La Révolution russe d’avril à juin 1917

Le double pouvoir

Après la révolution de février 1917 qui a vu les ouvriers des grandes villes faire grève, manifester, s’armer et attaquer les commissariats, les conscrits refuser de tirer contre eux, le tsar a abdiqué et les libertés démocratiques sont instaurées alors qu’elles sont étouffées en Allemagne, en Autriche, en France, en Grande-Bretagne au nom de la guerre. Le pays se couvre de conseils de travailleurs et de soldats (soviets).

Malgré tout, le gouvernement provisoire présidé par le prince Lvov est aux mains des partis bourgeois, surtout le Parti constitutionnel-démocrate (PKD, les « cadets »), qui n’ont joué aucun rôle dans la chute du tsar. Les cadets tirent les marrons du feu grâce à deux des trois partis socialistes qui ont participé au soulèvement. Le Parti socialiste-révolutionnaire (PSR) et le Parti ouvrier social-démocrate-Minorité (Parti menchevik, PM) leur ont remis le pouvoir en arguant que, la révolution étant démocratique, la bourgeoisie doit la diriger.

Parallèlement, tous les partis qui se réclament du socialisme se retrouvent dans le soviet de Petrograd qui désigne un comité exécutif. La classe ouvrière russe renoue avec le point le plus élevé atteint en 1905, avec l’armement et les soviets. Mais les soviets ne postulent pas au pouvoir. Le président du soviet de Petrograd est Nicolas Tchkhéidzé (PM). Le Comité exécutif du soviet est aux mains du PSR et du Parti menchevik qui ont appelé la Douma, le parlement-croupion, à constituer le gouvernement provisoire après l’abdication du tsar. Ce gouvernement de partis bourgeois dont Milioukov (PKD) est l’animateur veut poursuivre la guerre alors que les masses ont pressenti la possibilité de son arrêt avec les journées de février.

La révolution a seulement manifesté ce qui s’était préparé avant elle. Le mot d’ordre « À bas la guerre », devint par conséquent un des principaux cris de ralliement des journées de février. Il venait des manifestations de femmes, des ouvriers du quartier de Vyborg et des casernes… (Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, 1930, Seuil, t. 1, p. 253)

D’un côté, le gouvernement provisoire, élu par personne, avec à sa tête les partis bourgeois, veut défendre la propriété privée et poursuivre la guerre. De l’autre, l’exécutif des soviets prend des décisions, sous la pression des masses, qui vont à l’encontre du gouvernement provisoire, comme d’appeler à la formation de soviets de soldats (dont la grande masse est constituée de conscrits paysans) ou d’arrêter le tsar et sa famille.

L’équilibre ne tient que grâce à la politique du PSR et du PM qui veulent concilier le pouvoir bourgeois avec l’existence des soviets.

La politique du Parti bolchevik en mars 1917

Le POSDR Majorité (Parti bolchevik) comporte déjà 24 000 militants en février. Bien qu’ait joué un rôle prédominant pendant les journées de février, il est minoritaire dans les soviets (40 sur 1 500 délégués dusoviet de Petrograd en février).

D’abord, les masses qui s’éveillent ne saisissent pas d’emblée la différence entre les trois partis socialistes, en particulier les deux qui portent le même nom (POSDR).

L’écrasante majorité des ouvriers mencheviks, socialistes-révolutionnaires et sans parti soutinrent les bolcheviks au moment où la lutte contre le tsarisme devint un corps à corps. Mais il n’y eut qu’une petite minorité d’ouvriers pour comprendre en quoi les bolcheviks se distinguaient des autres partis socialistes. Cependant tous les travailleurs traçaient une ligne de démarcation très nette entre eux et la bourgeoisie. (Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, 1930, Seuil, t. 1, p. 211)

Ensuite, les paysans sous l’uniforme et dans les villages, se tournent plutôt dans un premier temps vers le PSR.

Comme la règle était de reconnaître un délégué par millier d’ouvriers et un par compagnie de soldats, le rapport pencha vite en faveur de la sur-représentation des soldats. Fin mars, les 150 000 hommes de troupe cantonnés à Petrograd possédaient au soviet deux fois plus de délégués que les 450 000 ouvriers de la ville. Au total le groupe SR du Soviet disposait alors de 400 voix sûres auxquelles s’ajoutaient celles de 600 sympathisants. (Jacques Baynac, Les Socialistes-révolutionnaires, 1979, Laffont, p. 293-294)

Enfin, les illusions initiales envers la bourgeoisie « libérale » profitent plus aux mencheviks qu’aux bolcheviks.

