Le référendum sur la conscription en Autriche

1 / Les termes du Référendum et le positionnement des partis

En Autriche, le SPÖ [Parti social-démocrate d’Autriche] au gouvernement a organisé un référendum dans le but d’en finir avec le service militaire obligatoire et d’instaurer l’armée de métier. Le plus grand parti de la bourgeoisie, l’ÖVP [Parti populaire autrichien], a récemment abandonné sa position en faveur d’une armée de mercenaires et a demandé de voter pour le maintien de l’actuel système de conscription.

Le KPÖ [Parti communiste autrichien] et presque toute « l’extrême gauche » ont appelé au vote nul avec comme mot d’ordre « abolition de l’armée fédérale ». A ce que nous sachions, sur le terrain de la classe ouvrière, seule l’organisation de jeunesse du SPÖ – la SJÖ-, la section régionale de Steirmark du KPÖ et Der Funke (L’Étincelle du nom du journal du courant marxiste de la social-démocratie : grantiste) ont appelé à défendre le Service militaire obligatoire.

Les bulletins de vote proposaient de répondre, de façon séparée à ces deux questions :

Etes-vous pour la création d’une armée de métier et d’une année de service social volontaire rémunéré ?
et
Etes-vous pour le maintien du service militaire et du service civil ?

Le Référendum, qui s’est déroulé le 20 janvier 2013, a donné une majorité de votes favorables au maintien du service militaire obligatoire, avec 59,7%. Les votes nuls, sollicités par le KPÖ et d’autres, ont représenté 2,5%. L’abstention a atteint 47,6%.

Le GKK, qui fait partie du Collectif Révolution Permanente, avec l’actuel GB, a également appelé au vote nul, plus précisément au « boycott actif », ce qui, selon ses dires, consistait à annuler le vote en écrivant sur le bulletin des « slogans antimilitaristes et révolutionnaires ».

La déclaration du GKK sur la question posée par le référendum (tract du GKK – « référendum fédéral sur l’armée »: Pour un boycott actif ! http: // www.klassenkampf.net/) dénonce le militarisme impérialiste en général et celui d’Autriche en particulier. Mais elle le fait d’une manière si « apolitique » que – bien que cela semble incroyable – elle ne nomme ni le gouvernement, ni aucun des partis qui représentent ou disent représenter chacune des classes sociales (pas même le SPÖ, d’où est venue l’initiative du référendum), elle ne mentionne pas le capitalisme, ne parle pas plus de la bourgeoisie, mais seulement des « super-riches ». Son pamphlet, sous le titre « l’armée fédérale est le bras armé des super riches », explique aux travailleurs de son pays :

En Autriche on nous consulte pour savoir comment doit être organisée l’armée [des super-riches – Note du GG] : doit-elle reposer sur de jeunes travailleurs bon marché contraints d’effectuer un service militaire et auxquels on inculquerait l’idéologie bourgeoise ?, ou doit-elle être exclusivement basé sur des soldats professionnels coûteux. Nous ne pouvons répondre à cette question avec une claire conscience : ni par oui ni par non, parce que ce n’est pas de notre armée dont il s’agit.

2 / La position programmatique par rapport au service militaire dans l’armée bourgeoise

Il n’est pas dans notre intention de discuter les termes peu heureux de la rédaction politique du pamphlet du GKK, ni – pour le moment – la question tactique de la consigne de vote. Ce qui nous intéresse c’est d’établir la position programmatique de l’organisation ouvrière révolutionnaire par rapport au service militaire obligatoire dans l’armée bourgeoise.

« nous ne pouvons répondre ni oui ni non, parce que ce n’est pas notre armée qui est en jeu » cela revient à déclarer que pour la classe ouvrière autrichienne il est indifférent que l’armée se reconvertisse à 100 % en armée de mercenaires et que disparaisse, le service militaire obligatoire auquel est (évidemment) liée l’instruction militaire de la jeunesse ouvrière.

