André Pihuit (1942-2014)

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Le camarade « Lino », comme nous l’appelions au GMI, est décédé du cancer le 28 juillet.

 

Né en 1942 dans une famille de paysans pauvres, il commence à travailler dès l’âge de seize ans comme ouvrier agricole d’abord, puis dans le bâtiment. En 1969, à Rennes, il rentre dans la santé publique : aide-soignant d’abord, infirmier plus tard. Consciencieux et dévoué au service public, il participe à l’humanisation des hôpitaux psychiatriques et aux débats qui l’accompagnent dans les années 1970.

Aucune vie ne se réduit à l’activité militante, mais rarement la lutte révolutionnaire ne prend autant de place que dans le cas d’André Pihuit.

Ses années LC-FCR-LCR (1971-1979)

Lors de la vague révolutionnaire mondiale (qui se manifeste en France par les grèves et les affrontements de la jeunesse ouvrière de 1967, la révolte de la jeunesse scolarisée de mai 1968 et la grève générale de mai-juin 1968, puis les luttes ouvrières des années suivantes), il adhère en 1971 à la Ligue communiste qui se proclame section française de la 4e Internationale. Il ne sait pas qu’il s’agit en fait d’un courant révisionniste qui a détruit la 4e Internationale comme organisation bolchevik-léniniste en 1951-1953.

A l’opposé des promotions qui se sont mobilisées en 1936 et en 1944-45, les jeunes travailleurs de 1968 échappent significativement à l’emprise du stalinisme, même si le PCF et ses scissions maoïstes en captent encore une partie.

André Pihuit est tout autant pour la victoire des combattants vietnamiens face à l’impérialisme le plus puissant du monde que pour le pouvoir des travailleurs en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Chine. Prenant au sérieux le marxisme et le bolchevisme revendiqués à l’époque avec vigueur par la LC et par la « 4e Internationale », il commence à étudier les ouvrages fondamentaux de Marx, Engels, Lénine et Trotsky. Pour la vie, il comprend qu’il ne faut pas seulement lutter contre un patron mais contre la classe capitaliste, pas seulement contre un gouvernement mais contre l’Etat bourgeois, pas seulement en France mais dans le monde. Il apprend qu’il faut renverser la bourgeoisie et détruire son Etat pour que les producteurs organisés en conseils puissent commencer à contrôler la société et construire le socialisme mondial. Il considère les partis « réformistes » et les bureaucraties syndicales comme des complices de la bourgeoisie. Il n’en démordra pas, contrairement à tant d’autres de sa génération, soit découragés, soit intégrés à tel ou tel des ces appareils corrompus.

La « 4e Internationale » pabliste est aujourd’hui rabougrie, invisible, discréditée et concurrencée (UIT, TSI, CIO…) ; mais au moment où André Pihuit rejoint le « secrétariat unifié », celui-ci peut apparaître comme la 4e Internationale, car il est alors le seul centrisme mondial de taille significative. Le SUQI est présent dans tous les pays d’Europe (y compris dans les Etats ouvriers bureaucratisés de l’est), s’affiche comme la 4e Internationale fondée par Trotsky sur tous les continents et se renforce en radicalisant – temporairement, mais André Pihuit ne le sait pas encore – son langage et son orientation pour chevaucher la poussée révolutionnaire mondiale.

En France, la LC (rebaptisée-FCR en 1973 puis LCR en 1975) combine la référence au léninisme et au trotskysme, assez populaire au début des années 1970, avec l’adaptation au PCF et à la bureaucratie de la CGT et une sensibilité extrême aux engouements changeants de la petite bourgeoisie « progressiste », contrairement à LO qui se borne au stalinisme et à l’OCI-PCI qui s’aligne pour sa part sur la sociale-démocratie européenne et les bureaucraties syndicales de FO et de la FEN (aujourd’hui UNSA).

André Pihuit participe aux diffusions à l’usine Citroën (aujourd’hui PSA), ce qui implique de se défendre physiquement contre les nervis du syndicat jaune CFT. Ne faisant pas les choses à moitié, son logement sert de local à la LCR de Rennes. C’est l’époque où des nuages de fumée de tabac s’élèvent des multiples assemblées générales et des réunions politiques, résultat d’une habitude dont André Pihuit, qui s’accordait peu de plaisirs, ne se défera pas. Il est curieux de géographie, écoute Jacques Brel et Léo Ferré, lit l’autobiographie de Jules Vallès, apprécie Lino Ventura (qui joue souvent des personnages taiseux tout d’une pièce qui lui ressemblent).