Des deux fractions du Parti ouvrier social-démocrate russe, ce furent les mencheviks qui profitèrent d’abord le plus de la révolution de Février. Comme en 1905, la promesse d’un gouvernement constitutionnel semblait justifier leur programme et leur donna un avantage sur les bolcheviks. (Edward Hallet Carr, La Révolution bolchevik, 1950, Minuit, t. 1, p. 77)

La police est désarmée, les journaux paraissent sans censure, les partis illégaux apparaissent au grand jour, les nombreux prisonniers politiques sont libérés (dont Tseretelli, PM). Cela conduit, en l’absence des dirigeants en exil (Boukharine, Lénine, Zinoviev…), à la captation du comité de rédaction de l’organe du Parti bolchevik (le quotidien Pravda) par Kamenev, Mouranov et Staline, sortis de prison. Cette équipe considère que la révolution étant démocratique, il faut faire pression sur le gouvernement bourgeois et non lutter pour son renversement.

Nous ne faisons pas nôtre l’inconsistant mot d’ordre « À bas la guerre ! » Notre mot d’ordre est d’exercer une pression sur le gouvernement provisoire pour le contraindre… (Pravda, 15 mars 1917)

Mais cela ne passe pas à la base.

Cette position cependant, n’était pas partagée par tout le parti. Le bureau du comité central était furieux… Des protestations émanèrent de Vyborg et d’autres quartiers ouvriers… (Paul Le Blanc, Lenin and the Revolutionary Party, 1990, Humanities Press, p. 257)

Puisque le Parti menchevik a la même position que la majorité de la direction, Staline va jusqu’à défendre la fusion des deux fractions du POSDR début avril (calendrier russe).

Les divisions au sein du parti apparurent clairement à une conférence panrusse qui se tint entre le 14 et la 16 avril (calendrier occidental) à laquelle 58 organisations étaient représentées. On pouvait distinguer trois groupes principaux : le groupe du centre qui comptait Staline et Kamenev et était soutenu par l’organisation de la ville de Moscou, renforcée à présent par Nogine et Rykov, de retour d’exil ; un groupe plus radical à l’aile gauche, mené par Chliapnikov et Molotov, qui comprenant Alexandra Kollontaï et était soutenu par l’organisation de la province de Moscou ; un petit groupe à l’aile droite. Staline réussit à faire approuver à l’unanimité une résolution sur les rapports avec le Gouvernement provisoire : celle-ci reposait sur l’hypothèse, que personne ne contestait, qu’une longue période s’ouvrait où le gouvernement démocratique s’appuierait sur la classe bourgeoise et que la dictature du prolétariat ne se rapportait qu’à un avenir très éloigné. Elle réclamait un « contrôle vigilant » des activités du Gouvernement provisoire et le soutien du Soviet de Petrograd comme le « commencement d’un pouvoir révolutionnaire ». Les vues modérées de Staline et de Kamenev sur l’attitude à prendre à l’égard de la guerre furent acceptées à une large majorité, en dépit d’une forte opposition. C’était une position qui ne s’éloignait guère de celle des mencheviks et il n’est par conséquent pas surprenant que la conférence ait convenu, quoique avec une certaine réticence, d’entamer des discussions exploratoires sur la question de l’unification. (Leonard Schapiro, Histoire du Parti communiste de l’Union soviétique, 1960, Gallimard, p. 192)

Pourtant, le programme de refondation du POSDR (1902-1903) était que la classe ouvrière et la paysannerie dirigent la révolution démocratique sans faire confiance à la bourgeoisie. L’expérience de la révolution de 1905 conforta le Parti bolchevik dans cette voie alors que le Parti menchevik la renia pour une alliance avec la bourgeoisie « démocratique ». Et, depuis le début de la guerre mondiale, le PB se prononçait pour sa transformation en révolution sociale alors que le PM et le PSR toléraient dans leurs rangs des sociaux-patriotes avoués.

