Une économie mondiale toujours plus instable

Ce n’est que grâce aux injections colossales de la part des États bourgeois et de leurs banques centrales et grâce aux attaques contre les travailleurs du monde entier que le capitalisme a survécu à la crise de 2007-2008. Le libéralisme qui servait auparavant et qui sert de nouveau à justifier les attaques contre les acquis sociaux a été alors temporairement oublié par les patrons des groupes de la banque, de l’assurance et de l’automobile et par les gouvernements de toute couleur politique.

Le capitalisme connaît actuellement une phase de croissance lente liée à la faiblesse des perspectives de rentabilité que le marché capitaliste offre à la bourgeoisie. Alors que c’est en inondant ce marché d’argent bon marché que les grands États ont espéré sauver leur capitalisme, ils ont surtout renforcé l’instabilité globale, puisque faute de destruction suffisante de capital et donc de retour à une rentabilité suffisante, cet argent gratuit n’a guère nourri l’investissement productif mais surtout une nouvelle vague de spéculation. Les problèmes qui ont généré la crise ne sont pas résolus, le principal étant la baisse du taux de profit, que les capitalistes essaient de régler en attaquant les travailleurs.

L’économie mondiale au ralenti

La faiblesse de l’investissement, l’instabilité des marchés financiers, les difficultés géopolitiques (mer de Chine, Ukraine, Moyen-Orient…), la stagnation économique du Japon et de la zone euro ont conduit le FMI à abaisser ses prévisions de croissance économique mondiale – ce qu’il a fait chaque année depuis 2010 – de 3,8 à 3,5 % pour 2015. C’est « en deçà de ce qu’on aurait pu attendre après une telle crise » (Christine Lagarde, directrice du FMI, Les Échos, 16 mars). Il était de 4,5 % avant la crise mondiale, entre 2000 et 2007. Depuis l’éclatement de la crise financière en 2007 et la récession en 2008-2009, l’économie mondiale a connu une reprise, avec une hausse de 4 % du PIB mondial en 2010 puis un ralentissement depuis 2011. Selon le FMI, les « économies avancées », c’est-à-dire les impérialismes occidentaux, leurs satellites et le Japon, connaîtront 1,6 % de croissance annuelle entre 2015 et 2020, ce qui est bien en-dessous du taux de croissance moyen enregistré avant la crise financière (2,5% entre 2001 et 2007).

À regarder de plus près, « l’économie mondiale est propulsée par un seul réacteur, le réacteur américain. Cela ne suffit pas pour dessiner pour le monde un avenir radieux » (Kaushik Basu, économiste en chef de la Banque mondiale, La Tribune, 14 janvier). Seuls les États-Unis et dans une moindre mesure le Royaume-Uni voient leur croissance s’améliorer. Les États-Unis ont retrouvé dès 2011 leur niveau de PIB de 2007, alors que la zone euro et le Japon ont dû attendre 2015 ; si la production industrielle des États-Unis dépasse celle d’avant la crise, ce n’est pas le cas dans la zone euro.

En 2015, seuls les États-Unis ont retrouvé un niveau d’investissement équivalent à 2008, alors que le Japon a près de 4 % de retard et la zone euro plus de 16 % (Perspectives économiques de l’OCDE, mars 2015). Entre 2010 et 2014, la croissance annuelle a été de 2,2 %, ce qui est inférieur au rythme des années 1990 (3,2 %) et des années 1950 (4,2 %).

Au Royaume-Uni la croissance en 2014 a été à 2,5 %, alimentée par une politique monétaire expansive qui nourrit une bulle immobilière qui tend à dégonfler aujourd’hui, d’autant que l’investissement reste faible et la production industrielle a récemment reculé.

Le Japon sort à peine d’une récession (le PIB a baissé aux 2e et 3e trimestres 2014) liée à la faiblesse de la demande intérieure du fait de la baisse des salaires (pour la 3e année consécutive) de 2,5 %, renforcée par la hausse de la TVA. Le PIB de la zone euro a baissé en 2012 (-0,7 %) et 2013 (-0,4 %), il a légèrement augmenté en 2014 (0,8 %).

Quant aux « économies émergentes » (un terme qui mêle de nouveaux impérialismes issus de la restauration du capitalisme en Russie et en Chine avec des pays capitalistes dominés), si la prévision est plus optimiste (+4,3 %), « des mauvaises surprises lors des quatre dernières années ont poussé à diminuer les attentes de croissance à moyen terme » (FMI, World Economic Outlook, avril). En effet, elles ont vu leurs difficultés aggravées par la baisse des prix des matières premières, par les variations de taux de change les plus fortes enregistrées depuis 2008. Les pays d’Amérique latine et la Russie, sont en récession. La croissance économique chinoise, qui était restée supérieure à 9 % en 2009, est pour 2014 limitée à 7,4 %, le taux le plus bas depuis 1990. Le ralentissement de la Chine, après des années d’investissements excessifs dans l’immobilier (20 % du PIB) et dans les infrastructures, est également à l’origine d’une surabondance mondiale de marchandises. L’endettement de l’économie chinoise augmente rapidement, il a été multiplié par quatre entre 2007 et 2014.