A notre avis l’instauration d’une armée exclusivement composée de mercenaires et la suppression du service militaire obligatoire est un sujet très important pour l’avenir de la classe ouvrière dans un pays donné. Par voie de conséquence, la position publique des révolutionnaires sur cette question l’est aussi. Nous avons préparé, à la fin du présent écrit, un petit résumé de textes d’Engels, de Lénine et de Trotsky, ainsi que des IIIe et IVe Internationales. Nous considérons avoir reproduits leurs arguments et nous ne les répétons pas, mais nous résumons notre position dans les termes de Trotsky :

Nous ne pouvons nous opposer à l’entraînement militaire obligatoire par l’État bourgeois, exactement comme nous ne pouvons nous opposer à l’éducation obligatoire par ce même État bourgeois. L’entraînement militaire est à nos yeux une partie de l’éducation. Nous devons lutter contre l’État bourgeois, contre ses abus dans ce domaine comme dans les autres. (Lettre de Trotsky sur l’instauration de la conscription aux Etats-Unis. 9 juillet 1940, http://marxists.org/français/trotsky/oeuvres/1940/07/lt19400709.htm)

Nous croyons que le GKK a commis une grave erreur gauchiste en appelant la classe ouvrière à se désintéresser du danger que représente l’instauration d’une armée de métier. Même si en s’efforçant d’échapper au pacifisme petit-bourgeois, le GKK s’est trouvé entraîné de fait par le « pacifisme et l’antimilitarisme ambiant » de la jeunesse auquel adhère, pas par hasard, le KPÖ..

En Espagne aussi, la bourgeoisie peut remercier le PCE pour son rôle déterminant dans la transformation de l’armée, puisqu’il a fait croire aux jeunes que la suppression du service militaire obligatoire était la meilleure solution au problème des droits des objecteurs de conscience. Et, assurément, chaque parti stalinien européen a accompli la même fonction ultraréactionnaire chacun à son tour et à sa manière, pour aider les bourgeoisies nationales à professionnaliser leur armée, politique qui s’est généralisée après la défaite de l’armée de conscription des États-Unis au Vietnam.

Pour relater notre expérience politique directe et personnelle, quand l’alliance anarcho-christiano-pacifiste avec le PCE défendait la suppression du service militaire obligatoire, nous dans les assemblées de jeunes nous opposions à la dite suppression. Nous expliquions le rôle clef de tous les types d’armée dans le maintien des relations capitalistes d’exploitation et d’oppression, mais aussi la différence qualitative entre une armée formée exclusivement par des unités un type « légion étrangère » et celle qui dépend de manière décisive d’une masse de jeunes recrues ouvrières. De la même façon qu’il n’y a pas identité entre un État bourgeois dictatorial et un État bourgeois reposant sur des élections parlementaires basées sur le suffrage universel (ce qui ne nous est pas indifférent).

Nous nous opposions frontalement à la professionnalisation de l’armée et, aussi, à la suppression du service militaire universel. Au contraire, nous exigions l’étendue de l’instruction militaire obligatoire aux femmes, sa réduction au temps minimal nécessaire pour acquérir l’adresse militaire (six mois), la reconnaissance des droits démocratiques des soldats, l’abolition du Code pénal militaire et, naturellement, dans les mêmes conditions que la milice populaire suisse, à savoir : conserver les armes à la maison. Il n’était pas possible d’éluder le problème des « objecteurs de conscience », devenus nombreux grâce à la campagne du stalinisme, pour lesquels on pouvait défendre un service civil de même durée mais qui en aucun cas ne pouvait remplacer gratuitement un travailleur salarié.

Nous considérons que c’est la tactique « naturelle » complémentaire à la nécessaire propagande centrale contre l’armée et le militarisme bourgeois sous n’importe laquelle de ses formes (y compris les milices type Suisse), dans des termes très parallèles aux tactiques qui sont utilisées face au parlementarisme bourgeois. C’est la tactique recommandée par le Troisième congrès de la IIIe Internationale. (Voir citation à la fin de ce document).

D’un autre côté, par la connaissance politique que nous avons depuis des années du GB et du CCI (t), nous sommes sûrs que leur position ne peut pas être très différente de la nôtre.

Mais le fait est que nous n’avons pas trouvé une seule référence sur les sites web du GB ou du CCI (t) à la position du GKK, bien qu’ils fassent tous partie de la direction du CRP, lequel, conformément au Projet de plateforme, « regroupe en France les militants communistes qui combattent à la mesure de leurs moyens sur son orientation et sous sa discipline » (BIC 5, pg. 15, ligne 642).

Personne non plus, dans le CRP, n’a fait, publiquement, ne serait-ce que le bilan politique des résultats du référendum (pas même le GKK).