Avril 1917 : le réarmement politique du Parti bolchevik

Le gouvernement allemand, escomptant que les révolutionnaires russes vont affaiblir le front est, autorise les exilés à voyager en train de Suisse en Russie en passant par l’Allemagne, la Suède et la Finlande. Des centaines de militants du PB, du PM, du PSR et d’autres formations vont ainsi rejoindre successivement leur pays, dont Lénine (PB) et Martov (PM). Le 3 avril 1917, Lénine arrive à Petrograd. Il est accueilli par des milliers de militants ou sympathisants bolcheviks et par une délégation du Comité exécutif du Soviet.

Tchkhéidzé prononça le discours de bienvenue : « Camarade Lénine… Nous croyons que la tâche principale de la démocratie révolutionnaire est aujourd’hui la défense de la démocratie face à tout empiètement, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur. Nous considérons que ce but exige non pas la désunion, mais bien le resserrement des rangs démocratiques. Nous espérons que vous poursuivrez ces buts avec nous, tous ensemble ». Lénine, délaissant tout à fait la délégation du Comité exécutif, fit cette réponse : « Chers camarades, soldats, marins et ouvriers ! Je suis heureux de saluer en vos personnes la Révolution russe victorieuse et de vous saluer comme l’avant-garde de l’armée prolétarienne du monde entier… La révolution socialiste se lève déjà à l’horizon… La Révolution russe que vous avez accomplie a ouvert la voie… Vive la révolution socialiste mondiale ! ». (Nicolas Soukhanov, 1922, cité par Joel Carmichael, Histoire de la révolution russe, 1964, Gallimard, p. 114-115)

Dans la nuit du 3 au 4, Lénine rédige Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution qui restera dans l’histoire sous le nom des Thèses d’avril. À l’opposé de l’attitude ambiguë de Kamenev-Rykov-Staline, la guerre est une guerre impérialiste, non par la forme plus ou moins démocratique des gouvernements opposés les uns aux autres, mais du fait des conditions objectives générales dans lesquelles elle s’inscrit et des buts de guerre des différentes puissances belligérantes (thèse 1). La conquête positive des libertés démocratiques ne change pas le caractère de la guerre menée par la bourgeoisie russe, ni par conséquent l’opposition de la classe ouvrière à cette guerre.

Lénine ne fait pas du gouvernement des partis bourgeois un progrès, mais la rançon de l’inexpérience des travailleurs (thèse 2).

C’est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d’organisation du prolétariat, à sa deuxième étape qui doit donner le pouvoir au prolétariat et à la paysannerie. (Vladimir Lénine, Les Tâches du prolétariat dans la présente révolution, 4 avril 1917, Œuvres, Progrès, t. 24, p. 12)

Par conséquent, il ne saurait être question de soutenir le gouvernement provisoire, qui ne peut pas cesser d’être impérialiste ; il faut le démasquer (thèse 3). La perspective de la « deuxième étape » ne saurait être « la démocratie », mais un État du type de la Commune de Paris (thèse 5).

Non pas une république parlementaire, mais une république des soviets de députés ouvriers, salariés agricoles et paysans dans le pays tout entier, de la base au sommet. (p. 12)

Par conséquent, le parti doit cesser de se nommer « social-démocrate » mais « communiste » (thèse 9) et il doit œuvrer à la création d’une nouvelle internationale contre les chauvins qui ont trahi en 1914 et les « centristes » qui veulent l’unité avec ces derniers (thèse 10).

L’insurrection n’est pas encore à l’ordre du jour. Le Parti bolchevik est en minorité dans les soviets et « il nous faut donc expliquer, convaincre », sur la ligne « tout le pouvoir aux soviets » (thèse 4).

Le 4 avril, dans une réunion du parti de Petrograd, seule Kollontaï soutient Lénine. Le 6 avril, il est minoritaire au bureau du Comite central. Le 7 avril, les thèses d’avril paraissent dans le quotidien du parti Pravda, mais sous sa signature personnelle. Kamenev les critique dans un éditorial publié le lendemain. Le 8 avril, le comité de Petrograd du PB repousse la ligne de Lénine (par 13 voix contre, 3 pour, 2 abstentions)

Lénine s’emploie à convaincre tout au long d’avril, à réarmer politiquement le parti. Cette lutte politique interne illustre que le parti de l’avant-garde est à la fois un instrument de la lutte de classes et un enjeu à chaque moment de cette lutte. Pour remplir ce rôle, il doit être démocratique, au contraire de tous les partis « réformistes » actuels et de la plupart des organisations « trotskystes » contemporaines.