Le taux d’inoccupation des logements augmente et les surcapacités de production sont flagrantes : d’innombrables centres commerciaux, bureaux, routes, voies ferrées, ponts ou immeubles restent vides ou inutilisés. Ainsi la conjugaison d’une forte augmentation de la composition organique du capital du fait d’une hausse de l’investissement (12,2 % par an entre 2000 et 2013) plus rapide que celle de la consommation (7,3 % pour la même période), et d’une augmentation rapide des salaires (environ 50 % entre 2010 et 2013) résultant d’importantes luttes ouvrières (1 171 grèves ont été recensées dans le pays entre 2011 et 2013), ont conduit à une baisse du taux de profit chinois.

Une instabilité financière croissante

Le taux de profit continue à baisser. Les bulles financières reflètent l’abondance d’argent, alimentée par des politiques monétaires accommodantes. Ce capital ne trouve pas à s’investir de façon rentable dans la production de marchandises, si bien que les liquidités supplémentaires prêtées quasi-gratuitement par les banques centrales impliquent un renforcement à la fois du capital financier et de la spéculation. Cela prend la forme du rachat par des entreprises de leurs propres actions (4 000 milliards depuis dix ans pour les entreprises du S&P500) et de la reprise des fusions et des acquisitions (4 300 milliards de dollars en 2014 d’après le Crédit suisse).

La planche à billets est censée faire baisser les taux d’intérêt, stimuler ainsi les emprunts, donc relancer l’investissement et la consommation. Dans les faits, elle alimente une nouvelle bulle – le cours des actions à la principale bourse de New York (NYSE) a été multiplié par trois en cinq ans, depuis un an, l’indice boursier allemand (Dax) a gagné 24 %, le français (CAC40) 16 %, le japonais (Nikkei) 36 %. L’indice de Shanghai a doublé entre mi-2014 et aujourd’hui, a gagné 23 % depuis le début de l’année.

Comme avant la dernière crise, les capitalistes de la finance s’enrichissent. Les bonus versés aux courtiers des banques et des fonds spéculatifs ont atteint leur plus haut niveau depuis 2008 à près de 15 000 dollars par mois (New York State Comptroller), soit cinq fois plus qu’en 1987. Le patron de Goldman Sachs a perçu un bonus de 7,3 millions de dollars, en hausse d’un million, pour un revenu total de 24 millions en 2014, celui de JP Morgan a quant à lui perçu 20 millions de dollars, dont 4,7 millions de bonus, celui de Morgan Stanley a perçu 18 millions, dont 4,5 millions de primes. Ces banques d’affaires sont parmi celles qui ont provoqué le krach de 2008. Ce sont elles qui, en s’appuyant sur les politiques des États, ont déclenché la crise mondiale qui a ruiné des millions de travailleurs, et elles ont été sauvées sur fonds publics. La bourgeoisie industrielle participe également à cette orgie puisque le revenu du patron de US Steel a été doublé, à 13,2 millions, celui du patron de Coca-Cola a augmenté d’un quart à 25,2 millions, celui de Boeing également, à 28,9 millions…

Le niveau d’endettement est plus élevé qu’avant la crise : 286 % du PIB mondial contre 269 % en 2007.  

Plutôt que de réduire leur dette, toutes les principales économies empruntent aujourd’hui davantage par rapport à leur PIB qu’en 2007… Cela amène de nouveaux risques pour la stabilité financière et pourrait saper la croissance mondiale. (McKinsey Global Institute, février 2015)

De plus, aux États-Unis, 25 % des crédits à la consommation (200 milliards sur 800) ont été souscrits par des emprunteurs à risque ; en zone euro, les créances « douteuses » dépassent 900 milliards d’euros, si bien que le FMI inquiet juge « impératif de mettre rapidement en place une réglementation qui permette de transformer le secteur bancaire parallèle en pourvoyeur stable de financement par le biais des marchés » (Le Monde, 15 avril 2015). Les capitalistes les plus éclairés reconnaissent les risques de crise.

Augmentation de la précarité et de l’exploitation des producteurs

Seul le redressement du taux de profit peut faire repartir la croissance, ce qui passe, puisque l’État bourgeois limite la destruction du capital, par l’augmentation du taux d’exploitation. Il est arraché soit par la réduction de la valeur de la force de travail, soit par l’augmentation du temps de travail, sur fond de chômage de masse.

