénine estime que Junius « ne s’est pas tout à fait libéré du milieu des sociaux-démocrates allemands, même de gauche, qui craignent la scission, qui craignent de formuler sans réticence les mots d’ordre révolutionnaires ».

Et pour l’aider, Lénine (qui est censé ne pas savoir que Junius, c’est Rosa elle-même) pressent que :

Dans la brochure de Junius, on sent le solitaire, qui n’agit pas au coude à coude avec des camarades au sein d’une organisation illégale habituée à penser les mots d’ordre révolutionnaires jusqu’au bout et à éduquer méthodiquement la masse dans leur esprit. Mais il serait profondément injuste d’oublier que ce défaut n’est pas le défaut personnel de Junius, qu’il résulte de la faiblesse de toute la gauche allemande, enveloppée de toutes parts dans l’odieux réseau du kautskisme hypocrite, pédant, plein de « complaisance » à l’égard des opportunistes. Les partisans de Junius ont su, malgré leur isolement, entreprendre la publication de tracts illégaux et partir en guerre contre le kautskisme. Ils sauront aller plus loin encore dans cette voie qui est la bonne. (Lénine, À propos de la brochure de Junius, juillet 1916, Œuvres t. 22, p. 343)

Cette « bonne voie », selon Lénine, est celle de l’élaboration politique juste, consistant à préparer les révolutionnaires internationalistes à la perspective du programme socialiste et à la construction des nouveaux partis de l’Internationale, la 3e, dont les principes ont été définis en Suisse, lors des Conférences de Zimmerwald (septembre 1915) et de Kienthal (avril 1916) et où les partisans de Lénine-Trotsky (et de Rosa Luxemburg) devaient se heurter et se délimiter politiquement des centristes kautskistes.

Ces questions, un siècle plus tard, sont toujours d’une actualité brûlante. La Brochure de Junius peut toujours contribuer à nous armer, aujourd’hui, pour accomplir les tâches préparatoires à la révolution prolétarienne, et toujours non résolues, essentiellement celle du programme et de la construction de l’Internationale dont tout procède, notamment la construction des partis révolutionnaires.

Anti-marxistes, anti-Lénine, anti-Luxemburg

Ce n’est malheureusement pas à la lecture de l’Introduction de ce volume, signée de Julien Chuzeville, membre du cercle anti-léniniste la Critique Sociale, et Eric Sevault, qui se dit « léniniste » et officie à la tête de la maison d’édition Smolny, que le lecteur contemporain pourra être éclairé. Tous deux se proclament « luxembourgistes », se réclamant de ces belles choses tant admirées par les sociaux-démocrates, même de gauche : la démocratie et la paix.

Pourtant, en apparence, ces messieurs louent l’internationaliste en Rosa Luxemburg. Mais de quel « socialisme international » s’agit-il lorsqu’on se montre plein d’admiration pour « le parti de la paix », à savoir la 2e Internationale, « d’ailleurs pressentie pour le Nobel de la paix dès 1913 » et qui « aurait été une très bonne candidate pour 1914 », annoncent-ils comme une grande découverte (Introduction, p. VIII). Nul doute que si les graves messieurs de Stockholm avaient été à la hauteur, la première guerre mondiale aurait pu être évitée !

Nos deux auteurs ont beau mentionner et commenter platement quelques thèmes abordés par Rosa Luxemburg dans sa Brochure (sur l’impérialisme, le nationalisme, la paix sociale et non la lutte des classes, qu’ils ignorent), on est à mille lieues du souffle qui anime la plume de Junius. Mais ils ne peuvent s’empêcher de montrer le bout de l’oreille en prétendant que Lénine était partisan des « défaites qui facilitent la tâche de la classe révolutionnaire ».

Oui, nous savons tous que Lénine s’est laissé déborder lors des journées de juillet 1917 à St Petersburg alors que Spartacus et Luxemburg ne l’ont pas été, début janvier 1918, lors de la tentative, prématurée et avortée des délégués révolutionnaires berlinois impatients de s’emparer du pouvoir. C’est le contraire qui est la vérité, Lénine, comme Luxemburg, ayant une claire conscience des conditions d’une lutte décisive dans la lutte révolutionnaire. Mais Luxemburg est tombée sous les coups des Corps-francs commandés par ses anciens « camarades » socialistes alors que Lénine et Trotsky ont su mener l’insurrection d’Octobre à bonne fin. Mais pour les folliculaires de Smolny et de La Critique Sociale, l’essentiel est de calomnier Lénine, et Luxemburg par ricochet. Et ces gens-là prétendent éditer et « préfacer » l’œuvre, encore très mal connue en France, de l’un des cerveaux les plus puissants et lucides de la révolution sociale.

Et ces sociaux-démocrates de gauche, incapables de rompre leurs liens avec la société bourgeoise, de conclure sur la nécessité présente de l’Internationale (on est « luxembourgiste » ou ne l’est pas), à savoir, selon leurs termes, « une organisation porteuse de paix et d’émancipation qui exprimerait la solidarité de la classe exploitée de tous les pays ».

Qui ose parler de préparer politiquement les masses laborieuses à la prise du pouvoir ? Silence dans les rangs !

16 mars 2015, Fabrice Lefrançois