Lénine converge implicitement avec la théorie de la révolution permanente qu’avait défendue Trotsky. Il analyse la révolution russe à partir de la lutte des classes mondiales. Certes, en Russie, le prolétariat est une faible minorité, la paysannerie est majoritaire, la population est inculte, l’industrie est limitée… Mais la République est la plus démocratique qui soit, et la bourgeoisie veut continuer la guerre, refuse de convoquer l’Assemblée constituante et de mener une révolution agraire. L’étape démocratique est révolue. Même si le pays est arriéré, le prolétariat doit prendre le pouvoir avec l’appui de la paysannerie pour garantir la démocratie, mettre fin à la guerre et contribuer à la révolution socialiste européenne qui seule peut permettre de construire le socialisme. Or, celle-ci se profile avec le soulèvement en Irlande, le retour des grèves, des manifestations, les mutineries en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne…

Lénine avertit que la question en Russie n’est pas celle de l’amélioration de la démocratie bourgeoise, mais du passage à la démocratie prolétarienne, rendu possible par la formation des soviets. Le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets » s’appuie sur les capacités de la classe ouvrière russe et ouvre la perspective de la révolution socialiste mondiale.

Lénine ne s’opposait pas du dehors au parti, mais il en était l’expression la plus achevée. Éduquant le parti, il s’y éduquait lui-même, son désaccord avec la couche dirigeante des bolcheviks signifiait une lutte du parti entre son hier et son lendemain. Si Lénine n’avait pas été artificiellement éloigné du parti par les conditions de l’émigration et de la guerre, le mécanisme extérieur de la crise n’eût pas été si dramatique et n’eût pas masqué à tel point la continuité interne du développement du parti. De l’importance exceptionnelle que prit l’arrivée de Lénine, il découle seulement que les leaders ne se font point par hasard, que leur sélection et leur éducation exigent des dizaines d’années, qu’on ne peut les supplanter arbitrairement qu’en les excluant mécaniquement de la lutte, qu’on inflige au parti une plaie vive et que, dans certains cas, on peut le paralyser pour longtemps. (Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, 1930, Seuil, t. 1, p. 375-376)

Lénine l’emporte à la conférence des organisations bolcheviks de Petrograd à la mi-avril (6 pour la position de Kamenev, 20 voix contre et 9 abstentions).

À la conférence nationale du PB qui se tient du 24 au 29 avril, Kamenev et Lénine présentent deux rapports opposés.

Kamenev affirma qu’il était « prématuré de croire que la démocratie bourgeoise a épuisé toutes ses possibilités », insista sur la nécessité d’une coopération entre la petite-bourgeoisie et le prolétariat et conclut en déclarant que le parti devait organiser le « contrôle des révolutionnaires sur les actes d’un gouvernement qui doit inévitablement être bourgeois »… (Marcel Liebman, Le Léninisme sous Lénine, 1973, Seuil, t. 1, p. 177)

La première motion de Lénine pose que la guerre de la Russie reste impérialiste (tous pour, moins 7 abstentions). La deuxième fixe comme perspective le pouvoir des soviets (adoptée malgré 3 voix contre et 8 abstetions). La troisième explique que l’union avec les partis qui soutiennent la guerre (PSR, PM) est impossible (adoptée à l’unanimité moins 10 abstentions). La quatrième affirme que la révolution russe « n’est qu’une première étape de la première des révolutions prolétariennes » (adoptée par 71 voix pour, 39 contre et 8 abstentions). La quatrième résolution de Lénine pour la rupture avec l’organisation pacifiste et centriste de Zimmerwald est rejetée (1 seule voix pour).

La conférence élit, au terme de ses travaux, un nouveau comité central… Kamenev recueillit 95 voix contre 105 à Lénine. Trente délégués ont refusé de soutenir la candidature de ce dernier… (Marcel Liebman, Le Léninisme sous Lénine, 1973, Seuil, t. 1, p. 179)

Les « journées d’avril » confirment la justesse de l’orientation de Lénine

Le réarmement politique du Parti bolchevik est possible grâce à l’action des masses et à la réflexion des militants ouvriers bolcheviks qui sont alors bien plus radicaux que la majorité de la direction. Alors que Lénine défend durant tout le mois d’avril ses thèses dans le parti et dans sa presse, les masses poursuivent leur action contre la guerre et la misère et donc s’opposent de fait à la conciliation maintenue des chefs socialistes révolutionnaires et mencheviks du Comité exécutif des soviets avec le gouvernement provisoire et la bourgeoisie.