Nous ne connaissons pas aussi bien le GKK, dont nous pensons que c’est une organisation de création récente, jeune et probablement avec peu d’expérience, mais cela augmente encore plus la responsabilité de la direction des organisations françaises (et de la future organisation fusionnée) dans le suivi et la discussion de son développement politique, puisque nous supposons que le CRP regroupe, non seulement en France, mais aussi en Autriche, les militants communistes qui combattent à la mesure de leurs moyens sur son orientation et sous sa discipline.

3 / Quelle position dans le référendum ?

Pour passer à la question strictement tactique de quel consigne de vote il fallait avoir pour le Référendum, notre position aurait été d’appeler à combattre le projet de professionnalisation de l’armée autrichienne, en répondant :

  • Non à la première question (en laissant en blanc le cercle de droite) qui était, nous le rappelons :
    Etes-vous pour la création d’une armée de métier et d’une année de service social volontaire rémunéré ?
  • À la deuxième question :
    Etes-vous pour le maintien du service militaire et du service civil ?

Nous répondons que nous sommes partisans de maintenir le service militaire obligatoire, non pas tel qu’il est actuellement, mais avec toutes les revendications qui doivent être satisfaites en Autriche : droits des soldats, suppression des privilèges des officiers, arme à la maison, etc.

Cependant, pour nous déterminer sur la réponse à donner à cette question du Référendum, nous aurions eu besoin de beaucoup plus d’informations. Il aurait été nécessaire de connaître les conditions concrètes actuelles du service militaire et du service civil dans le pays. De plus, il aurait fallu évaluer la situation politique donnée à ce moment, puisque celle-ci peut parfois contraindre au « vote utile » (pour empêcher, l’instauration de l’armée de métier il est plus sûr de voter Oui à la deuxième question) ou, à l’inverse, elle peut obliger au vote de différenciation (par rapport aux partis de la bourgeoisie, ÖVP et extrême droite) ce qui recommanderait clairement un « NON ».

Enfin – et cela est important à prendre en compte pour l’avenir – nous voulons indiquer qu’on a perdu une occasion de mettre à profit la grave fissure créée au sein de la social-démocratie pour, en partant du positionnement de la SJÖ, essayer d’intervenir activement dans la radicalisation de sa base contre la direction du SPÖ et du gouvernement bourgeois qu’il dirige.

Ernest et Carolina
Valence, le 7 avril 2013

Bibliographie et citations en français

  • Engels : La question du militarisme prussien et le Parti ouvrier allemand. 1865

    http://marxists.org/archive/marx/works/1865/02/12.htm

    Que la réorganisation signifie une légère augmentation de la charge militaire ou pas, fera peu de différence pour la classe ouvrière comme classe. D’un autre côté elle ne peut certainement pas rester indifférente à la question de savoir si la conscription universelle sera entièrement mise en application ou non. Plus il y aura de travailleurs formés à l’usage des armes mieux ce sera. La conscription universelle est le corollaire nécessaire et naturel du suffrage universel ; elle met les électeurs dans la position de pouvoir imposer leurs décisions les armes à la main contre n’importe quelle tentative de coup d’État

  • Lénine : Le programme militaire de la révolution prolétarienne. 1916

    http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/09/pmrp.htm

    À qui dira que c’est là une théorie détachée de la vie, nous rappellerons deux grands faits historiques de portée mondiale : d’une part, le rôle des trusts et du travail des femmes dans les fabriques ; d’autre part, la Commune de 1871 et l’insurrection de décembre 1905 en Russie.

    C’est l’affaire de la bourgeoisie de développer les trusts, de rabattre vers les fabriques les enfants et les femmes, de les y martyriser, de les pervertir, de les vouer au pire dénuement. Nous ne « revendiquons » pas ce genre de développement, nous ne le « soutenons » pas, nous luttons contre lui. Mais comment luttons-nous ? Nous savons que les trusts et le travail des femmes dans les fabriques marquent un progrès. Nous ne voulons pas revenir en arrière, à l’artisanat, au capitalisme pré-monopoliste, au travail des femmes à domicile. En avant, à travers les trusts, etc., et au­delà, vers le socialisme !