Dans le SUQI, à cause de la réintégration en 1963 du SWP américain et du SLATO latino-américain, de l’ouverture à la révolte étudiante internationale et de l’influence personnelle d’Ernest Mandel, règnent un débat permanent et un certain égalitarisme. Cette atmosphère est inconnue à l’OCI-PCI et à LO qui sont des sectes nationales aux mains de gourous incontestables. Au sein de la LCR, André Pihuit, sous le pseudonyme de « Lourson », rejoint en 1974 la tendance qui lui semble la plus prolétarienne et la plus marxiste, la T1 créée par « Matti » (Gérard Filoche). La T1 s’oppose à la perspective de guérilla que préconisent « Jebrac » (Daniel Bensaïd, fondateur du NPA semi-réformiste) et trois autres membres du comité central (aujourd’hui tous au PS ou au PdG). Elle préconise l’intervention dans les syndicats puis qualifie à juste titre l’Union de la gauche, formée en 1972 par le PCF et le PS avec ce qui reste du Parti radical, de front populaire dressé contre la révolution, alors que la LCR et le SUQI veulent la pousser en avant. Les militants de cette tendance ignorent que Filoche ne fait que reprendre au sein de la LCR l’analyse que Stéphane Just a réussi à imposer dans l’OCI.

L’orthodoxie proclamée de cette tendance, ainsi que le vernis trotskyste de la LCR tout entière, sont mis à rude épreuve par la lutte des classes. En 1973, quand la révolution éclate au Chili, la LCR et LO ne voient dans la politique du parti stalinien PCCh que des erreurs et non la contre-révolution consciente. En 1974, quand la révolution éclate au Portugal, la LCR s’aligne sur le PCP et les militaires du MFA (tandis que l’OCI s’aligne sur le PSP). En 1975, quand la révolution triomphe au Vietnam et au Cambodge, la LCR s’aligne sur les partis staliniens PCV et PCK. En 1979, quand la révolution éclate en Iran, la section étasunienne du SUQI, le SWP, soutient la contre-révolution islamiste des ayatollahs comme anti-impérialiste. Tout le SU suit ; l’OCI, qui courtise le SWP, ne s’y oppose pas.

En 1979, quand la révolution commence au Nicaragua, la LCR et le SWP s’alignent sur le parti castriste FSLN qui vient de renverser la dictature sanglante de Somoza. Ils collaborent avec le FSLN qui met en place un gouvernement de front populaire, avec l’aide des services secrets cubain et russe, pour empêcher la révolution prolétarienne. Par contre, la plupart des organisations d’Amérique latine, qui ont constitué une fraction au sein du SUQI, la FB sous la direction de « Moreno », se rebiffent et essaient de reproduire la révolution cubaine au Nicaragua. L’OCI soutient la FB.

Ses années LCI-OCI-PCI (1979-1986)

La soi-disant « 4e Internationale » pabliste explose en 1979 et ne s’en remettra pas. La LCR en sortira elle-même ébranlée. La FB du SUQI forme un bloc avec le CORQI, le courant international autour de l’OCI française. « Matti » proclame que la trahison du programme de la 4e internationale ne peut justifier une scission et se range aux côtés de Mandel, Barnes et Bensaïd, alors que 300 militants de la LCR (dont André Pihuit) sont expulsés et forment la LCI en 1979.

Avec la défaite de la révolution prolétarienne au Chili en 1973 paralysée par l’Unité populaire, la contre-offensive de la bourgeoisie mondiale des années 1980, le rétablissement du capitalisme à partir de 1989 en Europe centrale, en Russie et en Chine par leurs bureaucraties staliniennes, la conscience de classe du prolétariat européen reflue. Le vent tourne en France, d’autant que le gouvernement Union de la gauche (MRG-PS-PCF-PSU) déçoit les masses en gouvernant pour la bourgeoisie : la CFDT range les drapeaux rouges et l’autogestion, les parti réformistes (PS et PCF) renient le socialisme, le PSU se dissout, l’opportunisme des autres organisations centristes (LO, LCR-NPA, PCI-PT-POI…) s’approfondit. André Pihuit fait partie de la poignée qui tient bon, reste fidèle au communisme révolutionnaire, au travers de péripéties qui voient déserter les corruptibles et rebutent les moins convaincus.

L’inspirateur du SUQI, Ernest Mandel, soutient ouvertement Gorbatchev. Le caudillo du SWP Jack Barnes renie le trotskysme, expulse la plupart des vétérans trotskystes et rompt avec le SUQI. En France, Gérard Filoche et Julien Dray scissionnent avec une centaine d’autres de la LCR pour rejoindre le PS et les postes qu’il offre aux renégats. Pour eux, la révolution au Nicaragua ne justifiait pas une scission, mais le PS français, lui, en vaut la peine ! Parmi eux, « Manuel » qui avait recruté à la LC André Pihuit. Celui-ci en est durablement ulcéré et devient méfiant à l’égard des intellectuels. Ce qui reste de la LCR rejette la dictature du prolétariat puis est liquidé par sa propre direction qui proclame le NPA quasi-pacifiste et semi-réformiste en 2009.