Dès le début avril, l’armée subit de nouvelles vagues de désertions, accroissant sa déliquescence. L’aspiration à la démocratie dans les tranchées, le rejet des officiers, la lutte contre les restrictions, l’élection de délégués sur le front sont autant de ferments de la révolution venue des grandes villes. La misère et la guerre se chargent de relancer le prolétariat face au gouvernement provisoire, aux capitalistes et à l’état-major qui désirent utiliser la guerre contre la révolution.

De même que les funérailles de mars, la fête du Premier Mai se passa dans un ordre absolu, sans bagarres ni victimes, comme une solennité « nationale ». Cependant, une oreille attentive aurait déjà pu surprendre sans peine dans les rangs des ouvriers et des soldats une note d’impatience et même de menace. La vie devient de plus en plus difficile. En effet : les prix montaient d’une façon alarmante, les ouvriers revendiquaient le salaire minimum, les entrepreneurs résistaient, le nombre des conflits dans les usines s’accroissait sans cesse. Les approvisionnements devenaient de plus en plus défectueux, la ration de pain était réduite, il fallut des cartes même pour toucher de la semoule. Le mécontentement grandissait aussi dans la garnison. L’état-major de la région militaire, préparant la répression contre les soldats, éloignait de Petrograd les troupes les plus révolutionnaires. À l’Assemblée générale de la garnison, le 17 avril, les soldats, devinant des desseins hostiles, soulevèrent la question de mettre fin aux départs de troupes : cette réclamation, dans la suite, s’élèvera sous une forme de plus en plus résolue à chaque nouvelle crise de la révolution. (Léon Trotsky, Histoire de la Révolution russe, Seuil, t. 1, p. 318)

Le 18 avril 1917 (1er mai du calendrier occidental) est aussi le jour de publication d’une note rédigée par Milioukov pour rassurer les Alliés. Roublard, le ministre envoie et fait publier la note avant de la transmettre au Comité exécutif qui découvre que Milioukov dit tout haut ce que les conciliateurs pensent tout bas : la guerre continuera coûte que coûte ! C’est l’allumette qui déclenche l’explosion des « journées d’avril » où le parti « cadet » tente de mobiliser la bourgeoisie pour préserver le gouvernement provisoire.

Aussitôt se sont mis en branle sont descendus dans la rue et ont commencé à s’organiser non pas les éléments moyens, mais les éléments extrêmes, non pas la masse petite-bourgeoise intermédiaire, mais la bourgeoisie et le prolétariat. La bourgeoisie s’empare de la perspective Nevski – la perspective « Milioukov » selon le mot d’un journal – et des quartiers avoisinants du Petrograd des riches, du Petrograd des capitalistes et des hauts fonctionnaires. Les officiers, les étudiants, les « classes moyennes » manifestent en faveur du gouvernement provisoire, et parmi les mots d’ordre inscrits sur les drapeaux, on lit souvent : « A bas Lénine ! ». Le prolétariat se lève dans ses centres à lui, les faubourgs ouvriers, organisé à l’appel et sous les mots d’ordre du Comité central de notre parti… Les manifestations ouvrières inondent les arrondissements moins centraux, ceux qui ne sont pas riches, puis pénètrent par groupes sur la perspective Nevski. Les manifestations prolétariennes se distinguent nettement de celles de la bourgeoisie par leur caractère de masse, leur ensemble plus imposant. On peut lire sur les drapeaux : « Tout le pouvoir au Soviet des députés ouvriers et soldats ! ». (Vladimir Lénine, Les leçons de la crise, 23 avril 1917, Œuvres, Progrès, t. 24, p. 212)

Le Parti bolchevik passe à 80 000 membres en avril. Pour autant, il n’appelle pas alors à l’insurrection, qui serait prématurée, vu le soutien de la majorité des paysans et des soldats au gouvernement provisoire. La petite-bourgeoisie des campagnes est ébranlée par l’attitude du PSR et du PM mais elle n’est pas encore passée sur les positions de la classe ouvrière. Pour Lénine, les bolcheviks doivent patiemment gagner la majorité dans les soviets ouvriers, soldats et paysans.

