Trois remarques et vingt thèses en réponse

Trois remarques et vingt thèses en réponse à la lettre de PR (ancien conseiller municipal POI) à Couthon (GMI), 17 juillet 2016

PJ : déclaration du CoReP et de la TML après le référendum en Grande-Bretagne

Camarade,
À cause de la scission de 2015 du lambertisme dans son bastion français (qui s’est suivie, comme nous l’avions prévu, de celle de la prétendue QI), le temps des menaces physiques envers les communistes internationalistes est suspendu. C’est pourquoi je me penche sur ta lettre du 17 juillet, malgré sa désinvolture à l’égard des classiques du marxisme et le maintien de caricatures du communisme internationaliste reprises en droite ligne du lambertisme (30 ans de décervelage trade-unioniste, parlementariste et chauvin laissent forcément des séquelles).
Je me limiterai à trois points : d’abord, le lien entre l’abandon de la démocratie ouvrière et l’adoption ouverte de la défense de la « démocratie » (bourgeoise) ; ensuite, ta justification du tournant envers celle-ci ; enfin, la tentative de colorer de « marxisme » la capitulation devant le nationalisme bourgeois et impérialiste.

Le « déficit démocratique » du lambertisme

Une organisation qui a exclu et calomnié Varga, Just et Broué ne peut pas rester politiquement sur le terrain du bolchevisme. Pourtant, pour toi, il y a d’un côté la « ligne de la démocratie » (bonne) et de l’autre, sans aucun rapport, des doutes sur les « pratiques de la démocratie interne » des partisans de Seldjouk (sans autre précision, après tout, c’est du passé). Pour moi, l’acceptation et la défense de l’État bourgeois s’accompagne toujours, dialectiquement, de persécutions à des degrés divers à l’égard des révolutionnaires prolétariens. En l’occurrence, la dénonciation des « solutions extrêmes » par le MPTT (le reniement de la révolution, dans des termes qui ne se donnent même pas la peine de se camoufler en « marxisme ») a eu pour conséquence la calomnie envers les opposants qui tentaient de se comporter en communistes internationalistes et, pour finir, la liquidation de l’organisation qui se référait au trotskysme.

Toutes les organisations « trotskystes  de taille significative qui ont rejeté le centralisme démocratique (en lien avec leur reniement antérieur ou concomitant du programme) ont fini par le payer… C’est, depuis 2015, le tour du POI… et ce n’est peut-être pas fini.

Tu as suggéré que le Groupe marxiste internationaliste (section française du Collectif révolution permanente) participe à une commission d’enquête sur le partage entre deux fractions d’une mini-bureaucratie réformiste et patriotique du patrimoine qui a été acquis par les sacrifices d’un demi-siècle de militants qui croyaient au communisme internationaliste. Toute décision du GMI (CoReP) est suspendue à une demande officielle qui, pour l’instant, ne nous est pas parvenue.

Personnellement, j’ai été exclu du PCI fin 1985 avec toute ma cellule (Cambrai) pour avoir dit que FO était un syndicat jaune (pure invention) et avoir aidé le RPR (alors qu’il est probable que le principal membre du BP avait à cette époque des relations avec Chirac). Évidemment, les tenants de la « ligne de la démocratie » n’avaient pas remis par écrit à la cellule leur acte d’accusation, ce qui les plaçait très en dessous de la justice bourgeoise des pays démocratiques. Pour compléter, il a été répandu dans les villes où ma compagne avait été responsable départementale (Bordeaux) et dans celle où j’avais été membre de la direction de ville (Montpellier) que nous étions des agents de la LCR… Enfin, il a été intimé à ma mère, qui était membre du PCI, de rompre « toute relation personnelle » avec moi. Dans les années 1980, avoue qu’il était très difficile pour les exclus et les calomniés de distinguer Lambert, Cambadélis, Seldjouk et Lacaze.

Quand, par la suite, j’ai rencontré des militants du PT sur mes lieux de travail successifs (Nantes, Savenay, Blain, St Nazaire), ils étaient bien obligés de me parler, d’autant que je militais ouvertement comme membre du Comité fondé par Just (avec un certain succès fin 1995 à Blain). Certains étaient devenus des zombies, capables de justifier l’alliance avec l’islamisme en Algérie ; d’autres restaient des militants syndicalistes capables, quoique isolés de la masse des travailleurs par leur appartenance à FO. En tout cas, aucun(e) ne se présentait jamais sur son lieu de travail et de vie comme révolutionnaire. J’ai aussi découvert qu’aucun, alors qu’ils étaient tous membres du CCI du PT, ne lisait Marx, Engels, Lénine ou Trotsky depuis des années.

