Rapport sur la France présenté à la 2ème conférence du GMI, 25 et 26 octobre 2014

Quelques données économiques sur la situation de l’impérialisme français

La France est volontiers désignée comme « l’homme malade » de l’Europe. D’après l’INSEE, la production industrielle en volume a reculé à nouveau en 2013 de 0,5 %, après un recul de 1,5 % en 2012. Elle reste inférieure de 8,6 % au niveau atteint en 2007.

La balance commerciale est lourdement déficitaire, à 100 milliards d’euros. Cette situation ne date d’ailleurs pas de la crise de 2007/2008, mais de 2002.


source L’Economiste 22 juillet 2014

Pourtant Hollande le 15 aout dernier affirmait : « La France, 5ème puissance économique du monde [...] entend, par les réformes qu’elle engage, rester à ce niveau ». Valls en rajoutait une louche, le 6 octobre à la City : « Je veux que la France redevienne la première puissance économique européenne ». Cette volonté de l’impérialisme français de ne pas laisser sa place est à l’origine des interventions impérialistes diplomatiques comme en Ukraine ou militaires qui se multiplient : Mali, Centrafrique et maintenant intervention au sein de la coalition interimpérialiste en Irak et Syrie, où d’ailleurs les autres impérialismes tiennent l’impérialisme français en lisière. Valls ne doute de rien : redevenir la première puissance européenne signifie repasser devant le capitalisme allemand. Or le différentiel avec l’Allemagne est cruel pour le capitalisme français :

La dette publique continue de progresser depuis une dizaine d’années, comme le montre le graphique ci-dessous, pour atteindre aujourd’hui 2000 milliards d’euros. Le paiement des seuls intérêts représentent 1500 € chaque seconde, alors que les taux sont historiquement bas. De plus, dans ce domaine aussi, la situation avec le capitalisme allemand est inverse : la dette publique augmente en France, elle se rapproche des 100 % du PIB alors qu’elle baisse en Allemagne où elle n’est que, si l’on peut dire, de 76 % du PIB.

L’investissement quant à lui continue de baisser, après – 2, 1 % en 2013, chute à nouveau d’environ – 0, 8 % sur le premier semestre 2014.

Cependant on risque une erreur de perspective en se focalisant uniquement sur la comparaison avec le capitalisme allemand, qui pourrait conduire à une conclusion trop étroite pour être juste, celle d’une tare congénitale propre au capitalisme français alors que les autres bourgeoisies auraient su se relever de la crise déclenchée en 2007. La réalité est plus nuancée. Selon le bulletin du FMI d’octobre 2014, « La dégradation des perspectives de croissance mondiale pour 2014 tient à un tassement de l’activité économique dans les pays avancés au premier semestre de 2014 et à des perspectives moins optimistes pour plusieurs pays émergents. Les taux de croissance potentielle, c’est-à-dire le rythme auquel la production annuelle peut progresser sans faire monter l’inflation, sont révisés à la baisse aussi. »

De fait, au plan mondial, après une reprise assez nette en 2009 et 2010, le taux de croissance s’affaiblit, comme par exemple dans les 5 premières puissances économiques mondiales :

Il y a donc bien croissance, mais elle est relativement poussive et instable. Même l’Allemagne, montrée en exemple, connaît des signes de faiblesse inquiétants, avec un recul de la production industrielle en aout de 4 %, une contraction de la production sur le 2ème trimestre de 0,2 % et des perspectives de croissance beaucoup moins optimistes. Même la Chine, où les chiffres de la croissance, encore largement supérieurs aux autres puissances économiques, décélèrent et sont de plus sujets à caution. D’après Patrick Artus, l’industrie chinoise est en fait sur un rythme de croissance zéro, car l’évolution de la demande sur un an en charbon, pétrole et électricité est elle-même proche de zéro. Pour le FMI, l’immobilier et le BTP en Chine sont responsables de plus du tiers de la croissance en 2013 (FMI Prévisions 2014) et ce sont justement les secteurs où s’est formée une gigantesque bulle spéculative…