Avec la LCI, André Pihuit rejoint l’OCI qui se rebaptise Parti communiste internationaliste en 1981. Beau nom, mais attrape-nigaud qui camoufle un autoritarisme étouffant, un activisme décervelant et une servilité aussi prononcée pour les « vrais réformistes » que celle de LO et de la LCR envers les staliniens. À son mérite, André Pihuit n’y est pas toujours à l’aise. Un jour, envoyé à Paris pour renforcer le service d’ordre du PCI, il refuse avec indignation la liasse de billets qui lui est offerte, comme aux autres, par Malapa.

Le test du front populaire « Union de la gauche » est cruel pour le PCI dirigé par « Lambert » (Pierre Boussel). Il sombre dans l’opportunisme en refusant de présenter un/e candidat/e à l’élection présidentielle de 1981 et en soutenant dès le premier tour Mitterrand contre Marchais, Krivine et Laguiller. Pour se justifier, la direction Lambert du PCI prétend que la victoire électorale du candidat du PS ouvrira une situation révolutionnaire puis, après l’élection de Mitterrand, que le gouvernement bourgeois constitué par Mitterrand et les staliniens pourrait servir les intérêts des travailleurs s’il était soumis à une pression suffisante des masses.

Par conséquent, le bloc international (« Comité international ») constitué par Lambert et Moreno, le dirigeant du MAS argentin, se disloque dès 1982. Avec l’aide de Jean-Christophe Cambadélis et de Pierre Broué, Lambert exclut, en 1984, Stéphane Just et quelques dizaines de militants pour s’être opposés, tardivement, à la « ligne de la démocratie » (en clair le passage au réformisme) et à la proclamation du MPPT (en fait, la liquidation du PCI). Ces derniers fondent le Comité pour le redressement du PCI et de QI-CIR (plus tard renommé Comité pour la construction du Parti ouvrier révolutionnaire et de l’Internationale ouvrière révolutionnaire).

Ses années Comité-GB-GMI (1986-2014)

Lambert liquide ce qui reste du PCI en 1985 dans le MPPT réformiste et social-chauvin (qui se nommera PT en 1991, puis POI en 2008). Cambadélis scissionne en 1986 avec plusieurs centaines de membres pour adhérer au PS. Rebuté par l’opportunisme du PCI, André Pihuit rejoint en 1986 le Comité, avec un autre infirmier du PCI.

Même s’il randonne, joue au tennis, pêche et part parfois en vacances, il vit sans souci du confort. Durant les réunions de cellule, il délaisse les fauteuils et les chaises pour un tabouret. À cette époque, il lit deux biographies de Che Guevara (Kalfon, Cormier), un révolutionnaire qui abandonne la sécurité et l’aisance dont il pourrait jouir à Cuba pour poursuivre la lutte contre l’impérialisme au Congo-Zaïre et en Bolivie.

S’appuyant sur le Comité, André Pihuit combat avec acharnement, lors du mouvement de défense des retraites de 1995, pour la grève générale qui aurait permis de vaincre le gouvernement Chirac-Juppé. Il se heurte à la politique de conciliation des directions syndicales et à leurs « journées d’action », qui bénéficient du renfort du PS, du PCF, de LO, de la LCR et du PT.

Le Comité s’implante dans la jeunesse (en dépit de certains de ses dirigeants comme « Lombard » et « Mélusine », aujourd’hui membre du Parti de gauche) et grossit (jusqu’à 130 militants). André Pihuit admire Stéphane Just, un ouvrier devenu un théoricien communiste en rejoignant après la Seconde guerre mondiale la 4e Internationale, mais il s’interrogera jusqu’à la fin de sa vie sur le fait que ce dernier n’ait pas ouvert plus tôt le combat contre Lambert au sein de l’OCI-PCI.

A la mort de Just en 1997, le Comité subit à son tour le poids du reflux du mouvement ouvrier mondial et de son isolement international. Il éclate à cause de cadres qui retombent prestement dans le centrisme de leurs années de formation lambertiste (surestimation des élections et illusion dans les combinaisons parlementaires des partis sociaux-impérialistes, concessions aux directions syndicales, messianisme français…). Les luttes internes sont peu éducatives car les cliques scissionnistes successives partagent le mépris de la base et le goût des manœuvres qu’ils ont aussi apprises dans l’OCI des années 1970.