Les 10 % du bilan du lambertisme que tu rejettes (« la cuillerée de goudron ») portent sur la théorie lambertiste dite « ligne de la démocratie » et sur la nécessité de détruire l’Union européenne. Comme le POID est pour la rupture avec l’UE, il est pour toi supérieur au POI maintenu.

La « ligne de la démocratie » est réformiste de part en part

Tu justifies la « théorie » lambertiste de la démocratie ainsi :

C’est un mot d’ordre transitoire, tel qu’il était défendu dans le programme de transition en Inde et en Chine, comme vous le dites dans votre texte, car depuis cette date (1938) l’impérialisme putrescent remet en cause la démocratie bourgeoise, y compris dans les vieux pays impérialistes sénescents. Donc, la revendication « démocratique », même au sens bourgeois, peut être un mot d’ordre transitoire vers la dictature du prolétariat, y compris dans des pays déjà parlementaires. Cela n’a rien à voir avec le parlementarisme et l’opportunisme.

Pour la clarté, permets-moi de préciser le syllogisme :

    li>Prémisse 1, explicite et juste : l’impérialisme met en cause la démocratie bourgeoise.
  • Prémisse 2, implicite et fausse : ce qui met en cause l’impérialisme est transitoire (c’est-à-dire tend naturellement à la dictature du prolétariat).
  • Conclusion erronée (à cause de la prémisse 2) : la défense de la démocratie bourgeoise est transitoire au sens précédent et conforme au bolchevisme.

La « ligne de la démocratie » n’a rien d’original : c’est celle de la social-démocratie d’après 1914 et du stalinisme d’après 1934. Une cuillerée de miel (tes renvois au bolchevisme et de dictature du prolétariat) ne fait pas avaler un tonneau de goudron, d’autant que le bolchevisme et la dictature du prolétariat ne figurent pas, à ma connaissance, dans les programmes et l’activité des deux POI.

  • Une revendication démocratique n’est pas à proprement parler transitoire. Elle reste démocratique.
  • Contre les monarchies absolues et contre les régimes césariens autoritaires, la République démocratique est le meilleur cadre pour le mouvement ouvrier révolutionnaire, pour deux raisons : parce que cela permet aux bourgeois et aux petits-bourgeois démocrates de se démasquer, parce que cela permet aux travailleurs d’agir et de débattre entre eux avec plus de marges, de préparer la prise du pouvoir.
  • Même dans des pays comme la France contemporaine, la démocratie bourgeoise reste limitée, il faut la remplacer par la démocratie des conseils et l’armement du peuple. Les consultations électorales (élections, référendums), tant que la classe capitaliste n’est pas expropriée, ne peuvent pas changer la situation de la classe ouvrière. Elles servent d’indicateur de la situation et de moyen de construction du parti (révolutionnaire et international).
  • Les communistes internationalistes ne défendent pas « la démocratie bourgeoise », comme tu le soutiens. Ils défendent les conquêtes sociales et les libertés démocratiques arrachées le plus souvent par le prolétariat, ce qui n’est pas la même chose.
  • Les communistes internationalistes avancent des revendications démocratiques, même dans les pays qui ont accompli une révolution démocratique et ceux qui jouissent de libertés démocratiques, mais surtout en cas de régime fasciste ou militaire, dans les pays dominés et pour les minorités nationales opprimées.
  • Un même mot d’ordre démocratique peut être légitime, malgré ses limites, sous un régime fasciste, dans un pays dominé ou pour une minorité nationale et tout à fait réactionnaire dans un autre contexte (c’est le cas, entre autres, de l’Assemblée constituante).
  • Revenir à un programme minimum à l’époque de l’impérialisme est anachronique et pratiquement catastrophique.
  • Le programme minimum des Lambert-Favre-Cambadélis-Lacaze-Seldjouk est lui-même falsifié, tronqué car il omet toujours une revendication démocratique essentielle, l’armement du peuple.
  • Le gouvernement ouvrier, l’insurrection, la dictature du prolétariat, l’expropriation du capital, l’abrogation des frontières, le communisme mondial… sont des objectifs qui ne peuvent pas être cachés au prolétariat car la révolution prolétarienne est la plus consciente de toutes les révolutions sociales dans l’histoire.
  • Attribuer à Trotsky la perspective d’un programme minimum, démocratique, est une falsification puisqu’il défend systématiquement et explicitement l’opposé à partir de 1905 et jusqu’à son assassinat.

Le programme de « défense de la démocratie » pour les pays avancés est un programme de réaction. (Léon Trotsky, « Une leçon toute fraîche », 10 octobre 1938, Œuvres, ILT, t. 19, p. 61)

Soutenir sa nation impérialiste est totalement chauvin

La vision lambertiste de la CEE-UE ne présente pas plus d’originalité que la révolution par étapes et la revendication d’une démocratie sans caractère de classe (en fait parlementaire et bourgeoise) : elle est un décalque de positions petites-bourgeoises et bourgeoises. Par contre, elle dévoile le caractère réactionnaire de la révision du programme car elle brouille les frontières de classe et elle facilite les ravages grandissants des partis xénophobes et fascistes au sein de la classe ouvrière.