Une étude basée sur 70 pays montre que les « pays avancés » ont globalement un niveau d’endettement par rapport au PIB comparable à celui de l’immédiat après guerre. Après 1945, ce taux d’endettement sur le PIB se réduit très nettement à mesure que se développe les « trente glorieuses », puis il repart à la hausse. (The liquidation of government debt. C. Reinhart NBER 2011) Mais les « trente glorieuses » proviennent de la reconstruction d’après guerre. Aujourd’hui, l’ensemble du système capitaliste est engorgé de marchandises et de capitaux qui ne trouvent plus à s’investir avec un taux de profit suffisant pour le capital. Ce ne sont pas de nouvelles trente glorieuses qui sont devant nous. Pour cela il faudrait préalablement des destructions massives de forces productives, de capitaux etc., du niveau de celles de seconde guerre mondiale, au moins. C’est seulement à ces conditions, évidemment parfaitement effroyables pour le prolétariat mondial, que les dettes des Etats bourgeois pourraient être pour un temps effacées par une nouvelle croissance, voire que cette croissance pourrait être accélérée par une politique de relance. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. C’est pourquoi la politique de la relance par de nouvelles dettes est une fiction complète.

Bref la crise dans laquelle se débat la bourgeoisie française a certes ses particularités, mais elle s’inscrit indiscutablement dans une situation de crise plus générale du capitalisme au stade impérialiste, avec ses oscillations, dont le chapitre ouvert en 2007 est loin d’être refermé. Trotsky écrivait dans Où va la France :

« Sous la domination du capital industriel, à l’époque de la libre concurrence, les montées conjoncturelles dépassaient de loin les crises; les premières étaient la « règle », les secondes l’ »exception »; le capitalisme dans son ensemble était en montée. Depuis la guerre, avec la domination du capital financier monopolisateur, les crises conjoncturelles surpassent de loin les réanimations; on peut dire que les crises sont devenues la règle, les montées l’exception; le développement économique dans son ensemble va vers le bas, et non vers le haut.
Néanmoins, des oscillations conjoncturelles sont inévitables et avec le capitalisme malade elles se perpétueront tant qu’existera le capitalisme. Et le capitalisme se perpétuera tant que la révolution prolétarienne ne l’aura pas achevé. Telle est la seule réponse correcte.
»

La situation économique la classe ouvrière et de la jeunesse empire

La situation de la classe ouvrière et de la jeunesse continue de se dégrader. Selon l’INSEE, en 2012, le revenu médian était de 1660 € mensuels. Sont considérés comme pauvres ceux qui ont moins de 60 % de ce revenu, soit 996 €, ce qui représente 8, 6 millions de personnes, soit 14 % de la population. De 2008 à 2012, ce nombre a augmenté de 800 000, d’après l’Observatoire des inégalités. Le pouvoir d’achat des ménages baisse depuis 2010 selon les Cahiers de la consommation. Encore ne s’agit-il ici que de moyennes sur l’ensemble de la population.

Le taux de chômage augmente inexorablement, le nombre de chômeurs atteint en septembre 3 432 000 pour les seuls chômeurs de catégorie A, et 5 431 500 pour toutes les catégories de chômeurs en intégrant les DOM. Ce taux a augmenté de 5,7 % en un an.

Alors que 36 % des emplois industriels ont été détruits entre 1980 et 2007, soit 1, 9 million d’emplois, cette tendance s’est poursuivie depuis ; or on sait que les emplois industriels génèrent toujours de nombreux autres emplois :

Ces 9 derniers mois, 159 usines ont fermées dans le pays contre 119 ouvertures d’après Trendeo. De plus, les emplois dans les services (banques, commerce) commencent à diminuer également depuis peu.

La part des CDI reste stable aux alentours de 85 % de l’emploi salarié, et c’est pour cela que le patronat avec le gouvernement veulent le remplacer par un contrat unique qui serait beaucoup moins protecteur. La part des CDD de courte durée, moins d’un mois, explose. De même la durée moyenne des missions d’intérim raccourcit depuis 2008. L’emploi temporaire concerne désormais plus de 50 % des jeunes. (Rapport du conseil d’orientation pour l’emploi. 8 avril 2014)

Bilan rapide de quelques combats de classe ces 18 derniers mois

Dans ces conditions, une pensée mécaniste, souvent utilisée par les gauchistes, pourrait dire : puisque ça va indiscutablement plus mal, le vent de la révolte va soulever la classe ouvrière et la jeunesse. Or ce n’est pas ce que l’on constate. C’est donc un peu plus compliqué que ça. Quand on examine les principaux combats qui ont eu lieu depuis notre première conférence d’avril 2013, on s’aperçoit que la liste est assez courte, mais en même temps significative des obstacles politiques, et ceci explique sans doute en partie cela.