    Ce raisonnement, qui tient compte du progrès objectif, est applicable, en opérant les changements nécessaires, à la militarisation actuelle du peuple. Actuellement, la bourgeoisie impérialiste militarise non seulement l’ensemble du peuple, mais même la jeunesse. Demain, elle entreprendra peut-être de militariser les femmes. Nous devons dire à ce propos : tant mieux ! Qu’on se hâte ! Plus vite cela se fera, et plus sera proche l’insurrection armée contre le capitalisme. Comment les social-démocrates pourraient-ils se laisser intimider par la militarisation de la jeunesse, etc., s’ils n’oubliaient pas l’exemple de la Commune ?
    [...]
    Comment réagiront les femmes des prolétaires ? Se borneront-elles à maudire toutes les guerres et tout ce qui est militaire, à réclamer le désarmement ? Jamais les femmes d’une classe opprimée vraiment révolutionnaire ne s’accommoderont d’un rôle aussi honteux. Elles diront à leurs fils : «Bientôt tu seras grand. On te donnera un fusil. Prends-le et apprends comme il faut le métier des armes. C’est une science indispensable aux prolétaires, non pour tirer sur tes frères, les ouvriers des autres pays, comme c’est le cas dans la guerre actuelle et comme te le conseillent les traîtres au socialisme, mais pour lutter contre la bourgeoisie de ton propre pays, pour mettre fin à l’exploitation, à la misère et aux guerres autrement que par de pieux souhaits, mais en triomphant de la bourgeoisie et en la désarmant.

  • IIIe Congrès – juin 1921 Internationale Communiste. Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des partis communistes. IV. Propagande et agitation

    http://www.marxists.org/francais/inter_com/1921/ic3_04.htm

    30. Pour la propagande dans l’armée et dans la flotte de l’Etat capitaliste, il faudra rechercher dans chaque pays les méthodes les mieux appropriées. L’agitation antimilitariste dans le sens pacifiste est tout à fait mauvaise, car elle ne peut qu’encourager la bourgeoisie dans son désir de désarmer le prolétariat. Le prolétariat repousse en principe et combat de la manière la plus énergique toutes les institutions militaristes de l’Etat bourgeois et de la classe bourgeoise en général. D’autre part le prolétariat profite de ces institutions (armée, sociétés de préparation militaire, milice pour la défense des habitants, etc.) pour exercer militairement les ouvriers en vue des luttes révolutionnaires. L’agitation intensive ne doit donc pas être dirigée contre la formation militaire de la jeunesse et des ouvriers, mais contre l’ordre militariste et contre l’arbitraire des officiers. Le prolétariat doit utiliser de la façon la plus énergique toute possibilité de se procurer des armes.

  • Trotsky. Lettre sur le service militaire Œuvres. 9 Juillet 1949.

    http://marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1940/07/lt19400709.htm

    Nous sommes absolument partisans de l’entraînement militaire obligatoire et, de la même façon, du service militaire. Service militaire ? Oui. Par l’État bourgeois ? Non. Nous ne pouvons pas confier cette tâche, comme toute autre, à l’État des exploiteurs. Dans notre propagande et notre agitation, il nous faut différencier très nettement ces deux questions. C’est à dire, ne pas combattre la nécessité pour les ouvriers d’être de bons soldats et de construire une armée basée sur la discipline, la science, des corps solides, etc., y compris le service militaire, mais contre l’État capitaliste qui abuse de l’armée au compte de la classe exploiteuse. Dans votre paragraphe quatre, vous dites : « Une fois que le service militaire est passé dans la loi, nous cessons de lutter contre lui mais continuons notre lutte pour l’entraînement militaire, etc. » Je préférerais dire : « Une fois que le service militaire est passé dans la loi, sans cesser de lutter contre l’État capitaliste, nous concentrons notre lutte pour l’entraînement militaire, etc.

    Nous ne pouvons nous opposer à l’entraînement militaire obligatoire par l’État bourgeois, exactement comme nous ne pouvons nous opposer à l’éducation obligatoire par l’État bourgeois. L’entraînement militaire est à nos yeux une partie de l’éducation. Nous devons lutter contre l’État bourgeois : il abuse dans ce domaine comme dans les autres.
    [....]
    Je ne crois pas que la revendication des milices ouvrières doive être éliminée par celle de l’entraînement militaire pour tous. L’approche de la guerre et la guerre elle-même, avec la montée des sentiments chauvins, vont inévitablement provoquer des pogroms contre les syndicats, les organisations et journaux révolutionnaires, etc. Nous ne pouvons renoncer à nous défendre. L’entraînement militaire pour tous ne peut que nous faciliter la création de milices ouvrières.

Voir aussi : http://marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1940/08/lt19400813.htm

  • Manifeste de la IVème Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution impérialiste mondiale. 1940

http://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1940/05/lt19400523.htm