Internationaliste convaincu, radicalement hostile par éducation communiste et expérience personnelle à toutes les bureaucraties du mouvement ouvrier, André Pihuit combat les liquidateurs. Malgré la destruction du Comité et l’hémorragie due à trois scissions en quatre ans, il aide de toutes ses forces le Groupe bolchevik, nom que prend le Comité en 2002 en adoptant une plateforme (Pour la révolution socialiste). Le GB n’aurait pas survécu sans la persévérance d’un noyau de prolétaires conscients dont il fait partie. André Pihuit propose même de donner toutes ses économies, ce que le GB repousse, considérant qu’il fait face avant tout à un problème programmatique de retour au bolchevisme et de réorientation internationale. Le GB prend place fin 2002 à Buenos Aires à l’intérieur d’un Collectif international impulsé par la LOI argentine et noue des liens au printemps 2003 à Valence avec le Grupo Germinal espagnol.

André Pihuit n’est pas un orateur, ni un écrivain, mais il s’exprime aisément en cellule, est attentif en conférence nationale. Ses votes sont réfléchis. Il s’exaspère souvent que les autres travailleurs ne comprennent pas ce que, lui, a compris, ou qu’un/e militant/e qu’il estime plus formé/e que lui soit victime de confusion quand lui voit clair. Réticent envers l’informatique, il continue à lire et annoter les classiques du marxisme, il étudie avec sérieux et esprit critique les textes internes et aussi les bulletins qu’il vend sur son lieu de travail ou lors des manifestations de rue (successivement Combattre pour le socialisme, Révolution socialiste, Révolution communiste). Son jugement sur les hommes est sûr.

En 2003, André Pihuit part en retraite, sans cesser de militer. Après avoir vécu douloureusement la destruction du Comité, il se réconforte du recrutement de plusieurs jeunes par le Groupe bolchevik. Le chemin du regroupement international est semé d’embûches. « Munzer », le chef de la LOI, se révèle incapable de surmonter l’héritage opportuniste du pablisme-morénisme. Il saborde le Collectif en détruisant le groupe LM péruvien et le groupe PO bolivien en 2004 avec l’aide du CWG néo-zélandais.

Le Collectif révolution permanente survit grâce aux efforts conjoints des militants espagnols, français et péruviens, mais le GG espagnol l’abandonne en 2007 et SF britannique en 2011. Ces péripéties sont décourageantes pour André Pihuit comme pour les autres militants. Pourtant, le Collectif survit, continue à élaborer, à dialoguer avec de multiples organisations qui se réclament de la révolution, le GKK autrichien le rejoint. Le CoReP encourage le rapprochement en France du GB, du Comité communiste internationaliste (trotskyste) et du groupe Révoltes (lequel refusera).

En avril 2013, André Pihuit participe à la diffusion à l’usine PSA du tract commun du CCI(T) et du GB qui se prononce contre tout licenciement, contre l’isolement des ouvriers de l’usine d’Aulnay et pour la grève générale de tout le groupe. D’abord réticent envers le rapprochement du GB avec le CCI(T), il est convaincu par un an de pratique conjointe et le projet de plateforme qui est proposé par la direction provisoire commune (Pour le communisme, pour en finir avec le capitalisme). Il insiste beaucoup en cellule pour que le futur bulletin ne devienne pas une tribune libre, tirant à hue et à dia, mais soit l’expression de l’organisation communiste et un instrument de construction du parti ouvrier révolutionnaire. Quoique malade, il participe à la conférence commune du CCI(T) et du GB en 2013 et vote pour la fusion d’où émerge le Groupe marxiste international (section française du CoReP).

Les derniers jours

André Pihuit s’exaspère de son déclin physique, mais il conserve toute sa tête aucune tumeur maligne n’ayant atteint son cerveau. Quelques jours avant sa mort, à l’hôpital, il se réjouit de la signature par un groupe russe et deux groupes latino-américains de la déclaration internationale de solidarité avec le peuple palestinien du CoReP. Le 26 juillet, agonisant mais encore lucide, il réclame de la bière (il jugera peu satisfaisante celle qu’on lui sert en gelée), puis se renseigne sur la manifestation de l’après-midi de soutien à Gaza. Le lendemain, il entre dans le coma et meurt le 28, sans souffrance, grâce au service de soins palliatifs qui l’a accueilli.

A ses obsèques à Montfort, le 31 juillet, se sont réunis, autour de son cercueil recouvert du drapeau rouge, une cinquantaine de parents, collègues et camarades. Ils ont écouté des chansons qu’il aimait, un hommage de son syndicat CGT et un autre de sa cellule du GMI. Juste avant son incinération, la dizaine de militants et sympathisants présents a chanté en sourdine L’Internationale.