Dans l’été 2013, les directions syndicales négocient une nouvelle réforme des retraites. Selon la technique bien rodée, elles convoquent ensuite le 10 septembre 2013 une journée d’action pour peser sur la réforme, qui sera peu suivie (300 000 manifestants dans tout le pays). Cette désaffection ne témoigne pas d’un manque de combattivité des travailleurs mais elle signifie au contraire qu’ils savent que cette mascarade est parfaitement inefficace et cherchent une autre voie pour combattre. Et que trouvent-ils ? LO écrira : « Pour qu’ils stoppent leurs attaques, il faudrait que les travailleurs se lèvent en masse, par centaines, par milliers, par millions, une journée, puis deux, puis trois…Jusqu’à ce qu’ils soient contraints de reculer ». Pour le NPA, c’était également une première étape à une mobilisation unitaire d’ampleur pour faire reculer ce gouvernement. C’est la couverture sans faille de la politique des appareils, pas un mot pour dénoncer la collaboration de classe des directions syndicales négociant les attaques du gouvernement et du patronat, pas un mot pour opposer la grève générale aux journées d’action.

Le 31 décembre 2013, Hollande annonce le « Pacte de responsabilité » : moins de charges pour les entreprises, 36 milliards d’euros, moins de contraintes, des économies supplémentaires pour les dépenses publiques et la sécurité sociale, 50 milliards d’euros. Le 16 janvier 2014, Ayrault déclare : « le 27 (janvier) je reçois à Matignon avec les ministres concernés chaque organisation patronale et syndicale. Ensuite j’installerai les assises de la fiscalité des entreprises avec les entreprises, les représentants du parlement, les organisations syndicales…Les syndicats doivent pleinement jouer leur rôle…Les dirigeants syndicaux me demandent tous que le dialogue soit durable… »

Les directions syndicales vont négocier le pacte en demandant «  une plus grande clarté et une plus grande cohérence dans le financement et les aides apportées aux entreprises… »

Janvier, février 2014 multiples manifestations et actions à la Redoute contre un plan de suppression de 1178 emplois. Le PS soutient le nouveau montage industriel. PG et PdG accusent Pinault, l’ancien patron, d’être un mauvais patron car il n’aurait pas assez investi. Comme précédemment à PSA, les syndicats ne combattent pas sur la ligne de pas un seul licenciement, maintien de tous les emplois, expropriation de l’entreprise, ouverture des livres de comptes, ce qui exigerait bien sur d’appeler à la grève totale non seulement de la Redoute mais de tout le pays. Laissant les travailleurs dans des actions isolées, ils demandent de bonnes indemnités de licenciement, tout comme la CGT à PSA Aulnay l’avait fait au printemps 2013.

Mars 2014 : élections municipales. 38 % d’abstentions, souvent 50, 60 % voire plus dans les quartiers ouvriers. L’UMP, UDI MODEM gagnent 142 villes de plus de 10 000 habitants, le FN 10 avec pas loin de 1500 conseillers municipaux.

Signature le 22 mars d’un nouvel accord sur l’assurance chômage permettant d’économiser 400 millions d’euros sur le dos des chômeurs. Tous les syndicats ont participé à la discussion amenant à la signature de l’accord. Il ne leur reste plus à la fin qu’à se partager le travail entre ceux qui signent et ceux qui ne signent pas.