La diminution de la part des revenus du travail par rapport aux revenus du capital n’est autre que l’expression d’une augmentation du taux d’exploitation, dont le renforcement est exigé par le patron de la BCE :

Tous les pays de la zone euro doivent être assez flexibles pour répondre rapidement aux chocs de court terme, y compris par l’ajustement des salaires. (Mario Draghi, L’Expansion, 27 novembre 2014)

Depuis le début de la crise, la part des plus hauts revenus dans le revenu total a augmenté par rapport à la part des plus bas revenus. Les patrimoines des plus riches ont explosé. Les 1 % les plus riches se sont le plus enrichis en cinq ans. Depuis 2009, les 400 patrimoines les plus élevés aux États-Unis ont doublé. Selon Oxfam, en 2014 les 80 plus riches (92 en 2013) détiennent autant que les 50 % les plus pauvres soit 3,5 milliards (plus pauvres en 2014 qu’en 2009).

Le renforcement de l’armée industrielle de réserve facilite la baisse des salaires mondiaux, l’augmentation du temps de travail, permettant d’augmenter le taux d’exploitation, qui contribue à rétablir taux de profit. Bien que l’emploi mondial ait augmenté dès 2009 et ait dépassé depuis plusieurs années le niveau antérieur à la crise (presque 3,2 milliards de personnes), le niveau reste inférieur à ce qu’il aurait été si la croissance d’avant 2008 s’était poursuivie : « Plus de 61 millions d’emplois ont été perdus depuis le début de la crise mondiale en 2008 » (Guy Rider, directeur général de l’OIT, The Guardian, 19 janvier 2015). Comme la population active augmente plus vite que l’emploi mondial, le taux de chômage mondial ne baisse pas. Il était en 2014 de 7 %, contre 6,5 % en 2008 avant la grande récession. Plus de 201 millions de personnes dans le monde étaient au chômage en 2014 (170 millions en 2007).

La diminution du taux de chômage depuis 2009, particulièrement sensible aux États-Unis, cache surtout une forte baisse du taux d’activité dans ce pays : seuls 44 % des Américains en âge de travailler ont un emploi à temps plein, contre 58 % en 2007.

Le tournant que nous observons de la relation d’emploi traditionnelle vers des formes d’emploi plus atypiques s’accompagne souvent d’une hausse des inégalités et du taux de pauvreté dans de nombreux pays. (Guy Ryder, OIT, 19 mai 2015)

La baisse de la valeur de la force de travail pourrait résulter des augmentations de productivité dans les entreprises qui produisent des marchandises entrant dans la consommation des salariés et donc de leur baisse de prix, ce qui préserve le niveau de vie des producteurs (mécanisme de la plus-value relative). Mais la faiblesse des investissements dans les vieux pays capitalistes aboutit plutôt à la baisse du niveau de vie. Non seulement la précarité augmente, mais ceux qui ont un emploi travaillent plus longtemps ou pour moins d’argent (mécanisme de plus-value absolue).

Les emplois à temps partiel se sont développés davantage que les emplois à plein temps entre 2009 et 2013; en outre, les écarts de revenu entre les deux se sont creusés. D’après l’OIT, « l’insécurité se généralise sur le marché du travail mondial » (Emploi et questions sociales dans le monde, mai 2015). Seul un quart des travailleurs dans le monde auraient un emploi stable, un nombre croissant étant à leur compte ou contribuant au travail familial, ce qui en réalité est souvent du chômage déguisé, d’autant que seuls 16 % des travailleurs indépendants sont dotés d’un régime de retraite. Dans les économies « développées », les salaires ont augmenté moins rapidement depuis 2007, ce que l’OIT chiffre à une perte de 485 milliards de dollars de salaires.

Il apparaît très clairement que, depuis la crise de 2008, la classe capitaliste a utilisé les instruments traditionnels de lutte contre la baisse du taux de profit, en diminuant massivement la valeur de la force de travail, grâce notamment à une flexibilisation accrue.

Il n’existe pas de troisième voie

Face à des risques majeurs de nouvelle crise financière, les recettes keynésiennes préconisées par un nombre croissant d’économistes (Roubini, Krugman, Stiglitz, Harribey, Durand, etc.) qui proposent de compléter la planche à billets par une relance budgétaire expansionniste, c’est-à-dire par des baisses d’impôt sur les ménages ou/et une augmentation des dépenses publiques, ne peuvent qu’aggraver la crise capitaliste en pesant sur la rentabilité du capital. Il n’existe pas d’alternative entre l’austérité et la rupture avec le capitalisme.

Le seul moyen d’en finir avec les crises et l’instabilité chronique est de rompre avec le capitalisme, d’établir un gouvernement expropriant les banques et les principaux moyens de production pour que les forces productives poursuivent leur développement au service des besoins de l’humanité.

13 mai 2015