La première guerre civile est finie en Russie, nous passons maintenant à la seconde, entre l’impérialisme et le peuple en armes ; et dans cette période de transition, tant que la force des armes est entre les mains des soldats, tant que Milioukov et Goutchkov n’ont pas encore recours à la violence, cette guerre civile se transforme pour nous en une propagande de classe pacifique, longue et patiente… Nous sommes pour la guerre civile, mais seulement quand elle est conduite par une classe consciente. (Vladimir Lénine, Rapport sur la situation actuelle, 24 avril 1917, Progrès, Œuvres t. 24, p. 235)

Ainsi, avec l’armement du peuple et une tactique juste pour unifier le prolétariat, un gouvernement des soviets verra le jour. Lui seul pourra assurer le pain, la terre et la paix.

Dix jours plus tard, le gouvernement des partis bourgeois démissionne. Le simple soutien des partis petits-bourgeois « socialistes » ne suffit plus à le garantir. Au lieu de convoquer une assemblée constituante, le Parti constitutionnel démocrate et les chefs du Comité exécutif des soviets négocient en coulisse. Le 5 mai, un nouveau gouvernement provisoire est annoncé : pour contenir le mécontentement des masses, les représentants du Parti menchevik et du Parti socialiste-révolutionnaire obtiennent 6 ministères sur 16.

Mai 1917, les partis conciliateurs entrent au gouvernement

Trotsky, qui fut le dernier président du soviet de Petrograd en 1905, rentre d’exil le 4 mai.

De l’intervention de Trotsky, nous avons un résumé par Soukhanov… Il dit que la formation du gouvernement de coalition comprenant des ministres socialistes signifie que le soviet s’est laissé prendre au piège de la bourgeoisie. Il se prononce pour le pouvoir des soviets et finit en saluant la révolution russe, « prologue de la révolution internationale ». (Pierre Broué, Trotsky, 1988, Fayard, p. 173)

Le Parti bolchevik lui offre immédiatement de travailler en commun, ce que Trotsky accepte avec toute une fraction du POSDR, l’Organisation InterRayons, qui se prononçait jusqu’alors pour la réunification du parti.

Au soviet de Petrograd, les bolcheviks ne réunissent qu’une centaine de voix contre le nouveau gouvernement alors que la majorité acclame les nouveaux ministres « socialistes ». Au nom du PSR, le nouveau ministre de la Guerre Kerensky annonce aux soldats qu’ « ils porteront la paix à la pointe de leur baïonnette » (14 mai). Ce gouvernement de coalition est tout entier subordonné à la bourgeoisie qui compte sur les ministres « socialistes » pour rétablir l’ordre et mener une nouvelle offensive militaire contre l’Allemagne. Tout en faisant des promesses, le deuxième gouvernement provisoire se garde bien de donner le coup d’envoi d’une Assemblée constituante promise depuis longtemps ou d’engager la réforme agraire.

Par conséquent, le PSR, le parti parlant au nom des paysans, commence à s’affaiblir dans les campagnes. Non seulement le paysan sous l’uniforme veut la fin de la guerre mais le paysan pauvre, au front comme au village, veut un lopin de terre que lui refusent les grands propriétaires terriens. Si entre mars et juillet, les travailleurs des campagnes s’abstiennent d’utiliser la violence, ils utilisent les comités agraires, constitués pour la réforme du même nom. En de nombreux endroits, ces comités tendent à devenir des soviets paysans. De manière légale, ils louent la terre mais à un prix moins élevé, utilisent les terres laissées en jachère et rachètent à un prix convenable des petits lopins. Parfois, s’il y a résistance, la terre est expropriée en attendant que l’Assemblée constituante future décide de son sort définitif. Mais c’est déjà aller trop loin pour les ministres « socialistes » qui ne peuvent tenir leurs promesses sans s’en prendre à la propriété privée. Lénine a vu juste en adoptant le mot d’ordre du partage des terres par les paysans eux-mêmes. Leur alliance avec la classe ouvrière ne pourra se faire qu’en expropriant les grands propriétaires.