A la veille du 2ème tour des municipales le 28 mars, Les Echos écrivent à l’attention du gouvernement français : « Qu’importe les pancartes ! Il faudra avoir de l’autorité. Les milieux économiques, Berlin, Bruxelles, attendent qu’il soit inflexible. Hollande, soyez Schroeder. Retraites, formation permanente, marché du travail, les réformes engagées l’ont été sur un mode mineur. Si François Hollande s’engageait dans un réformisme radical, il reprendrait l’avantage politique. Il serait le premier à moderniser le pays et à le mettre en accord avec les exigences du siècle. »

Pour répondre à la demande, arrive le gouvernement Valls, qualifié par Hollande de gouvernement de combat. Début avril, il annonce le plan de stabilité budgétaire : 50 milliards d’économies dans les dépenses publiques. Les « frondeurs du PS » se rebiffent : « au-delà de 33 milliards, nous croyons que reculs sociaux et mise à mal des services publics seront inéluctables… » Tout le monde comprend donc que jusqu’à 33 milliards c’est acceptable pour ces redoutables opposants…

En mai intervient la vente d’Alstom. Le gouvernement avec Montebourg en tête embouche les trompettes du patriotisme économique. Un décret est signé pour permettre au gouvernement de protéger les intérêts stratégiques de la France, approuvé par FO et la CGT qui trouve seulement que le gouvernement n’en fait pas assez. La bourgeoisie se divise sur le meilleur repreneur entre General Electric et Siemens, les appareils syndicaux demandent que l’Etat rachète les parts de Bouygues pour une solution nationale. Aucun mot d’ordre sur l’expropriation d’Alstom.

En mai toujours interviennent les élections européennes : PS, PCF, PdG ou FdG, sans parler du POI, tous sont peu ou prou sur une ligne chauvine de défense de l’impérialisme français en butte à la commission européenne, à Bruxelles et à l’Allemagne. Le PS est pour une relance européenne qui donnerait des débouchés au capitalisme français, Mélenchon pense que la France est une grande puissance et qu’elle peut en imposer à l’Allemagne. Il reproche à Hollande de se coucher, on se souvient du «  c’est Merkel qui tient le guidon et c’est Hollande qui pédale ». En plus de cette union nationale autour du capitalisme français, vient se rajouter la politique anti-immigrés, contre les Roms, du gouvernement. Tout cela pave la voie au FN. Les résultats des européennes sont édifiants : 57 % d’abstention, 25 % des voix pour le FN, le PS à 14 %, PCF et PdG à 6 %.

Le 10 juin, début de la grève à la SNCF contre les menaces de privatisation. Dénoncés rapidement comme des privilégiés par la bourgeoisie, le gouvernement et Hollande demandent que la grève cesse dans l’intérêt national. Cette grève a lieu alors que les intermittents du spectacle continuent de combattre pour le retrait de l’accord pourri sur leur indemnisation chômage.

Alors que la CFDT et l’UNSA signent avec le ministre et appellent à la reprise, la CGT et SUD organisent la grève reconductible site par site tout en continuant à négocier pour améliorer le projet de loi. Au lieu du retrait du projet, ils demandent des négociations pour sortir de la grève. La seule ligne possible c’était grève générale jusqu’au retrait du projet de loi, comités de grève, comité central de la grève, à bas les négociations dans le dos des travailleurs.

Les travailleurs sont combattifs, ils cherchent à déborder le cadre imposé par les appareils. La grève dure 15 jours. Mais pour déborder, les travailleurs cherchent des appuis. Et que trouvent-ils ? Ils trouvent par exemple le NPA qui leur explique que le retrait du projet n’est pas suffisant qu’il faut élargir aux conditions de travail et les AG discutent non plus de l’organisation de la lutte centralisée contre le gouvernement pour le retrait, mais des diverses conditions de travail. Et le NPA explique aussi que ce n’est pas l’appel à la grève générale qu’il faut imposer, mais de suivre toutes les consignes de lutte données par les appareils, aller au conseil régional rencontrer les élus etc., etc. Où bien LO qui écrit le 16 juin 2014 : « Jusqu’où les cheminots vont-ils pouvoir aller ? Les directions syndicales résisteront-elles aux pressions gouvernementales ? Sont-elles traversées par des divisions qui pourraient les conduire à négocier des arrangements contre la poursuite de la grève ? Quoi qu’il en soit, il revient aux grévistes et à eux seuls de décider de l’avenir de leur mouvement… » Ce qui signifie en clair, alors que le dirigeant de la CGT Lepaon avait clairement dit qu’il ne demandait pas le retrait du projet, que tout cela est sans importance, que les appareils peuvent bien faire tout ce qu’il veulent, cela n’aurait aucun effet puisque les grévistes décident eux-mêmes de tout, site par site bien sur ! Au bout de 15 jours de grèves site par site menées dans l’impasse, la CGT impose la reprise tandis que le NPA milite pour que ça dure encore un peu…Les deux faces d’une même politique.