Le 8 novembre 2005, le PT affirma, sous couvert d’un Comité national pour la victoire du Non » :

Nous avons combattu pour la défense de la souveraineté de la nation…

Le 24 juin 2016, le POID a déclaré :

Car les travailleurs le savent : la réforme El Khmori découle de l’application des traités européens.

Dans ces déclarations sur le référendum en France en 2005 et en Grande-Bretagne en 2016, rien sur la rupture avec l’OTAN, rien sur l’exigence de l’arrêt immédiat des interventions militaire de l’impérialisme français, pas d’exigence d’ouverture des frontières nationales aux travailleurs étrangers et aux réfugiés politiques, pas de perspective d’un gouvernement ouvrier et des États-Unis socialistes d’Europe.

Tu défends la destruction de l’UE comme prioritaire, en renchérissant sur le POID qui double sur la droite le POI, et avec le même laxisme politique et intellectuel que la « ligne de la démocratie ».

L’analyse marxiste montre qu’il faut combattre l’Union européenne sans aucune limite et sans aucun danger de nationalisme. En effet, la théorie dit que les Etats-nations se sont créés quand la bourgeoisie était « progressiste » (c’est-à-dire qu’elle développait les forces productives). Dans L’impérialisme, stade… etc. de Lénine, et ensuite, les bourgeoisie nationales sont considérées comme jouant un rôle contre-révolutionnaire, incapables d’établir un développement international, et même transnational, harmonieux. Toute construction interimpérialiste, comme l’Union européenne, ne peut être vouée qu’à l’échec. Ou alors on pense que l’impérialisme peut encore développer les forces productives et dépasser le carcan national. Il est impossible que vous pensiez cela. Il faut donc demander la destruction immédiate de ces ententes interimpérialistes. On ne peut pas demander la destruction immédiate de l’Etat bourgeois, c’est une position anarchiste… mais on peut demander la destruction immédiate de toute construction interimpérialiste. C’est le seul mot d’ordre correct quand on se réclame du bolchevisme. Sans aucun danger de nationalisme ou d’anarchisme. C’est le seul mot d’ordre révolutionnaire. « Détruisons cette Europe avant qu’elle ne nous détruise !  ».

On avait déjà deviné que, guidé par la « théorie » (sic) lambertiste-cambadéliste de la démocratie, « on ne peut pas demander la destruction immédiate de l’État bourgeois ». Trotsky était mis sur la tête, maintenant c’est le tour de Lénine. Or, il dit précisément et inlassablement le contraire (il faut détruire l’État bourgeois national) de fin 1916 à sa mort (Le Marxisme quant à l’État, 1916-1917 ; Thèses d’avril, 1917 ; L’État et la révolution, 1917 ; Le Marxisme et l’insurrection, 1917 ; La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, 1918 ; De la démocratie et de la dictature, 1919 ; etc.).

L’entourloupe principale se situe dans le glissement de « toute construction interimpérialiste ne peut être vouée à l’échec » à l’affirmation « il faut donc (sic) demander la destruction immédiate de ces ententes interimpérialistes ». De la première, on ne peut pas déduire la seconde ! La priorité accordée à la destruction de tout accord entre puissances impérialistes contraste avec l’extraordinaire : « on ne peut pas demander la destruction immédiate de l’Etat bourgeois, c’est une position anarchiste ».