Nous ne dénions nullement à l’Assemblée constituante le droit de consacrer définitivement la propriété nationale du sol et de fixer le statut agraire. Mais, dès aujourd’hui, au cours de ce printemps, les paysans doivent eux-mêmes, sur place, disposer des terres. Les soldats du front peuvent et doivent envoyer des délégués dans les villages. (Vladimir Lénine, Lettre ouverte aux délégués du congrès des députés paysans de Russie, 7 mai 1917, Œuvres, Progrès, t. 24, p. 379)

De mai à octobre 1917, le deuxième gouvernement provisoire rejoint la famille des gouvernements d’union sacrée de Belgique, de France et de Grande-Bretagne. La coalition anticipe les blocs politiques entre la bourgeoisie « démocratique » et les « socialistes » (ou les « communistes ») de « front populaire » qui trahiront la classe ouvrière en France (1936-1937), en Espagne (1936-1937), au Chili (1971-1973). De même que les « unions nationales » comportant les partis « socialistes » ou « communistes » en Italie (1943-1946), en Grèce (1944), en France (1944-1946)… De même que les « transitions démocratiques » pratiquées en Grèce (1967-1974), au Portugal (1974-1975), en Espagne (1975-1978), au Chili (1988-1994).

La soumission à la bourgeoisie nationale ou démocratique, à l’époque du déclin du capitalisme, désoriente la classe ouvrière et s’oppose au bloc de toutes les classes laborieuses des villes et des campagnes. Elle débouche sur la division et le désarroi de la classe ouvrière, la préservation du capitalisme, la contre-révolution démocratique… ou fasciste.

Juin 1917, le 1er congrès national des soviets

Le 1er Congrès panrusse des soviets se tient du 3 au 24 juin. Le Parti bolchevik progresse, en particulier dans les grandes villes, mais il demeure minoritaire avec 105 délégués sur 822. Les soviets restent dominés, en particulier dans les campagnes, par les mencheviks (248 délégués PM) et les populistes (285 délégués PSR). D’ailleurs, le Congrès des soviets donne sa caution au gouvernement Kerensky (par 543 voix pour, 126 contre, 52 abstentions) et approuve son projet d’offensive militaire exigée par la France et la Grande-Bretagne.

La doctrine des mencheviks déclarait que la présente révolution était bourgeoise et que, par conséquent, elle ne pouvait aboutir sans la participation de la bourgeoisie au gouvernement… L’hégémonie des intellectuels de la petite bourgeoisie n’était au fond que la traduction matérielle du fait que la classe paysanne —appelée subitement par le mécanisme de la guerre à prendre organiquement part à la vie politique— l’emportait numériquement sur la classe ouvrière et provisoirement la supplantait. (Léon Trotsky, L’Avènement du bolchevisme, 1919, Maspero, p. 20)

Les soviets sont à la fois le cadre de l’alliance des classes exploitées et semi-exploités et la forme la plus élevée du front unique ouvrier, parce qu’ils embrassent toutes les couches du prolétariat en lutte et permettent le débat entre tous les partis des travailleurs. Ils préparent ainsi la voie à l’insurrection et à la dictature du prolétariat.

Mais ils ne sauraient en eux-mêmes résoudre le problème de la prise du pouvoir, comme l’ont prouvé la révolution russe de 1917, le révolution hongroise de 1918, la révolution allemande de 1918, la révolution allemande de 1953, la révolution hongroise de 1956, la révolution chilienne de 1973, la révolution portugaise de 1975, la révolution iranienne de 1979…

Le 4 juin, Lénine déclare au congrès des soviets :

De deux choses l’une : ou bien un gouvernement bourgeois ordinaire, et alors les soviets paysans, ouvriers, soldats et autres sont inutiles ; ils seront dissous par les généraux… Ces institutions ne sauraient exister qu’en allant de l’avant… Les frictions, la lutte des partis pour le pouvoir sont inévitables au sein du Soviet de Russie. Mais il s’agira là de l’élimination des erreurs possibles et des illusions par l’expérience politique des masses elles-mêmes. (Vladimir Lénine, Discours sur l’attitude envers le gouvernement provisoire, 4 juin 1917, Œuvres, Progrès, t. 25, p. 12)

Le 9 juin, Lénine intervient de nouveau au congrès des soviets :

L’impérialisme marque un certain degré de l’évolution du capital mondial ; après des dizaines d’années de préparation, le capitalisme a abouti à ceci qu’un petit nombre de pays immensément riches ont accumulé tellement de richesses… une force si colossale qu’elle a envahie tout l’univers et a littéralement partagé la planète… La lutte contre la guerre impérialiste n’est possible que si elle est une lutte des classes révolutionnaires contre les classes dominantes du monde entier… Il s’agit de la classe des capitalistes… tant que cette classe n’aura pas été renversée, cette guerre est sans issue. (Lénine, Discours sur la guerre, 9 juin 1917, Œuvres, Progrès, t. 25, p. 26)