Mentionnons enfin la grève des pilotes, eux-aussi très vite désignés à la vindicte comme des nantis, battus après 14 jours de grève. Alors que le deuxième gouvernement Valls, constitué pour accélérer le rythme des attaques contre la classe ouvrière annonce des coupes claires dans la sécurité sociale, les dépenses publiques, entend baisser les seuils sociaux dans les entreprises, étendre le travail le dimanche, vise les chômeurs, etc. tous les appareils syndicaux négocient ces mesures et dans le même temps, une squelettique journée d’action était convoquée le 16 octobre. Retrouvons à nouveau le NPA dans son rôle favori de flanc garde des appareils : « Faibles mobilisations.

Le résultat fut à la hauteur de cette préparation calamiteuse. Le matin, moins de 300 manifestants devant le Mondial. Guère plus d’enthousiasme l’après midi. Les 150 initiatives annoncées par la CGT ne sauraient masquer la faiblesse de la mobilisation : quelques milliers de manifestants à Paris et dans quelques grandes villes. Dans les deux cas, l’absence de secteurs ou entreprises mobilisés, ce qui n’a pas permis de donner l’impulsion, la pêche, manquant à ce genre d’initiative… ». Ah ! la direction de la CGT n’a pas su s’y prendre pour faire une bonne journée d’action, bien «  pêchue », mais heureusement le NPA a des idées pour assurer l’animation…Quant à LO, elle a pour cette fois quelques états d’âme limités en s’interrogeant: « 16 octobre : La CGT appelle à manifester …Sur quels objectifs ? » et « Au lieu de dénoncer le gouvernement Hollande comme le bras du patronat, la CGT par la voix de Lepaon continue à entonner le refrain frelaté d’une autre politique de gauche ! Elle tourne le dos à ce qui serait le rôle d’une véritable direction ouvrière, dire la vérité sur ce gouvernement pour préparer la riposte. » ( LO 12 septembre 2014 ) Toutefois LO s’interroge sans donner la moindre réponse, ni sur la rupture de la collaboration de classe, ni sur la nature de la riposte, ni sur la nécessité du gouvernement ouvrier.

Les problèmes politiques en cours

Ce petit rappel montre que si la classe ouvrière n’a pas cessé de lutter, elle le fait sans parvenir à se dégager des obstacles des appareils. Certes, elle regarde désormais avec la plus grande indifférence les journées d’action et refuse d’y épuiser ses forces. Certes, elle regarde avec de plus en plus de méfiance le dialogue social, et par exemple, ce sont bien les appels en interne notamment à la CGT pour le boycott de la Conférence sociale de juillet dernier, appels consécutifs à la grève à la SNCF, qui ont obligé les appareils à faire un «  pas de danse  » et quitter très temporairement l’arène de la collaboration de classe. Mais c’est précisément au moment les appareils ont du mal à tenir la classe que l’aide apportée par leur flancs-gardes est décisive parce qu’elle empêche une avant-garde ouvrière de se rassembler. Mais ceci n’est pas nouveau.