  • Tu supposes que nous n’avons pas lu le traité de Maastricht. Décidément, il est difficile de se défaire du lambertisme. Puisque tu le connais si bien, pourquoi ne le cites-tu pas pour prouver tes dires ? En quoi l’euro est-il plus mauvais que le franc français pour la classe ouvrière ? Quel article de ce traité (ou d’un autre) impose-t-il au gouvernement français la récente loi contre le travail française ?
  • Face au traité de Versailles, on peut et on doit dire la même chose qu’Hitler, affirmes-tu. Voilà justifiée la parenté répugnante du POID avec le MRC, DlF, le FN et pire. Cette analogie tourne le dos aux faits : la France et la Belgique ponctionnaient l’économie allemande et sont allées jusqu’à occuper une partie de l’Allemagne. Où sont les troupes d’occupation en France ? N’est-ce pas plutôt la France qui a tué des indépendantistes kanaks (pas de campagne à l’époque) et qui intervient présentement sous de multiples formes, y compris des bombardements, dans d’autres pays ? Tu témoignes, au passage, d’une certaine ignorance de l’expérience du mouvement ouvrier : il se trouve que la direction stalinisée du KPD a dérapé sur cette question et a fait le jeu du NSDAP (cela a été condamné vivement par Trotsky, Contre le national-communisme, 25 août 1931).
  • L’Union européenne est une « construction inter impérialiste ». Exact, mais vague. Tout accord interétatique et toute institution internationale n’a pas le même rôle dans la lutte des classes mondiales. Les accords qui permettent la coordination des vols civils ou les normes qui assurent Internet, même s’ils ne sont pas neutres, ne sont certainement pas des armes contre la classe ouvrière. À l’autre bout du spectre, les accords militaires (comme l’OTAN, dont la France est membre), sont bien plus dangereux pour les pays capitalistes dominés, les États ouvriers et les révolutions sociales. La CEE-UE est quelque chose d’intermédiaire.
  • L’UE n’existerait pas sans l’accord de la bourgeoisie impérialiste allemande et de la bourgeoisie impérialiste française. Elle comprend d’autres pays impérialistes, mais de plus petite taille, et aussi des pays dominés, y compris par la bourgeoisie française. Ainsi, si un groupe allemand s’est emparé de Skoda, un groupe français s’est emparé de Dacia. Le Grèce est bien saignée par le FMI et l’UE, mais derrière, il y a le capital financier, dont le capital financier français.
  • Rien de décisif n’a jamais été imposé par l’UE à la bourgeoisie française. Les décisions importantes de l’UE n’émanent pas de la Commission ou du Parlement européen mais sont prises par le Conseil européen (Traité UE, art. 13 & 15). C’était déjà le cas avant que le traité de Maastricht et le traité de Lisbonne officialisent cette pratique des « sommets européens ». Le Conseil européen est une réunion épisodique des pouvoirs exécutifs nationaux, souvent préparée elle-même par des rencontres entre chancelier/ère allemande et président français (qui n’ont aucune légitimité institutionnelle).
  • Le nationalisme est la principale arme idéologique de la bourgeoisie. « L’européisme » est dérisoire à côté du poids du nationalisme français ou britannique.
  • L’Union européenne ne comporte pas, de par son caractère forcément inachevé, d’appareil répressif puisqu’elle pas d’armée propre, pas de police propre, pas de service secret propre, pas de prison propre… Ils restent nationaux, autant d’instruments contre les autres bourgeoisies (y compris de l’UE) et, surtout, le principal barrage de la minorité capitaliste contre la classe ouvrière dans chaque pays (ce n’est pas l’UE qui a réprimé les manifestations et les piquets contre le projet de loi travail).
  • Les compétences de l’UE en matière d’enseignement, de droit du travail, de fiscalité… sont très réduites. Toutes les bourgeoisies impérialistes reviennent sur les acquis antérieurs dans le monde entier car le sort du capitalisme l’exige. En France, ce sont tous les partis bourgeois et les agents de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière (PCF, PS, chefs CGT, chefs FO, chefs FSU…) qui font croire que c’est « Bruxelles » et non la bourgeoisie française qui est à l’origine des attaques contre les travailleurs dans ce pays.
  • L’UE a une responsabilité dans la fermeture des frontières aux prolétaires des pays non membres. Les multiples restrictions aux libertés démocratiques sont un phénomène mondial ; en France, elles ont été l’œuvre des gouvernements bourgeois nationaux successifs. Les persécutions anti-polonaise grandissantes en Grande-Bretagne depuis le Brexit (plusieurs assassinats d’ouvriers) n’est pas attribuable à l’UE, aussi bourgeoise soit-elle (et elle l’est), pas plus que la chasse aux migrants (Roms, réfugiés…) menée par Sarkozy et Hollande. Le fascisme, qui est une menace envers le mouvement ouvrier réapparait en opposant à l’UE « l’Europe des peuples libres » (XA, Aube dorée).
  • L’ennemi principal est dans notre pays. L’Union européenne qui opprime la Grèce et ferme ses portes aux migrants doit être supprimée par la révolution prolétarienne, dans le même mouvement qui mettra à bas les États bourgeois nationaux, expropriera la bourgeoisie et créera les États-Unis socialistes d’Europe. Même sans l’UE, sans la destruction de l’appareil répressif d’État national, il n’y aura que l’exploitation et l’oppression, accompagnées du nationalisme, de l’obscurantisme, du racisme.
  • États-Unis soviétiques d’Europe ! Voilà le seul mot d’ordre correct au morcellement de l’Europe. (Léon Trotsky, « Le tournant de l’IC et la situation en Allemagne », 26 septembre 1930, Contre le fascisme, Syllepse, p. 109)

    Tu dis avoir un accord avec 90 % de la critique par le GMI du lambertisme. Si c’est vrai, comme ils sont incompatibles avec les MPPT, PT, POI & POID, tu devrais en tirer des conséquences.

    À titre personnel,

    Philippe Couthon