Ensuite, il met en cause l’attitude de la majorité menchevik-populiste du congrès des soviets vis-à-vis des nations opprimées par le tsarisme :

Vous, votre gouvernement, vos nouveaux ministres, continuez en fait à l’égard de la Finlande et de l’Ukraine une politique d’annexion. (p. 32)

Le Parti bolchevik ne se limite pas à dénoncer les dirigeants mencheviks et socialistes. Bien entendu, les journaux, les tracts et les agitateurs bolcheviks polémiquent avec virulence contre la politique de collaboration de classes qui refuse de donner la terre aux paysans, qui poursuit la guerre impérialiste, qui ménage les patrons, qui nie les droits des minorités nationales, qui repousse même l’élection d’une assemblée constituante.

Mais l’orientation a aussi une face positive : « Tout le pouvoir aux soviets ». Assurer au prolétariat son rôle révolutionnaire se traduit par : « Finissons-en avec les ministres capitalistes, chassons-les du gouvernement ». Le 9 juin, le Parti bolchevik convoque une manifestation pour le lendemain sur cette base.

Juin 1917, interdiction de la manifestation bolchevik par le Comité exécutif des soviets

Le Comité exécutif central des soviets, contrôlé par les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks, qui se réclament de la démocratie, interdit toute manifestation le 10 juin. Pour isoler les révolutionnaires, il invite lui-même les travailleurs à manifester, le 18 juin à Petrograd en faveur de la politique du gouvernement de coalition.

Alors, le Parti bolchevik annule sa manifestation mais appelle les travailleurs à prendre part sous leurs propres mots d’ordre à la manifestation du 18 juin. Dans l’immense manifestation de 500 000 travailleurs, ses mots d’ordre triomphent.

Alors que le Congrès avait approuvé la coalition, soutenu l’offensive et désavoué les bolcheviks, il fut battu sur chacun de ces trois points. De leur estrade officielle du Champ de Mars, les congressistes, vivement impressionnés par la densité des slogans bolcheviks dans les rangs des quelque 500 000 manifestants, constataient l’évidence : tout en restant une faible minorité, les bolcheviks se trouvaient seuls à avoir l’audience des masses, à pouvoir encore les mobiliser. La preuve était d’autant plus irréfutable que les bolcheviks avaient remporté la victoire sur le terrain et avec les armes choisies par l’adversaire. (François-Xavier Coquin, La Révolution russe, 1962, Les Bons caractères, p. 88)

Lénine en tire ainsi les leçons :

La manifestation a dissipé en quelques heures, comme une pincée de poussière, les vains propos sur les conspirateurs bolcheviks et a montré avec une évidence flagrante que le prolétariat industriel et les troupes de la capitale, avant-garde des masses laborieuses de Russie, sont dans leur très grande majorité partisans des mots d’ordre que notre parti n’a jamais cessé de défendre. Le pas scandé des bataillons d’ouvriers et de soldats. Près d’un demi-million de manifestants. L’unité d’une offensive d’ensemble. L’unité autour de mots d’ordre que dominent de très haut ceux-ci : « Tout le pouvoir aux Soviets » « À bas les dix ministres capitalistes ! » « Ni paix séparée avec les Allemands ni traités secrets avec les capitalistes anglo-français ! », etc. … La politique de confiance aux capitalistes, à leur gouvernement, à leurs tentatives de réformes, à leur guerre, à leur politique d’offensive, cette politique est sans espoir. Sa faillite est proche. Sa faillite est certaine. Ce sera aussi celle des partis gouvernants socialiste-révolutionnaire et menchévik. Le marasme économique s’approche à grands pas. Il n’est de salut que dans des mesures révolutionnaires de la classe révolutionnaire exerçant le pouvoir. (Vladimir Lénine, Le Dix-huit juin, 3 juillet 1917, Œuvres, t. 25, p. 112)

C’est par la violence que la coalition de la bourgeoisie « libérale » et des dirigeants « socialistes démocratiques » —comme se nomment eux-mêmes les chefs du PSR et du PM — tentera quelques semaines plus tard de briser la radicalisation des masses.

22 juillet 2017