En mars 1935, Trotsky notait déjà qu’en France, les travailleurs refusaient de s’engager derrière les appels des bureaucrates pour des grèves économiques partielles, sachant très bien quel sacrifice les chefs syndicaux comme ceux du PCF et de la SFIO leur demandaient sans espoir de victoire. Et alors que ces chefs accusaient les travailleurs de passivité et de résignation, Trotsky répondait : « les ouvriers sont prêts à participer à des manifestations de lutte et même à la grève générale, mais non pas à de petites grèves épuisantes sans perspective…Sans grande perspective, les masses ne pourront et ne commenceront à lutter. » La grève générale de mai juin 1936 confirmera entièrement ce pronostic. Sur la relation entre les masses et les appareils, Trotsky note : «  le déclenchement de la grève est provoqué, dit-on, par les espoirs que suscite le gouvernement de Front populaire. Ce n’est là qu’un quart de la vérité, et même moins. S’il ne s’était agi que de pieux espoirs, les ouvriers n’auraient pas couru le risque de la lutte. Ce qui s’exprime avant tout dans la grève, c’est la méfiance ou tout au moins le manque de confiance des ouvriers , sinon dans la bonne volonté du gouvernement, du moins dans sa capacité à briser les obstacles et à venir à bout des tâches qui l’attendent. Les prolétaires veulent «  aider  » le gouvernement, mais à leur façon, à la façon prolétarienne. ». Cette observation montre bien la contradiction alors entre d’une part les illusions des masses sur les appareils traîtres, mais aussi leurs limites, et leurs aspirations et surtout le fait qu’en engageant la lutte par leur propre méthode de classe, la grève générale, les masses pouvaient, avec l’aide indispensable d’une organisation révolutionnaire, dépasser et résoudre cette contradiction pour leur propre compte.

Mais il n’y a pas identité entre aujourd’hui et 1934/ 1936 en France. En effet, la montée révolutionnaire des masses à partir de 1934 s’appuie sur l’existence de l’URSS. C’est l’existence de l’URSS, même accaparé par la bureaucratie stalinienne, qui nourrit les espoirs dans la révolution et aussi les illusions dans les appareils traitres, c’est l’existence de l’Etat ouvrier qui contraint ces appareils à parler de soviets, de grève générale ou de socialisme, évidemment pour mieux les trahir. C’est l’existence de l’URSS qui contraint la social-démocratie, qui pourtant a voté les crédits de guerre et assassiné Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht , a proclamer par exemple en janvier 1935 « un programme de lutte pour le pouvoir, de destruction de l’armature de l’Etat bourgeois, d’instauration de la démocratie ouvrière et paysanne, d’expropriation des banques et des branches concentrées de l’industrie. » programme pour lequel la SFIO ne mènera aucune campagne évidemment. Aujourd’hui les masses ont beaucoup moins d’illusions sur les appareils pour plusieurs raisons. D’abord comme conséquence de leurs soutiens et de la prise en charge directe de plus en plus éhontée de la politique de la bourgeoisie. Les adhésions aux syndicats sont très faibles et celles aux partis ouvriers bourgeois encore plus. Pendant la montée révolutionnaire des masses entre 1934 et 1936, il y eût au contraire un gonflement très important de ces organisations. Et il en va de même pour les votes : aujourd’hui c’est l’abstention qui domine largement dans les rangs ouvriers et dans la jeunesse, et non pas les illusions électoralistes sur le PS et le PCF. De ce point de vue, la formulation largement utilisée dans l’OCI PCI que le mouvement révolutionnaire des masses passe toujours d’abord par les organisations traditionnelles est faux et n’était en fait qu’une couverture de l’adaptation du mini-appareil aux appareils plus gros de ces organisations, FO et PS essentiellement.

Mais il faut aller plus loin : les réformes, prises dans le sens d’une amélioration du sort de la classe ouvrière et de la jeunesse, ne sont en général que le sous produit d’une poussée révolutionnaire des masses canalisée par les appareils. C’était vrai en 1936, en 1945…De plus, pendant les trente glorieuses, les combats des masses avaient pu arracher quelques acquis, fût-ce au prix par ailleurs de la surexploitation du reste du monde. Mais aujourd’hui le réformisme, est aujourd’hui totalement discrédité dans les faits puisque les seules réformes qui soient sont de coups supplémentaires : on essaie de nous présenter l’initiative des députés socialistes réduisant les allocations familiales comme une réforme de justice sociale !
La « gauche » du PS en est à demander que les coupes budgétaires ne soient que de 33 milliards plutôt que de 50 ! C’est une Martine Aubry qui semble en prendre la tête alors qu’elle est la représentante du courant social chrétien réactionnaire. Les réformistes, soit ont perdu l’espoir d’un retournement de la conjoncture et soutiennent à bout de bras le gouvernement et toutes ses mesures, soit ils réclament une autre politique chimérique construite sur l’impossible relance française, allemande, européenne. Leur dénominateur commun, c’est d’une part la défense de la bourgeoisie française et le patriotisme économique, et d’autre part l’impossible retour aux « partage des richesses » des trente glorieuses. Le PS est au plus bas, le FdG est en situation de mort clinique, Mélenchon s’employant à faire signer une pétition pour la VIème République…Quant à ceux qui courent après les appareils, le NPA s’est considérablement réduit et LO ne se porte guère mieux.

Cependant, quand les masses cherchent un programme politique, ou plus encore quand l’avant-garde ouvrière se détournent des appareils, cherchent des perspectives politiques, des mots d’ordre révolutionnaires, sur quoi peuvent-ils s’appuyer, que trouvent-ils ? Ils trouvent ceux qui ont depuis longtemps trahis le trotskysme mais se parent encore des plumes de révolutionnaires, même sous forme de débris résiduels, pour filer le train aux appareils. Le combat ouvert entrepris par les appareils depuis la chute de l’URSS contre le communisme, contre le socialisme, contre toutes les positions théoriques du marxisme et les acquis des combats de plus d’un siècle et demi de la classe ouvrière ne sont pas sans effet. Combiné aux trahisons des combats, à la collaboration de classe éhontée, il détermine la confusion politique dans les rangs de la classe ouvrière et la jeunesse qui s’est accrue.

D’un coté la bourgeoisie française est bien décidée à forcer l’allure, le Medef le rappelle tous les jours. Pourtant sa monture, entendez Hollande, n’est pas le fougueux destrier dont il rêve et dont il a besoin. Au-delà du personnage, il y a un problème : l’extraordinaire fragilité politique du gouvernement. Car il y a désormais un décalage. Après avoir ouvert la route au MEDEF, ce que Sarkozy ne pouvait plus faire, Hollande a fait en quelque sorte son temps avant l’heure. Les socialistes sont tous indiscutablement pour essayer de répondre aux exigences de la bourgeoisie, mais comme il s’agit encore d’un parti ouvrier bourgeois, il faut bien y mettre un minimum de forme, sauf à disparaître tous, les élus d’abord et le parti ensuite. D’où les à-coups par exemple sur l’assurance chômage. D’où aussi les appels de Valls à faire un nouveau parti qui ne serait plus le parti socialiste, parti ouvrier bourgeois, mais plutôt le parti démocrate à l’italienne, parti bourgeois tout court. Même la voie royale utilisée depuis longtemps, tant par Sarkozy que Hollande, pour faire passer les attaques, le dialogue social, ne trouve plus vraiment grâce aux yeux de la bourgeoisie : « trop long, un bilan insuffisant, des compromis boiteux » disent Les Echos du 8 octobre, « un vrai accord, sinon rien ». Et c’est vrai que la bourgeoisie française regarde avec envie comment en Italie, Mattéo Renzi choisit de passer en force sur la réforme du code du travail, notamment sur la question de la protection contre les licenciements, en faisant voter une loi sans passer par la case négociation avec les syndicats. Cependant la bourgeoisie ne saurait chasser Hollande avant l’heure, au risque de provoquer une crise politique alors que l’UMP est encore en capilotade. C’est une situation inextricable dans laquelle le FN attend patiemment son heure.

De plus en plus la situation va prendre un caractère tranché entre révolution ou contre-révolution. C’est précisément le moment où tous les partis ouvriers bourgeois ouvrent de plus en plus la voie à la réaction et où les partis se réclamant de révolution décalquent leur position sur ceux-ci. Le désarroi politique dans la classe ouvrière et la jeunesse ont grandi mais paradoxalement il y place pour une orientation hardie, décidée, qui relie chaque revendication avec l’objectif de la prise du pouvoir par la classe ouvrière, l’objectif du gouvernement ouvrier, des conseils des Etats-Unis socialistes d’Europe, avec la construction d’un parti ouvrier révolutionnaire. Plus que jamais cette question est décisive. Il n’y a pas de lutte qui vaille, pas d’intervention, de manifestation qui vaille si nous oublions ou si nous remettons à plus tard l’objectif de construire un Parti ouvrier révolutionnaire. La classe ouvrière n’a pas dit son dernier mot écrivons-nous dans notre dernier tract. Nous non plus !